Burtin Marcel †

«Papa est né à Vaux en Moselle le 1er janvier 1874. Il est décédé à la suite d’une crise d’urémie, sous les bombardements de la ville de Metz et lors de l’avance des Alliés, à l’âge de 70 ans, en priant Dieu de protéger son petit Marcel, emprisonné dans les camps de la mort nazis. Maman, de son nom de jeune fille Marie Kollen, est née à Gravelotte (Moselle) le 27 août 1882.

Venue habiter chez moi à Merlebach, après mon recyclage dans les Houillères du Bassin de Lorraine au lendemain de la seconde guerre mondiale, elle est décédée à l’âge de 81 ans. Ils s’étaient mariés en 1900 ; deux fils étaient nés de cette union, mon frère Paul et moi-même... 1 900 ! L’an mil neuf cents !

On vous racontera que c’était la Belle-Époque, mais certainement pas aussi engageante dans les campagnes encore bien ignorantes des mondanités parisiennes, car cantonnées à mille lieues des fastes de la III ème République. Combien de fois ai-je entendu ma mère me raconter de quelle manière elle allait engraisser sa vigne et ses jardins ?

Avec la hotte d’excréments en guise de fumier sur le dos ! Souvent, au moment des récoltes, un violent orage de grêle détruisait le fruit de leur dur labeur annuel. A cette époque-là, il n’y avait pas de remboursement de dégâts pris en compte par une assurance compatissante ! Ils vendirent leurs biens en 1914 pour acheter un café-restaurant à Montigny-lès-Metz. La guerre survenant, la naïveté dans la profession et leur honnêteté proverbiale se révélèrent être un fiasco, avec la faillite au bout du rêve.

C’est donc à Metz que mes parents vinrent habiter et où je suis né le 1 er août 1915. Désirant me donner une bonne éducation, maman me plaça à l’École des Frères de Saint-Vincent. N’étant pas riches, que de privations mes parents se sont imposé ! « Il nous faut économiser ! »

Cette phrase résonne toujours à mes oreilles. Explorant les tiroirs ou retournant ses poches à la recherche d’une pièce, père ne trouvait parfois que dix malheureux centimes qu’il injectait alors dans le compteur à gaz pour un semblant de chaleur ou de cuisson. Maman était sévère, prévoyante ; elle a incrusté en moi la foi chrétienne, l’honnêteté et le respect en la justice. Me jugeant de nature assez chétive, ma mère ne voulait pas que je me salisse les mains. Alors que j’aurais tant voulu être mécanicien, je rentrai à 14 ans en apprentissage auprès d’un maître-coiffeur. J’ai obtenu mon brevet de compagnon en 1932, et par la suite mon brevet de maîtrise.

Ce bon métier allait m’aider pécuniairement au régiment. A mon tour, je pouvais aider mes parents. Les gens, avant-guerre, avaient encore leur dignité, en allant tous les quinze jours chez le coiffeur, pas comme aujourd’hui où les cheveux dépassent sur la chemise et où les ongles sont en deuil. C’est le monde à l’envers : les femmes portent la culotte et arborent les cheveux courts. Tous les métiers manuels sont à l’origine de la survie des individus ! Ne faudrait- il pas leur redonner à tous leur vrai titre de noblesse ? C’est sur les bancs de l’École des Frères de Saint-Vincent et au cours de jeux que j’ai connu Charles S. ; nous habitions le même quartier. A la basilique Saint-Vincent, nous assistions à la messe tous les dimanches, nous faisions partie de la chorale où nos voix résonnaient allegro sous les voûtes de l’église, accompagnées de l’orgue. Les parents de Charles avaient pignon sur rue ; c’est dans la boucherie-charcuterie paternelle que mon ami fit carrière. Nous avons passé une adolescence sans problèmes. Après le travail, la natation et, comme tous les garçons, nous avons appris à danser pour nous divertir honnêtement. Des bruits de guerre circulaient, mais lequel d’entre nous dans sa jeunesse, avait songé un seul instant à feuilleter Mein Kampf et surtout qui prenait cet ouvrage séditieux au sérieux ? La montée du nazisme est autant due à la passivité et à l’aveuglement des puissances occidentales qu’à la détermination culottée de Hitler. Affecté au 110ème régiment d’Infanterie en date du 15 octobre 1936, j’ai été incorporé le 20 du même mois à Dunkerque. Les gars du Nord et du Pas-de-Calais m’apparaissaient d’un abord très généreux et sympathique. Exerçant presque tous la profession de mineur, ils étaient descendus dès l’âge de 13 ans au fond de la fosse.

L’inconvénient, c’est qu’ils étaient tous mariés et ils pouvaient donc rentrer tous les dimanches en permission voir ch’mère et femme, et bien entendu, qui est-ce qui se payait la garde ou le piquet d’incendie, sinon nous, les Mosellans ! Chaque semaine, le bataillon avait droit à une marche de 30 à 40 km dans les dunes, belles seulement sur carte postale, avec ce satané sable fin s’infiltrant dans le mousqueton. Le paquetage, le lit au carré, la revue d’armes effectuée par le capitaine en gants blancs comme dessert...., c’était la joie, c’était la vie de château ! En mars 1937, lorsqu’on a demandé des volontaires pour aller étoffer le 155ème Régiment d’Infanterie de Forteresse (RIF) à Sedan, j’ai foncé. Muté dans une unité d’intervalle, j’ai planté des rails dissuasifs dans ce secteur friable des Ardennes. Il faut savoir que la ligne Maginot, faute de crédits, s’arrêtait à hauteur de Longwy, non loin des frontières belge et luxembourgeoise, pays neutres susceptibles donc de ne pas être attaqués. Là-bas, notre camouflage des casemates s’avéra une pâle réplique par comparaison au système défensif imaginé par André Maginot ! Les Allemands avaient connaissance de ce défaut dans la cuirasse ; la preuve, c’est par là qu’ils firent leur percée en 1940 ! Libéré des contrôles de l’armée active le 15 octobre 1938, j’ai été rappelé et affecté le 23 mars 1939 au 160ème R.I .F, établi sur des positions de la Ligne Maginot, entre Guerting, Creutzwald et Hargarten. Ence1 er septembre 1939, début des bombardements sur Varsovie, les habitants des communes frontalières de l’Est situées en aval du système fortifié évacuèrent leurs bourgades. Puis, à tour de rôle, s’enchaînèrent crescendo la Drôle-de-guerre, la déroute face à l’invasion-éclair et l’anéantissement de notre belle France devant une Wehrmacht mobile, bousculant les stratégies classiques de l’art de la guerre.

