Bach Raymond, né le 4.6.1926

 

1) Wehrertüchtigungslehrgang : J’ai effectué un cycle de trois semaines de préparation militaire à Hagenbach près de Karlsruhe. J’ai donc subi très tôt l’avant-goût de l’armée par rapport à d’autres camarades qui n’ont pas eu besoin de passer par ce tamis formateur.

Je le dois à un faisceau de critères défavorables perçus à mon encontre :

- suspicion de mon moniteur à la mine qui m’avait catalogué comme élément peu fiable à la cause allemande, donc blanc-bec qu’il fallait «redresser» par une pédagogie disciplinaire,

- attitude hostile de ma mère au régime : elle tenait un café-restaurant, local attitré de quelques nostalgiques du passé français qui se gargarisaient les fibres vocales et patriotiques aux ondes interdites du Schwarzsender.

Bref, me voilà embarqué dans une aventure où l’on nous inculqua, à longueur de prêches que nous faisions ou allions faire partie de la meilleure armée du monde et que pour ce faire, il fallait nous transformer en surhommes rompus à toute épreuve. Dans ma tenue kaki, j’ai participé durant ce séminaire, à la prise en main rationnelle de la jeune recrue : exercices de sport, orientation, marches, tir au klein Kaliber sur cible, chants de guerre, cours et initiation à  l’idéologie nazie. « Ramenez le balai ! Ramassez les poubelles ! » Tout ordre non exécuté en courant attirait l’ire du Betriebsführer qui vous rendait zur Sau (punitions à n’en plus finir).

Un sous-officier, rescapé à la suite d’uneblessure par balle à la tête (Kopfschuss) nous encadrait comme sergent de semaine et je me rappelle l’une de ses interventions homériques : «Das Wasser steigt ! L’eau monte ! » Nous étions au garde-à-vous, impassibles à entendre le personnage débiter son message. « Das Wasser steigt » reprit-il, furieux. L’un d’entre nous subodora la suite et grimpa sur un banc ce que nous fîmes également de concert avec le gradé enfin souriant. « Das Wasser steigt noch ! Nous aussi, nous escaladâmes la table, puis nos armoires de rangement (Spinde). Après cet avatar hautement apprécié par notre chef qui devait «avoir une araignée dans le placard» nous avons dessiné cet insecte à l’intérieur de nos armoires avec sa devise : «Einer spinnt immer. Wenn zehn spinnen ist es schlimmer.Une araignée tisse toujours. Lorsque 10 bestioles le font, c’est pire ! spinnen en populaire = dérailler, déraisonner). Notre baraquement était pourvu d’un sas d’entrée dont la porte munie d’une clenche défaillante avait été remplacée par un crochet bien singulier. L’encadrement s’annonça, un soir, au couvre-feu et voulut s’introduire dans la chambre bloquée par ce verrou insolite qui échappait aux yeux des visiteurs plongés dans la pénombre. Un remue-ménage s’ensuivit, la porte vola en éclats alors que nous faisions tous mine de dormir. «Alle Mann raus ! » Notre Indianerchef nous fit faire cette nuit-là la course endiablée des Sioux sur le pied-de-guerre. L’obscurité nous fit trébucher maintes fois sur un gros poteau traînant dans l’herbe ; nos pyjamas prirent la couleur boueuse de l’argile tenace qu’il fallut ensuite nettoyer et essorer avec l’art accompli de parfaites lavandières tandis que nos ongles fendus dans nos claquettes de bois laissaient éclater leurs rognures de colère. Pas moyen d’esquiver la sentence, car la diabolique lampe de poche animée par pression manuelle et agissant comme une dynamo envoyait sur l’esplanade sa lumière blafarde et nous tenait dans le collimateur de «Taureau Mugissant».

Cours de formation idéologique

Un instructeur, féru de nazisme et fin politique, nous prit en main pour sublimer la race allemande. C’est là-bas que j’eus droit aux cours hautement formateurs de l’approche nazie sur l’humanité. Notre vaniteux «professeur» nous parla des Juifs à castrer et des fous à brûler pour éliminer leurs tares, car plaida-t-il, un corps enterré et même chaulé risquait, à travers la prolifération des spores véhiculées par les tortillons des vers-de-terre de contaminer l’herbe et donc de rendre folles avant l’heure nos vaches laitières !