J’ai été fait prisonnier à Colmar le 16 juin 1940 et selon les clauses de l’Armistice relatives au cas des prisonniers de guerre alsaciens-lorrains, j’ai été libéré le 15 juillet, un mois après. Nous avions perdu une bataille, pas la guerre ! Je retrouvais mes parents, mais aussi le martèlement souverain des bottes sur les pavés de Metz. Le 1 er juillet 1941, je me mariai avec Raymonde Kinnel. Le bonheur, c’est d’accomplir sa destinée. A ma démobilisation donc, je retournai à Metz, au domicile de mes parents établis au 17, Rue Belle-Isle. Je repris mon métier de coiffeur chez mon ancien patron, Monsieur Printz. La clientèle ne manquait pas : les habitués du salon, les soldats allemands mais également des civils pas très catholiques lançant vigoureusement leur Heil Hitler. Poliment et fermement, je répondais Guten Tag et Aufwiedersehen. Une chape de germanisation forcenée commença aussitôt à recouvrir la vie mosellane. « Pense, agis en allemand ! » Les murs se tapissaient de leurs slogans. De nombreuses expulsions de familles lorraines eurent brusquement lieu. Les autorités envoyèrent des milliers de nos compatriotes francophiles à l’Intérieur : Agen, Dax, Albi, Tarbes et bien d’humbles hameaux devinrent leurs lieux de déracinement. Le Gauleiter Bürckel proclama ensuite le rattachement des habitants de la Moselle à la grande Allemagne, en les classant d’autorité comme Volskdeutsche. Puis, le comble ! Le satrape du Westmark, au cours d’une réunion officielle à Metz, fit savoir, le 29 août 1942, qu’il instituait le service militaire obligatoire pour les Lorrains. Une aussi grave mesure n’était pas conforme aux droits internationaux, mais sur la loi et l’éthique, la puissance occupante s’asseyait dessus et bien dessus ! C’était eux les vainqueurs ! Beaucoup de Mosellans outrés envahirent mairies et Préfecture en vue de leur rapatriement dans la Mère-Patrie. J’en faisais partie. Les Allemands ne l’entendirent pas de la même oreille. « Ah ! Vous refusez de signer la carte d’intégration dans la communauté allemande ? Tant pis pour vous ! »

Huit mille Kartenverweiger indociles furent transférés au pays des Sudètes et de la Silésie mi-janvier 1943, ils sont aujourd’hui connus sous le nom de P.R.O, c’est-à -dire des Patriotes Résistants sous l’Occupation. Cette expatriation de citoyens indésirables vers les terres inhospitalières de l’Est fut entreprise pour frapper fort l’opinion publique et ramener la population dans le giron teuton. Pendant les deux premières années de l’Annexion, une poignée agissante de Mosellans se prépara à la résistance. Se pliant de mauvaise grâce aux diktats nouveaux, elle n’acceptait en aucune manière d’être embrigadée dans le moule allemand. Si la grande majorité des jeunes gens qui n’avaient pas encore prêté serment sur le drapeau tricolore, accueillit du bout des lèvres le service du travail obligatoire au Reich, synonyme de service civil, des milliers d’autres refusèrent catégoriquement de servir le III ème Reich lors de l’introduction obligatoire du service armé. Certains se cachèrent, d’autres cherchèrent des passeurs patriotes pour rejoindre la Zone Libre, l’Espagne, les Colonies et l’Angleterre. Des gars courageux se mutilèrent pour échapper à l’armée et des milliers désertèrent, souvent au prix de leur vie, sur les fronts alliés et russes.

Combien de jeunes à la veillée se penchèrent sur leurs parents en disant : « Dis, maman, je connais une filière, je veux partir rejoindre mon frère, mes camarades, je veux chasser les Boches, je ne les aime pas. » Et la pauvre mère, toute en larmes, lui disait : « Mon petit, tu ne peux pas faire cela, la Gestapo viendra nous arrêter et tous, nous serons déportés vers la Pologne, peut-être expédiés dans les camps de concentration... » Alors, pour l’amour des parents et pour assurer leur sauvegarde, les va-t’en guerre sans doute trop confiants, trop sûrs de revenir sains et saufs du casse-pipes partirent sous l’uniforme feldgrau. L’espoir en une rapide défaite entretenait cette utopie ; l’Allemagne, dans six mois, aurait perdu la guerre, s’imaginaient-ils. Ajoutez-y leur instruction passée en caserne, ce laps de temps gagné sur le cours de la guerre coïncidant avec la défaite allemande prévisible à tout instant. Face à ces perspectives optimistes, pourquoi les incorporés devaient-ils s’affoler ? Hélas ! Bon gré, mal gré, la recrue forcée faisait ses classes ultrarapides sous la poigne nazie, puis elle partait bien encadrée sur le front russe. Quelques mois plus tard, une lettre laconique informait les parents de la conduite valeureuse de leur fils, sa croix-de-fer accompagnant la croix de bois. Suite à mon mariage d’amour avec Raymonde Kinnel, deux enfants allaient naître de cette union :

- Michèle, née le 19 décembre 1941, restera infirme à vie par suite de l’accouchement par le siège (elle est décédée le 17. 06. 1983),

- et Christiane dont la venue au monde le 10 mars 1943 se fera sans difficulté.

Dans notre département annexé par la poigne ferme du sinistre Gauleiter, il m’apparaît opportun de rappeler l’importance des circonstances dans lesquelles des patriotes résistants combattirent pour restaurer l’idéal choisi, à savoir libérer la France, tout en exposant leurs familles aux pires représailles. Savoir se taire et avaler l’injure n’étaient pas des attitudes faciles. Seule notre motivation guidait notre conscience ; dans notre for intérieur, nous étions convaincus de la victoire finale. Les différents réseaux de résistance agissaient sans contact étroit entre eux ; souvent ils s’ignoraient mutuellement, cependant les traîtres étaient aux aguets.

En août 1942, Jean Burger, Lucien Noisette et mon camarade de travail Firmin Nicolas s’étaient réunis dans un contexte difficile, nullement préparés à la tâche qu’ils s’étaient imposé. Si actes de résistance nous avons entrepris, c’est que nous les avons voulus lucidement et avec fierté. Arrêtés, nous avons vécu des heures et des mois terribles. Ici, il est nécessaire de rappeler que mon camarade Charles S. était marié, sans enfant. Un marié trop bon et aveugle. On entend souvent dire : la mariée était trop belle. Adage devenu ici triste réalité ! En voulant se débarrasser de son mari, cette femme cruelle et perfide, pleine d’admiration pour la race des Seigneurs, amoureuse de la tenue martiale et de leurs bottes, et surtout au courant de nos activités, nous dénonça à la Gestapo. J’étais marié et père de deux fillettes. Au moment de mon arrestation et de celle de mon copain le 30 mars 1943, ma femme allaitait la dernière-née âgée de vingt jours, au moment des faits. Nous avons fait connaissance des méthodes de ces messieurs au chapeau mou, dans les sous-sols de la Rue de Verdun à Metz. Sous la torture, je n’ai pas trahi mon réseau. Nous étions enchaînés comme des voleurs. Après plusieurs jours de séquestration, nous fûmes emmenés de force par la police allemande devant le Conseil de révision nazi, en vue de subir la visite médicale et d’y remplir toutes les formalités indispensables à l’enrôlement dans la Wehrmacht. Je fus mêlé à d’autres conscrits, assez fiers et parlant la langue de Goethe. Les officiers statuèrent sur notre sort et dans un éloquent discours, le juge militaire déclara : « Finies les demi-mesures.

Tous ceux qui sont ici sont nos frères. Nous sommes tous Allemands et fiers de servir le Führer... » Je sollicitai la traduction de ce discours applaudi que j’avais, entre nous, très bien compris. Un interprète me le traduisit très poliment. Sur un ton arrogant, je lui répondis que je ne faisais nullement partie de la communauté allemande, ne connaissant que la France comme Patrie. Parce que j’avais juré fidélité, durant mon service militaire, au drapeau bleu blanc rouge, mon grand-père rougirait dans sa tombe si j’envisageais une telle abjuration. Comme l’interprète hésitait à traduire le sens de mes propos, j’insistai pour qu’il en fasse la traduction aux membres de la commission. Le commandant se dressa alors, blanc de colère, et me désignant du doigt, il proféra : « C’est au poteau que je t’enverrai ! »

Face à mon attitude rebelle, certains conscrits bottés, sûrs de la victoire du grand Reich, vinrent me cracher à la figure. Etaient-ce des fils de fonctionnaires sarrois ou des idéalistes mosellans subjugués par le régime pour postillonner ainsi leur haine ? Je ne le sais. Dans le contexte passionnel de la collaboration, rappelons-nous tristement les agissements de tous ces opportunistes, volontaires S.A . et S.S., qui renièrent les valeurs de leur Mère-Patrie, sans oublier ces milliers de citoyens français qui s’engagèrent dans la Milice, placée sous l’autorité de Vichy, et dont certains furent responsables des dénonciations de Juifs, d’enfants et de patriotes. Je ne suis pas là pour remuer ce sombre passé. Par contre, on ne pourra jamais oublier ceux qui se sont sacrifiés, qui ont osé dire non au nazisme. En rejetant mutuellement l’incorporation, Charles et moi avions choisi notre destin. Au maintien de l’honneur dans le combat plutôt que de vivre une servitude sous d’autres couleurs, nous préférions entretenir l’espoir dans la douleur plutôt que de favoriser le lâche abandon de nos personnes à l’ennemi. Je m’armai de courage pour faire face à la peur entretenue par le sinistre régime.

La loi allemande punissait les insoumis du poteau d’exécution et si, pour les plus heureux d’entre eux, certains échappaient à la salve expéditive, ils allaient, par contre, connaître la mort lente dans les camps de concentration. Cette attitude trop cocardière nous fit effectuer de belles valses chez ces Messieurs de la Gestapo. En signant à ma manière mon statut de Malgré-Nous, mon patriotisme indéfectible me réexpédia à la prison de Metz, mêlé à des prisonniers de droit commun, à des assassins et à des pédés, qui essayaient comme mouchards de nous tirer les vers du nez. Les gardiens ne connaissaient que le sacro-saint règlement abrutissant : « Il faut ramollir ces sales crânes de Français. »

Je crevais de faim au cachot, et pour ne pas perdre une miette, j’allais jusqu’à écraser mes patates pourries avec du fromage douteux. La dysenterie ne tarda pas. Il n’y avait pas de médicaments ou trop peu pour enrayer mes maux de ventre. La promenade en rond dans la cour de la prison précédait la visite nocturne que les effrontés poux et punaises nous rendaient très mordante. Insomnies garanties !

En octobre 1943, nos familles furent informées de notre proche départ pour des camps de travail. On les pria de nous apporter des vêtements chauds, du linge, des souliers, du vin, des cigarettes et de la nourriture. Mon copain Charles, semblant mieux informé sur la pénible suite des opérations, me glissa : « Marcel, ne t’en fais pas. Nous allons certainement partir dans un camp de concentration, mais nous nous en sortirons, et il le faut, pour ta femme, tes enfants et tes parents. »

Ma mère, toujours prévoyante face aux aléas sournois de la vie et voulant conjurer les circonstances futures, avait fait déposer dans une petite valise mes outils de coiffeur : tondeuses et rasoirs. En partie, je peux l’affirmer, ce geste maternel fut une cause de ma survie. Dans la matinée du 5 novembre 1943, nous étions embarqués sous escorte militaire dans un train de voyageurs, avec nos valises. Où diable nous menait-on ? Forts de nos convictions de bons civils croyant encore à un monde juste, nous étions, tels des aveugles trop confiants, de bien naïfs ignorants. Mais pouvait-on, un seul instant, imaginer que nous allions connaître l’enfer, là, si près de nous, sur les contreforts des Vosges ?

Oui, être aveugle des choses de la vie n’est pas être libre, surtout sous la destinée nazie. L’heure de cette cruauté allait sonner à Rothau, en Alsace. Avec quelle vitesse et fureur pour hâter le mouvement, fûmes-nous accueillis. A coups de trique ! On ne reverra jamais plus nos valises placées dans des camions.

 

Parlant un peu l’allemand, j’arrivai à glisser, entre deux coups de crosse : « Ich bin Friseur. » Mot magique qui ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd, je le constaterai quelques jours plus tard. Les arrivées nocturnes étaient particulièrement spectaculaires. Dépassant la double porte barbelée, ornée d’isolateurs électriques, et gardée par des sentinelles patibulaires à la mine renfrognée, nous entrâmes dans le camp de concentration du Struthof.

Les S.S. cognaient et leurs molosses mordaient ; les Nazis aimaient la mise en scène pour frapper l’imaginaire et le subconscient des individus. Nous avons dû vider nos poches ; les bagues et les alliances furent arrachées des doigts. En un clin d’œil, on se retrouva à poil. Malheur aux barbus ! des espèces de coiffeurs lissaient à coups de tondeuses crâne, pubis, fesses.