Le traité de Versailles qui avait enlevé à l’Allemagne des terres, ses terres, considérées comme faisant partie du sanctuaire (tels l’Alsace-Lorraine, la Posnanie, le corridor de Dantzig ou le dépeçage austro-hongrois) avait exacerbé les tendances nationalistes et racistes de notre professeur.

L’idée de domination ponctuait ses propos : les caractères moraux et physiques de cette noble race de Germains conquérants, nos ancêtres ! sûrs d’eux, fidèles, sérieux, entreprenants, braves, musclés, intelligents en dessinaient la supériorité depuis plus de deux millénaires. Il continua à débiter : « Donc, avec vous leurs descendants, restera la force armée éternelle du Reich. Le destin de l’Allemagne se fera à l’Est, dans ce Lebensraum grandiose, propice à  inclure dans un pangermanisme continental toutes les nations ayant pour berceau la langue germaine. Stammdeutsche, Grenzdeutsche, Auslanddeutsche devront fortifier ce nouvel Etat, notre IIIèmeReich, fondement solide et unique de l’équilibre européen. L’impérialisme allemand doit être dominateur pour véhiculer la lutte contre la Russie et le slavisme, ennemis déclarés de l’espace vital, non pour le plaisir de tuer des faibles mais pour asseoir l’hégémonie de notre peuple. L’Allemagne doit se battre contre la bourgeoisie sémite et la ploutocratie catholique. Les Juifs (youpins) au nez crochu, qui constituent un Etat dans notre Etat, ne s’intègrent pas et refusent depuis la nuit des temps l’assimilation. Parlons également de cette religion relevant de la légende biblique du Nouveau Testament : ce Jésus, qui se prétend fils de Dieu et qui n’est qu’un rabbin de Nazareth ! Votre religion c’est le Dieu WOTAN sur la boucle du ceinturon ! Un Dieu vengeur, patriote, fier de ses guerriers à qui il promet le Walhalla (paradis). Votre travail de missionnaire de terres nouvelles à conquérir se fera par le sabre. Si l’on vous frappe sur la joue gauche, frappez plus fort et exterminez l’impudent ! Dératisez ces sous-hommes imprégnés de coutumes ancestrales, contraires à nos convictions et devenez des hommes nouveaux ! Je reconnais un ou deux Mosellans dans cette assemblée. Vous êtes redevenus des Allemands, certes sur les frontières mais en passe d’être rapidement assimilés. Der Apfel fällt nicht weit von dem Stamm. La pomme ne tombe pas loin de l’arbre ! Le Rhin ne capte-t-il pas la Moselle, la Nied, la Sarre et la Blies ? De même, vous ne pouvez pas être considérés comme un peuple allogène : depuis des siècles, votre langue, vos coutumes, tout vous attire vers notre mentalité. Ce pion malheureux que vous représentiez sur l’échiquier français va avoir dans la Wehrmacht un glorieux destin ! Furchtlos und treu, sans peur et fidèles, vous allez participer à la victoire finale sur l’hydre bolchevique de Staline qui menaçait d’étrangler notre mère-patrie. Vous êtes des hommes du devoir : la camaraderie, l’amitié entre frères d’armes, votre invincibilité brillent claires et nettes sur vos cuirasses de futur fantassin. Vous êtes les meilleurs soldats de la Terre. Que ce soit sous un soleil de braise ou dans le froid glacial d’une tempête hivernale, vos brodequins imprimant leur marque dans la poussière des steppes, vos paupières de plomb, vos corps harassés, les kilomètres écrasés par vos semelles trouées, la dernière gorgée d’eau croupie dans vos gourdes et votre biscotte rance !!! contribueront à la gloire de l’Allemagne éternelle.