Impossible après cette tonte de reconnaître son ami. Une cohorte de divins chauves au corps glabre déambula dans les allées pentues, l’air pataud, comme des moutons tondus sur un alpage. De quoi se marrer malgré le grésil qui nous brûlait les testicules. Les kapos, ces pédés que nous considérions, nous Français, comme des crasseux sans scrupules, se firent vite connaître à coups de gueule et de bastonnades.

Ensuite, ce fut la distribution d’effets vestimentaires : chemise, paletot et pantalon rayés bleu. (J’ai réussi à rapporter le dernier symbole de ma servitude sur mes os de bagnard patriotique, à notre libération du 8 mai 1945). Chacun a dû coudre son numéro sur le côté gauche de la veste, et à droite du pantalon. Le mien était 5839 ; un triangle rouge avec la pointe vers le bas, -ce qui signifiait désobéissance militaire-, complétait mon identification carcérale. Un petit calot – die Mütze -, de grosses galoches de bois, sans souci de pointure bien entendu, et des chiffons étoffèrent la garde-robe. 

 

 
Fatigués comme des chiens, nous avons été dirigés sur la baraque n° 7, en descendant à gauche du camp, allée centrale, par un kapo abruti qui faisait régner la terreur à coups de trique. En face, les baraquements des N.N . (Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard) accueillaient les condamnés à la mort inévitable. A exterminer quelque fût la manière !

Nous aussi, étions des sursitaires ; la hideuse machine à broyer volonté, dignité et conscience de l’homme était enclenchée. C’est ici que nous ne devions pas sombrer, mais défendre moralement et jusqu’au bout les valeurs fondamentales sans lesquelles l’homme ne serait qu’une bête. Briser ces Français prétentieux, corriger ces Franzosen cravatés, aux cheveux longs gominés encore la veille, tel allait être le leitmotiv répressif de nos cerbères. Nous voilà minables et ridicules dans leur déguisement zébré.

Quelle belle revanche tenaient-ils désormais sur l’ennemi séculaire, ces coqs gaulois sans ergots ! Des châlits en bois, avec couchettes superposées à trois places où un matelas rempli de sciure et une couverture puante attendaient les locataires éreintés, ajoutaient au sinistre.

Des niches humaines ! Ici, les races se retrouvaient mélangées. J’ai été désigné pour grimper au troisième étage, au milieu d’une couche à partager avec trois individus. A droite de moi, gigotait un Polonais ; sur mon flanc gauche, se serrait un Russe. Le réveil fut brutal ; il fallut dégringoler du châlit. Rassemblement !

Le kapo guettait les bleus inexpérimentés : « Où est ta couche ? Fainéant de Français, parasite incapable de faire ton grabat au carré ! » La trique dansait sur l’échine ; de quoi devenir tout de suite dingue. J’avais 28 ans, je disposais à cet âge d’une volonté de vaincre intacte et d’une rage de vivre débordante de vitalité. Il fallait subir et encaisser. Les plus âgés des prisonniers tombaient abreuvés de coups, et bien souvent ils étaient matraqués jusqu’à ce que mort s’ensuive.

D’autres se précipitaient délibérément sur les fils électrifiés qui les électrocutaient, à moins que les sentinelles, postées en haut des miradors, histoire de faire un carton pour leur plaisir et mériter de ce fait une permission, ne les arrêtassent d’une rafale bien placée. Retirés intentionnellement des prisons et des bagnes, des criminels et des escrocs d’envergure venus d’outre- Rhin avaient été placés à des postes de choix dans les K.Z. (Konzentrationslager).

 

« Qui mieux qu’eux pouvaient régenter en interne la vie captive ? » se dit la Gestapo en installant le système concentrationnaire. Lagerälteste, Blockälteste, Vorarbeiter et kapos étaient la plupart du temps des triangles verts. On y trouvait aussi des pédérastes reconnaissables à leur triangle rose. Ces sadiques aux bas instincts avaient le droit de tuer, d’assouvir leurs mœurs. Aucune entrave ne leur était faite ; il fallait tuer.

La S.S. ne se salissait pas les mains directement dans la gestion interne des camps, elle laissait souvent faire. Dans ces camps de la mort lente, chefs- d’œuvre de raffinement et de cruauté, ni les femmes et encore moins les enfants ne furent épargnés. Nul geste de commisération ne pouvait inspirer pitié à nos brutes sans cœur ; les corps meurtris et bleuis par les coups de câble qui entamaient cruellement les chairs, et les troncs déformés sous l’effort inhumain témoignaient des violences encaissées.

Pour la nuit, il fallait placer sur des bancs nos habits rayés, heureusement numérotés sinon le vol les aurait fait disparaître ; les galoches et les Lappen (chiffons) étaient placés sous les défroques. Dans la bousculade du matin, on ne retrouvait jamais ses chiffons et ses sabots : fallait prendre ce qui restait, puis, avec rien dans le ventre, courir vers l’immense place. Un ordre sec et bref retentissait : l’appel ! « Abteilung, Halt ! Mützen ab ! Section, halte ! Découvrez-vous ! » Dans un silence parfait, on n’entendait qu’un bruit sec, résultant de l’enlèvement synchronisé du couvre-chef. Nous retenions notre souffle, rigides comme des piquets, le béret baissé, la tête rasée nue bravant le vent et la neige.

Il faisait encore nuit ; les lumières croisées provenant des projecteurs apportaient une touche des plus lugubres dans notre antichambre de la mort. L’appel s’égrenait lentement ; lors d’erreurs de comptage qui rallongeaient la durée du supplice, il fallait soutenir ceux qui chancelaient ou qui trépassaient au cours de la cérémonie. Ensuite, c’était le départ vers le lieu de travail, au son d’un orchestre cynique, en colonnes par cinq, sous la direction des Vorarbeiter, entourés de kapos, de chiens et de la S.S. Porter les yeux sur un S.S. ou affronter son regard signifiait toujours la peine de mort. Links, zwo, drei, vier ! A gauche, 2, 3, 4. Par quel miracle, mon Dieu, pouvions-nous tenir debout dans nos galoches, la tête haute et droite ? Les uns se coinçaient les pieds dans les sabots trop étroits ; les autres nageaient dedans. Défilé burlesque d’une armée de boiteux claudiquant au pas cadencé ! Oui, le ridicule tue ! En arrivant au chantier, Charlot m’expliqua qu’on pouvait se saisir d’un pic ou d’une pelle.