Pour rêver à votre Heimat et revenir comme les légionnaires romains goûter à la bienheureuse PAX germanica, il faudra être féroce dans l’adversité, tutoyer la mort, vaincre l’ennemi héréditaire et se battre pour votre peuple, votre patrie et votre Führer…. »

Ces élucubrations m’ont marqué car j’en garde un fidèle souvenir tout comme cet air de marche martelé par nos voix de jeunes pages : Wo die Führer schreien in den Wald, marsch, marsch, dort ist meine Heimat dort bin ich zu Haus. Là où crient nos chefs dans la forêt, marche, marche, là est ma patrie, là, je suis chez moi.

 

2) R.A.D : service du Travail Obligatoire au Reich.

Je suis parti le 17 juillet 1944 à Weissbach am Röhn. Les exercices militaires alternaient avec le travail physique.

Nous avons ainsi peint les toitures de notre caserne en vert pour les fondre dans le paysage ; nous transportions sur nos épaules découvertes des troncs d’arbres abattus sur la colline et ramenés à la caserne. La bêche était au menu quotidien, et il fallait même, lors de la piqûre, l’appliquer avec force sur le point d’impact douloureux sur la poitrine. Oui, insensibles à la douleur devaient apparaître les preux chevaliers !

Il y eut trois jours de claustration complète lors de l’attentat contre Hitler : avec emphase, on nous relata les circonstances une semaine plus tard. A partir de ce moment, le strict côté militaire prévalut dans toute sa rigueur. L’entraînement au tir se faisait avec des fusils russes qui avaient la particularité d’avoir un dispositif de visée original : un arceau encadrait la mire au bout du fût et permettait, même en lumière rasante, de mieux cadrer la silhouette. Lors d’un entraînement physique poussé, notre Vormann trébucha sur une pierre sans crier gare. « Wer hat ihm den Befehl dazu gegeben ? Qui lui a donné l’ordre de le faire ? » pesta notre chef de section. Grâce à son dérapage mal contrôlé, nous eûmes droit à de l’exercice à rallonges. Chicaneurs, quelle autorité pointilleuse dispensiez-vous à vos subalternes !

L’armée américaine approchait et nous fûmes dirigés vers Montenach pour aller y creuser des fossés antichars. Partis de la gare de Bouzonville, nous montâmes à pied au front. Des particuliers cueillaient des poires au bord de la route. Lorsque des recrues allemandes leur en demandèrent, les ramasseurs les ignorèrent. Par contre, pour nous qui en avions formulé la demande en français, les cueilleurs s’exécutèrent et nous gratifièrent de quelques Langbirnen (poires allongées). Le Panzergraben (fossé anti-char) prenait forme : nos bêches creusaient et étiraient un large drain dans la campagne mosellane survolée par les Jaboss’ américains. Les avant-gardes U.S. pointèrent leur nez, des patrouilles sondaient la contrée.

Un avion renifleur observa notre manège et peu de temps après, l’artillerie de l’Oncle Sam nous annonça la couleur. Heraus ! A chaque départ d’obus, nous nous planquions dans un abri quelconque avant de déguerpir durant le court intermède qui était suivi de nouvelles déflagrations. (C’est là que Wagner René fut grièvement blessé, voir son témoignage dans Malgré-Nous, qui êtes-vous ? tome 1). Sur fond de défection de nombreux déserteurs mosellans et pour éviter de donner des idées d’escapade à d’autres enfants du pays, nous repartîmes pour Petersdorf non loin de Saarlouis. Il fallut y ériger des obstacles, creuser des tranchées, aider les paysans, se rendre utile là où le besoin se faisait sentir. Lors d’un déménagement effectué chez une veuve qui venait de perdre coup sur coup son mari et son fils, je pus revenir en vélo et incognito pour quelques heures à Merlebach, en profitant de la brièveté du travail demandé pour m’éclipser. Nous transitâmes par Losheim, Bergen puis Trèves (Trier) en effectuant continuellement de nouvelles tâches de consolidation dans l’arrière-pays sarrois.

 

3) Wehrmacht

A l’issue de notre stage de quatre mois, nous connûmes une cruelle désillusion. Habillés en civil et prêts à réintégrer nos foyers suite à une permission amplement méritée, une escorte armée nous cueillit et nous dirigea par wagons vers Teplitz-Schönau en Tchécoslovaquie. J’atterris le 18 novembre 1944 dans le 32ème Ersatz Btl. où l’âpre vie militaire donna aux jeunes recrues le vernis définitif de la couleur feldgrau. Scharfschiessen (tirer à balles réelles), s’exercer sur MG ou avec le Pistol 0,8 (null acht), manier et démonter les armes devinrent bientôt pour nous des exercices de routine. Les Nachtübungen (exercices nocturnes) étaient une calamité, car nous n’avions pas encore obtenu nos longues capotes pour atténuer la froidure du paysage hivernal. Classé parmi les cinq ou six meilleurs tireurs, j’obtins à Noël une distinction : un livre à la gloire de la Wehrmacht ! Les Russes s’impatientaient de l’autre côté de l’Oder. Fuyant les hordes agressives, les populations civiles commençaient à défiler, pleurant sur l’abandon de leurs demeures ancestrales. Nous partîmes vers Falkenberg loger dans un moulin qui avait encore, voilà peu, pignon sur roues à aubes ! Les locaux réservés à la valetaille meunière, obligée de quitter ces lieux florissants, nous servaient maintenant de cantonnement. C’est là que Heini, un tireur d’élite originaire de Hambourg eut la frayeur de sa vie. S’ingéniant à parfaire son apprentissage et s’imprégner du maniement de son arme, il épaula, visa et tira sans avoir pris la précaution de vérifier le magasin à balles. Une détonation assourdissante amplifia les lieux, nous causant à tous une vive surdité. Mais plus de peur que de mal, la balle s’était fichée dans la fissure d’un mur, à 10 cm d’un camarade !

Les Russes s’annonçaient, environnés par le grondement ininterrompu de leurs parcs d’artillerie si généreux en obus de tout calibre. Placés sur pied de guerre, il fallut aller offrir notre poitrine pour arrêter l’acier dévastateur.

Les autobus nous amenèrent à pied d’oeuvre à Guben, au sud-est de Berlin en février 1945. Ma tête flottait dans le casque dimensionné à la pointure 61 ; mon calot stabilisa quelque peu le couvre-chef.

Le sergent me demanda d’être Melder (agent de liaison). Je lui fis comprendre qu’avec le peu d’allemand que je parlais (petit menteur !), les ordres risquaient d’être carrément oubliés ou formulés de travers.

Il me désigna donc comme MG Schütze n° 2, c’est-à-dire tireur-pourvoyeur sur mitrailleuse (aïe, ce n’était pas la solution que j’envisageais !). Ce poste s’annonçait bien plus dangereux que ma fonction d’estafette que je venais de refuser, car me voilà désigné pour filer en première ligne.

Auparavant, du pain et de la confiture nous furent distribués dans une grange, à l’abri des obus. Une miche qui manquait fut retrouvée plus tard ensanglantée dans le treillis d’un de mes compagnons. Le malheureux qui l’avait habilement subtilisée par peur de manquer de nourriture, fut tué au cours de notre affrontement avec les Russes. De nuit, nous traversâmes Guben : les maisons y brûlaient. Les décombres et les bris de vitrines parsemaient notre avance. Quelques vieilles personnes, courant éperdues dans le chaos et l’odeur de la poudre, nous demandaient leur chemin. Nous l’ignorions et ne savions même pas dans cet enfer leur indiquer une quelconque direction de repli. Les obus tombaient drus dans la rue, des couloirs nous servirent un instant d’abris temporaires. Pour notre officier, il n’y avait plus qu’un mot d’ordre : « Vorwärts.En avant ! » Son pistolet menaçant nous suivait. Quelques fanati­ques nazis hurlaient leur détermination. Les Russes nous assommaient de projectiles ; des balles sifflantes m’en­cadraient dans mon trou. Mais il fallait sortir, la gueule menaçante du revolver me l’intimait. Au fur et à mesure que nous avancions, le groupe s’amenuisait. Les détonations vibraient autour de moi ; les nuages gris et noirâtres des explosions estompaient le pay­sage. Où étais-je ? Les liaisons avec l’arrière n’exis­taient plus ! Plaqué au sol, je reçus un éclat d’obus dans ma cuisse gauche. Hébété, ne sachant que faire, je me rappelle de la présence d’un soldat allemand s’inquiétant de mon sort et qui voulait que je rejoigne avec lui les arrières. Peine perdue, je lui fis compren­dre que je me débrouillerais seul, à la grâce de Dieu. Pour moi, c’était l’occasion unique et rêvée de m’évader. Les détonations caractéristiques des mitraillettes rus­ses se rapprochaient. Faisant superbement le mort, je sentis la vague d’assaut ennemie m’envelopper, me dépasser. Que faire ? Bouger au milieu de ces furieux, c’était me risquer à la mort certaine.