J’ai également appris à poser les pierres en hauteur, c’est-à -dire à les aligner sur leur tranche et non sur leur face plate, à rouler des brouettes grincheuses, faute de graissage sur les moyeux fatigués ; la seule huile, c’était la sueur perlant de notre front ridé par les privations. Combien d’inconnus ont été assassinés en construisant ces routes qui mènent au mont des Horreurs et que suivent maintenant des touristes (souvent) insouciants ? D’autres les ont arpentées, fatigués, au bout du rouleau, les mains en sang. Passant, pense au Chemin de Croix de ces malheureux ! De nos jours, même si le nazisme ne fait pas partie de leur âme ou de leurs réflexions, c’est plus par une haine imbécile et brutale, que certains imitateurs malveillants profanent les cimetières ou souillent les monuments aux morts. Comment ne pas les punir lorsque tant des nôtres se sont sacrifiés afin qu’ils puissent vivre dans une démocratie sans nuages ! Plus rien d’humain n’avait d’existence dans cet enfer programmé, seulement des êtres torturés, gazés et brûlés dans les fours crématoires. Struthof-Natzweiler fut le premier camp d’extermination sur notre sol, j’espère aussi le dernier. « Ecoute, ô toi qui connais l’Amour et la Paix, n’oublie jamais celles et ceux qui ont connu la famine, l’épuisement et la Mort. » Les journées étaient interminables ; nous guettions l’heure de distribution de la tranche de pain noir, du morceau de margarine ou de saucisse, entre midi. Avec quel délice, je léchais ma gamelle vidée en un temps record de ses rutabagas ! Nous n’avions pas particulièrement peur, plutôt un grand frisson dans le dos à l’approche des ombres du soir et de la nuit. La peur du lendemain, cette étrange et pénible impression qu’aucun être humain ne saurait totalement ignorer et encore moins définir, on l’appréhendait chacun en invoquant souvent Dieu et ses saints. Devant une telle épreuve, la foi était indispensable pour assurer la survie de l’individu et conforter son propre soutien moral, aiguillon de l’existence. Travaillant à cadence effrénée, très rapidement nous étions devenus de véritables squelettes fourbus et sans réactions.

Quelle joie démoniaque pour nos kapos, scandant chacune de leur injure d’un coup de nerf à bœuf bien placé ! « Avance, sale chien de Français, fainéant, rachitique, communiste, syphilitique ! » C’était l’horreur. Est-il utile de décrire plus longuement ce qui se tramait là-haut ? Malade et mal en point à cause d’horribles coliques, je dus me rendre à l’infirmerie. Le fait d’être à l’abri, l’exemption au travail et aux séances d’appel dans le froid et la neige, enfin l’absorption de quelques cachets et suppositoires et une ardente prière au Ciel du fond du cœur furent les bienvenus. C’était une bouffée d’oxygène, un répit dans la grisaille infernale de l’existence. Mon moral put reprendre quelque peu le dessus. Du bloc n° 7, nous voilà transférés dans le n° 1 tout près de l’entrée du camp. Dans cette baraque, je rencontrai Klein Louis de Merlebach, interné au même titre que moi. Le Blockführer, un Autrichien au triangle vert, trouva Charlot sympathique et en fit son Dolmetscher (interprète). Le lendemain, le chef S.S. aux cuisines vint se renseigner dans la baraque pour connaître le coiffeur messin, arrivé depuis peu. Et s’adressant à moi qui venais de signaler ma profession, il me dit : « Si tu connais ton métier, sache que je veux être rasé de près tous les jours, mes cheveux à la mode de Paris. Pour les cuisiniers, ce sera le crâne rasé chaque semaine. Le reste du temps, tu seras de corvée de pluches.» C’était un premier miracle, car les travaux de force étaient provisoirement finis pour moi, eux qui provoquaient l’hécatombe parmi les Gefangenen. Je reçus soupe et pain à volonté ; il m’est arrivé d’en manger dix assiettées. Ce n’était pas celle qu’on recevait aux blocs, ici le lard flottait dedans. En peu de temps, j’avais doublé de volume. A la veille de Noël 1943, un spectacle gratuit d’une rare violence eut lieu.

Rassemblés au garde-à -vous, nous avons assisté à des bastonnades publiques et à deux pendaisons. Ces pédés corrompus, requins évoluant dans leur élément, se réjouirent de l’effet produit. Pieds nus dans nos sabots, tête rasée et la rage au ventre, nous avons défilé devant les pendus, au son de l’orchestre. Marche funèbre du sadisme. Le 16 janvier 1944, jour de ma fête, une liste de 500 prisonniers fut constituée : il fallait dégager. Dans la neige et à poil dans le vent, revêtus de nos haillons, nous avons tourné en rond pour remettre pièce par pièce tout notre maigre fourniment : calot, veste, chemise et sabots. Puis, en présence du médecin, les maçons, cordonniers ou quelque soit la profession des artisans, -tous logés à la même enseigne-, reçurent sous le cœur une piqûre administrée par les infirmiers, soi-disant pour nous protéger du typhus. Le lendemain, entassés chaque fois par centaine dans les wagons-à -bestiaux et gardés militairement, le convoi prit la direction de Flossenburg, le gouffre de la mort. Malgré nos ventres vides, la tinette ne désemplissait pas. Un arrêt pour la vider, la forêt toute proche, la tentation évidente de déguerpir mais les S.S. attendaient cette belle occasion avec leurs mitraillettes. Où aurions-nous trouvé les forces nécessaires pour courir ? Où aller ? Non, c’était vraiment risqué et trop bête pour tenter l’impossible. Le matin, les tinettes étaient vidées pour y servir le café et la soupe de midi. Bon appétit ! Mon ami et collègue de travail, Firmin, coiffeur comme moi à Metz, arriva après mon départ au camp de Natzweiler vers février 1944. Arrêté par la Gestapo, il fut d’abord transféré au fort de Queuleu, prison de triste mémoire.

Son premier soin, en débarquant au Struthof, fut de prendre des nouvelles de son copain Marcel, un grand maigre, précisa-t -il . Les gars des blocs lui indiquèrent qu’ils avaient bien connu un Marcel coiffeur, mais c’était un grand gros qui ne correspondait pas à la description. En effet, comme dans la fable de la grenouille et du bœuf, j’avais enflé. L’ami qui connaissait trop bien ma physionomie initiale en avait déduit que j’étais peut- être mort. Histoire à mourir de rire, dans notre malheur ! Après plusieurs journées de voyage, sans eau et sans nourriture, ce fut l’arrivée brutale à Flossenburg. Nos corps trébuchèrent sur les morts entassés en pagaille au pied des wagons ; on transporta les dépouilles directement vers les fours allumés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, molochs avides consumant inlassablement leurs victimes. Lors du tri sélectif effectué sur le quai de la gare, deux médecins S.S. choisissaient à vue les hommes apparemment valides. Puis, une valse à coups de cravache ramena le bétail humain vers les douches froides avec un rasage de haut en bas ; nous en sortîmes, parfumés au pétrole qui me brûla les testicules. Un nouveau rayé doté du matricule 1429 devint ma tenue, je le gardai jusqu’au jour de ma libération. Au dortoir, nous voilà serrés à trois sur un mètre de largeur. Il fallait survivre avec, au matin, du jus de chaussettes sans sucre, une tranche de pain et de la margarine. Dans la carrière de granit, nous travaillions par commandos de cinq détenus, bien encadrés par les kapos, les chiens et les S.S. A midi, la soupe de rutabagas était expédiée à grande vitesse et retour à la carrière. Dans cet enfer, l’homme devait résister à douze heures de travail. Ceux qui s’emportaient comme ceux qui désespéraient mouraient vite. Lever à quatre heures du matin.

Après la lutte contre les poux, le déporté devait subir la seule loi des organisateurs du système, sur la place d’appel, qu’il neige ou vente dans le matin blême ou dans le brouillard. Chacun renfermait en lui ses aspirations et pensées secrètes. La fumée âcre qui montait du crématoire restait le seul symbole qui évoquait l’infini, la grandeur céleste ou pire, le néant de la vie. Au milieu des ronces du quotidien, il fallait résister dans ses convictions et vouloir mener à chaque instant une lutte contre soi-même, plus que contre les autres. On devait supporter et ne pas réagir sous les coups et les injures.

Qu’elle était lourde à charrier, cette brouette branlante remplie de granit ! Qu’ils étaient imposants à manier ces chariots, lorsqu’on avait le ventre creux et qu’on était harassé de fatigue continue. Les kapos dictaient leur loi avec leur cravache ; les cris des blessés couvraient ceux des bourreaux. A ce rythme démentiel, on pensait qu’ils allaient tous nous faire crever. Personne au monde ne pouvait imaginer ce film journalier de pleurs, de supplications entrecoupées de coups cinglants de lanière et d’engueulades. Un spectacle d’épouvante ! Une semaine plus tard, une sélection fut faite pour partir dans le kommando de Krondorf. Sur les cent vingt détenus alignés pour le départ, on retrouvait cinq Français : Thorelle de Hayange, les quatre autres de Metz, Kron, Fénot, Charlot et moi-même. Nous voilà mélangés à toutes les races, accompagnés de trois kapos reconnaissables à leur sigle vert. Il s’agissait pour nous d’aller creuser une tranchée destinée à la pose d’une tuyauterie. Les autorités souhaitaient capter une source d’eau thermale à diriger vers un château d’eau. Un civil, directeur des travaux, supervisait les opérations ; quelques membres de la Gestapo vinrent de toute évidence voir la main-d ’œuvre gratuite à l’ouvrage.

Il fallait du rendement. Pour espérer l’atteindre, un supplément de Kartoffel, un demi-litre de semoule le samedi. Les matraques cessèrent un peu leur ronde, les tracasseries aussi. Les S.S. pouvaient se saouler, lorgner sur les petites Slovènes travaillant dans les fermes des environs où s’activaient également des prisonniers français. Au réveil du dimanche, on procédait aussitôt au nettoyage des baraques, suivi de la séance des tondeuses. Les kapos dépravés jouaient la séduction auprès de jeunes Polonais en leur offrant un rab de soupe et de pain ; ces affamés pitoyables, crevant la dalle, devenaient ainsi leurs gonzesses. Impossible à croire pour qui ne l’a pas observé ! Avec quel sans-gêne et vice, ils défonçaient (enc...) ces innocents. Vers la mi-mai 1944, des civils rappliquèrent de partout en compagnie de Feldgendarmes : des Yougoslaves, des Russes, des Turcs, un melting-pot dont il était difficile de déterminer l’origine.

Ils construisirent de l’autre côté de la route un camp sans poteaux électrifiés. Aucun moyen de communication n’était possible avec eux et d’ailleurs comment les comprendre ? Nous déchargeâmes des wagons remplis de ciment en assurant le transport du matériau jusqu’à eux ; ils s’affairaient à la construction de l’usine, en fait le château d’eau thermale. Grâce aux compatriotes, nous apprîmes le débarquement et l’avance des troupes alliées. « Du courage, nous serons libérés sous peu. Les gars, les Boches viennent de prendre une piquette par les Russes ! » On n’osait exprimer ouvertement notre joie. Les kapos harcelés par les S.S. jouaient de la trique. Les gardes aux habits noirs postés dans les miradors criaient vengeance : « Vous verrez, nous retournerons à Stalingrad. »

Ce n’était pas le moment de relever nos têtes, mais de nous faire tout petits. En juillet, on retourna brusquement au camp de Flossenburg. Il était surpeuplé. Combien étions-nous ? La place manquait. 1 000, peut-être 5 000 ou 10 000 épaves affamées, accablées de vermine ? Le four crématoire n’arrivait plus à engloutir ses proies. Dans cette usine d’anéantissement, le tourbillon des spectres, tous pareils, indéfinissables, harassés jour et nuit par la vermine, créait une atmosphère angoissante. Pendant les appels, le goût de la chair brûlée, les cendres volatiles du crématoire poussé au rouge et surchargé frôlaient nos narines. La nuit passait interminable avec la faim tenaillant l’estomac. L’espoir en une fin de guerre rapide qui aurait dû nous remplir de joie s’estompait et tournait au vinaigre. Les renforts de la dernière vague, l’écrémage humain opéré dans tous les échelons de la Wehrmacht et du Volkssturm avaient de la ressource ; déterminés, ils s’accrochaient en Courlande, retenaient les Alliés dans les bocages normands, s’apprêtaient à ériger des barrières le long de l’Oder. L’hallali de la Bête se faisait attendre. D’après les notes de notre compagnon de misères, l’Abbé Poutrain, écrites dans son calendrier, une sélection se déroula le 23 juillet dans le but de constituer un kommando de 200 déportés provenant de tous les horizons.

Partirait-il à Theresienstadt ? à Janovice d’où peu sont revenus ? Je fus inclus dans ce kommando. Nous avons bénéficié d’une chance inouïe, Charlot et moi, tels des aimants soumis à un singulier magnétisme qui semblait nous réunir dans la détresse commune, de faire à nouveau partie de ce groupe de 200 hommes environ, composé de 50 compatriotes venus de Compiègne via Auschwitz et le reste, des captifs cosmopolites (russes, polonais). Ajoutez-y trois kapos au triangle vert, plus un pédé plein de malices et Charlot qui devint l’interprète, grâce à sa connaissance parfaite de la langue de Goethe. Son rôle primordial en fit le sauveur de tous les Français.

Cependant, face au perfide typhus qui allait tuer sans pitié, il resta sans solution. Nous construisîmes notre propre camp, avec ses baraques et son double réseau de fils de fer électriques. Le kapo-chef Fritz était pédé naturellement, mais intelligent, bon et clairvoyant. Son second, le dénommé Karl, surnommé la Vache-Noire à cause de ses cheveux très noirs, de type gitan, était féroce et vicieux jusqu’à la moelle. Quant à Kerber, un pauvre abruti, il se promenait toujours avec la cravache en main.

Notre interprète Charlot, parlant le hochdeutsch à la perfection, devint chef à la carrière où se rendait tous les jours une quarantaine d’hommes. Des Tchèques qui y travaillaient cachaient discrètement un casse-croûte sous les blocs de grès, à l’abri des regards indiscrets. Notre chance et le hasard qui fait bien les choses, on les devait à la présence au camp de deux S.S. soi-disant étudiants et parlant très bien le français. J’ai toujours pensé que c’étaient des Alsaciens, je n’ai pas de preuves.

Charlot mit nos deux sympathiques gardes au courant des pratiques immorales des homosexuels, ils nous assurèrent de leur protection en cas de danger immédiat. Ils connaissaient la gravité de la situation militaire et ne voulaient en aucun cas tomber entre les griffes de l’Armée Rouge. Charlot écrivit à chacun d’eux un alibi en allemand et en français.

Sur ce simple papier, l’auteur précisait la protection qu’ils nous avaient prodiguée ; il espérait que la reconnaissance affichée par tous les concentrationnaires de Janovice envers leurs deux gardes cléments pouvait les sortir du pétrin.

C’était une espèce de recours en grâce en cas de difficultés encourues au moment de leur capture. Ils voulurent même nous fournir des armes. Où les cacher ? L’heure n’était pas encore propice, de plus il fallait se méfier de Karl, fouillant sans cesse nos grabats. C’est lui qui distribuait soupe, rab et pain à ses petits girons. Défendre son honneur, ne pas se laisser manipuler par ces désaxés était une question de volonté face à la faim dévorante et aux coups qui faisaient si mal. Un soir, bombant le torse, parfumé et enjôleur, Karl voulut goûter à la chair française, en l’occurrence les deux plus jeunes, Jean-Marcel Roustang de Montoriol et Jean Jouannand de Poitiers.

Mais nous faisions bonne garde. Ayant préparé sournoisement son plan que son vice chatouillait, il s’attaqua à Roustang. Charlot, plus prompt, lui administra une belle raclée. Les sabots à la main, aidés des Russes et des vieux maquisards pour donner dans le concert, tous criaient : « Hourrah, hourrah, Franzouski ! » Au dehors, quelques rafales de mitraillette trouèrent l’obscurité. Fritz, le kapo-chef, jugeant la situation dangereuse pour eux, rétablit le calme. Une bonne Marseillaise clôtura cette journée. Une telle animosité ne se serait pas déroulée à Flossenburg où Karl aurait cherché du renfort : nous aurions été jetés vivants dans les gueules du four.

Nous avons averti la S.S. de cette triste soirée. Karl le vicieux se fit tout petit. Charlot l’avertit : « Surtout, ne t’avise plus à tourner autour des petits et laisse le curé tranquille ! » Par notre soutien mutuel et fraternel, nous avions réussi à dompter ces enc..... Lui mettant les points sur les i, Charlot avait également prévenu la Vache-Noire dans le genre : « Fiche-nous la paix, sinon gare à toi à la libération qui est proche, car tu recevras alors toutes les baïonnettes russes dans ton joli fessier, et on ne s’en privera pas ! »

Par le canal de la carrière, Charlot avait pu procurer des hosties à l’Abbé Poutrain. Ainsi, le dimanche, au cours d’une courte et fervente messe, tous les croyants polonais et français ont pu communier. Dans un camp d’extermination, cet acte religieux paraît impossible à croire mais il est cependant vrai ! A mon tour, je jouai d’une chance incroyable grâce à mon métier. Dans ce milieu de rigueur très militaire où propreté rimait avec discipline nazie, le commandant S.S. du détachement avait besoin d’un coiffeur. J’étais ainsi autorisé à me rendre à leur casernement distant de 50 mètres, à raser ce Monsieur de près, à couper les cheveux à l’escorte S.S.

Les imbéciles vous diront : « Fallait lui couper le cou ! » Si j’avais tenté ce crime culotté, l’envie ne m’en manquait pas ! je ne serais pas là pour vous écrire ces lignes et d’autres camarades n’auraient pas vu la France en signe de représailles ! Un exemple parmi tant d’autres. Un jour, nous étions en train de décharger un wagon rempli de ciment. Un nommé Zeggen me dit : « Viens, Marcel, on se fait la belle. » Malgré mes conseils de prudence, il s’enfuit seul. Son évasion tourna court. Il fut rattrapé par les chiens et les S.S. La Vache-Noire flagella avec rage et hargne notre camarade et ami jusqu’au sang.

Que faire ? A titre d’exemple pour calmer de futurs candidats à l’évasion, il fut fusillé. A quand le prochain ! L’hiver 1944-45 fut très rude pour nous tous, sans habits chauds, rien ou trop peu à manger. Nous étions obligés de faire fondre la neige pour boire et nous laver. En janvier 1945, une épidémie de typhus exanthématique commença ses ravages. Les uns après les autres, nous tombions dans le coma. Beaucoup n’ouvrirent plus leurs yeux, une écume coulait le long des lèvres, pareille à celle provenant d’un cheval poussé au galop extrême sous les coups des éperons. Je pensais intérieurement : « Comme ils doivent souffrir ! »

Mais non, les malades étaient complètement inconscients, fiévreux, en état de stupeur. En février, je me couchai à mon tour, crevé ; je me sentais brisé, virevoltant entre les portes de l’Enfer et du Ciel. Il y a quelque chose de tragique dans le sort des Allemands ; l’ordre, la discipline, l’organisation, tout est prévu, sauf l’échec ! Comme dans les congrès démocrates qui dérapent en raison des différents courants de pensée qui se neutralisent, personne ne pensa prendre de responsabilité pour juguler la maladie infectieuse.

Que faisait donc notre escorte pour réagir ? J’étais cloué sur mon grabat ; Charlot veillait, m’entrouvrait les dents avec un canif pour me faire avaler un peu de soupe et m’essuyer cette écume. Survivre dans ces conditions tint du miracle. En peu de temps, la moitié du commando se retrouva décimée. Complètement hors de lui, notre peau-de-vache gueulait : « Alle Franzosen, kaputt. » Fritz mourut.

Le petit sodomisé de Karl trépassa tout comme des dizaines de prisonniers qui succombèrent aux attaques contagieuses de la maladie. La S.S. ne fut pas épargnée non plus. Je revins à la vie mais un phlegmon s’était déclaré à la base de l’oreille droite ; tous mes ganglions au cou et sous les bras se remplirent de pus.

D’où sortait-il donc ce médecin italien, déporté comme nous qui, d’un coup de canif, incisa mes abcès sans alcool ? Pas de pansement non plus dans cet enfer et cette guerre avare en moyens thérapeutiques. Pourtant, j’en réchappai. En exerçant une simple pression sur les glandes, le pus s’écoulait.

Des drains coincés dans mes braves ganglions, derniers gardiens immunitaires avant la septicémie, empêchaient la fermeture de l’incision. Le pus éliminé éloignait d’autant le spectre de la Mort. La tenaille des Alliés se resserrait ; les gardes S.S furent envoyés de toute urgence au front dans une unité de chars et des soldats de la Wehrmacht revenant de Russie les remplacèrent. Fin avril, nous voilà embarqués dans un train fantoche (qui avancera et qui reculera au son du canon qui tonnait de plus en plus près).

Pas d’encombrement inutile, les mourants furent mitraillés. Les sentinelles mirent le feu aux baraquements. Tout devait disparaître, il ne fallait pas laisser de traces des méfaits nazis. Le1 er mai 1945, pendant que nous étions cantonnés sur une voie de garage à Prague, il neigeait. Les Tchèques accoururent pour nous donner à manger et à boire. « La guerre est finie » disaient-ils. Ces cris de victoire ne perturbaient nullement les gardes installés sur le toit de nos wagons plombés, ils restaient vigilants derrière leurs mitrailleuses. Et le train repartit. Lors des passages dans les petites gares, sur les quais, on voyait par la lucarne des tas de squelettes entassés les uns sur les autres. Nous n’avions plus aucune notion des heures et des journées qui passaient. Puis, un jour, le train s’arrêta ; on entendit une fusillade toute proche. Brusquement, les portes cadenassées s’ouvrirent avec fracas. Est-ce que notre dernière heure avait sonné ?

Qu’importe dans l’état où nous étions ! L’inquiétude fit place d’abord à la stupeur, puis à une allégresse incommensurable à la vue de nos libérateurs ! La galère était terminée. On se prit alors à rêver, on dansa, on délira. Moments de joie éperdue, au milieu du charabia inintelligible et des mimiques entre déportés internationaux et militaires russes qui s’embrassaient. Accompagnés des partisans tchèques, les chers Soviétiques venaient de nous ouvrir les portes de la Liberté La fin du cauchemar.

Combien à cette minute tant attendue rendirent leur âme à Dieu et nous chargèrent, au moment du grand saut vers l’au-delà d’aller voir leurs enfants, leur épouse ! L’armée soviétique présenta les armes aux Français ; d’autres détenus se jetèrent sur les boîtes de conserves, et gloutonnement avalèrent cette viande dans leur estomac rétréci par les privations et.... moururent. Nous étions le 8 mai 1945. Arrêtés à la frontière austro-tchèque à Kaplice-Vélézin, il devait être 14 heures.

Comme on ne pouvait plus marcher en raison de nos faiblesses extrêmes, on nous transporta provisoirement dans une ferme. Trois jours après, c’était la jonction des troupes russes et américaines à Prague. Les kapos s’étaient volatilisés dans les artères de la capitale de Bohême, en troquant leurs habits rayés contre des effets civils. Mais dépistés par les résistants tchèques, les Russes les collèrent au poteau d’exécution. C’était encore une trop belle fin pour cette racaille, ces tyrans sauvages !

Ces bourreaux aux mains tachées de sang auraient dû être livrés aux tigres ou à des dragons sanguinaires pour endurer une agonie identique à leurs crimes. Les ressortissants russes et polonais rejoignirent nos libérateurs. A cet instant, nous n’eûmes même pas la présence d’esprit d’échanger nos adresses. Sans papier, sans crayon, savions-nous encore écrire ? La France était loin, mais une grande joie intérieure me faisait tressaillir. J’avais surmonté l’épreuve grâce à ma foi en Dieu, grâce au maintien de l’honneur dans le combat, grâce à l’espoir entretenu face au découragement et à la lâcheté ! Nous avons promis de ne pas oublier.

Cela ne signifie pas qu’on veut perpétuer la haine. Non. Comme tous les autres hommes, nous sommes capables de pardonner. Mais nous avons fait le serment, devant la bestialité nazie, de garder le souvenir des nôtres frappés à mort sous les coups des kapos ou la morsure des bergers allemands. Tous ces morts que les chambres à gaz ont liquidés, tous ces cadavres que les cheminées des fours crématoires ont éjectés en cendres, ou qu’elles ont fait flotter, au hasard des vents, en volutes à l’odeur carbonisée, ne connaîtront jamais l’apaisante douceur du repos éternel dans un cimetière. Celles et ceux qui ont cru à l’appel du 18 juin du général De Gaulle et à la lumière de la Résistance, Ceux qui, méprisant tous les dangers, se sont engagés dans les différents réseaux, Ceux qui sont montés au maquis, ceux qui, sous la torture, n’ont pas parlé, Ceux qui dans leur prison ou derrière les barbelés sont allés jusqu’au bout de la détresse, et même au delà, car ils n’ont jamais douté de la justesse de leur combat, Ceux qui n’ont jamais désespéré, nul n’a le droit de les oublier ! Combien ont été vendus à la milice, fusillés ? Combien tombèrent au débarquement ? Tous ont osé dire non au régime nazi.

Gardons pieusement le souvenir de celles et ceux qui ont donné leur vie pour la Patrie, à une époque où c’était plutôt rare. Rappelons-nous celles et ceux qui, casés derrière les fils de fer électrifiés, chacun dans sa religion, ont professé leur foi, ont adressé leurs prières au Seigneur, ont invoqué la liberté et l’espérance prochaine dans le salut national. Vous, les jeunes, méditez un instant les actes de courage de ces résistants qui avaient votre âge.

Oui, il est des biens dont on ne mesure vraiment le prix que lorsqu’on en est privé. Vous, la Jeunesse, vous avez retrouvé la Liberté, grâce aux sacrifices des patriotes de la France libre et des armées alliées. Ne l’oubliez jamais ! Où pouvoir dorénavant déposer une rose pour perpétuer le souvenir de ces patriotes résistants ? tout simplement, au fond de vos cœurs et au plus profond de vos consciences !

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