Je restai donc impassible, n’attendant rien de bon.

 

Prisonnier

Un moujikisolé s’avança, fit voler mon casque au loin avec son brodequin tandis qu’un coup de feu mal ajusté passa près de mon oreille. Sans doute, avait-il fermé les yeux au moment d’appuyer sur la gâchette, ne voulant pas trop voir son crime gratuit ! Dans un vague souvenir, je pense m’être levé tel un mort vivant à la grande surprise du soldat. Il me fit enlever le ceinturon et me dit d’aller « dawai »dans une maison en contrebas. « Cette fois-ci, pour ne plus rater son coup, il va me descendre d’une ra­fale » pensai-je en moi-même. Miraculeusement épar­gné, je me retrouvais questionné par un interprète adressant mes propos à un officier russe. Mes réponses bien évasives, et pour cause, sur nos positions étaient agrémentées de continuels « Franzouski. » Plus tard, me voilà accompagné vers l’arrière par une sentinelle. Au milieu de la forêt, la horde qui stationnait près d’une boulangerie voulut me faire la fête. Tandis que de jeunes excités m’envoyaient au passage leurs brodequins dans les fesses, les plus fougueux s’avancèrent vers moi en vociférant : « Za rodinu » (pour la patrie), tam Sibirien, (bientôt la Sibérie) Gitler kapout ! » Une tonitruante remarque de ma sentinelle ramena le calme lorsqu’ils apprirent que j’étais Français. J’avais faim et un peu plus tard je fis la connaissance d’un autre Français et d’un Hollandais affairés autour de la popote. « Ça crache, ça pue, ça chique par terre et ça va faire sept fois qu’ils bouffent nos préparations ! Servez-vous les gars, avant qu’ils ne reviennent nous picorer le reste ! » 

Peu après, on nous cloîtra à 30 dans une porcherie. Le nombre de prisonniers augmentant, un convoi fut organisé qui rejoignit à pied Sommerfeld. Une école entourée de barbelés demeura pour 3-4 jours mon premier dépôt.

La faim était cruciale, surtout chez les Russes qui mettaient toujours plus d’un jour à comprendre que leurs prisonniers avaient besoin de nourriture pour subsister.

La soupe salutaire fut la bienvenue : malheur, je ne disposais que d’une minable boîte qui n’encaissait qu’une louche sur les deux permises. Adieu demi-portion qui fila malheureusement ailleurs ! Aussi pour éviter pareille mésaventure, me voilà à la recherche d’un réceptacle. Je tombai bientôt sur un vase antique, trônant en haut d’une bibliothèque. Je lui fis un sort et l’ébarbai de façon à avoir une tasse énorme... à abreuver un veau !

Je me présentai ainsi à la distribution de la soupe. Ce cruchon lourd ne faisait pas mon affaire, aussi je me débrouillai pour organiser un autre récipient. Posté nonchalamment près de la grille, je finis par être remarqué par une sentinelle venue chercher un manœuvre pour une corvée à l’extérieur. Il s’agissait de balayer la cour et bientôt le miracle se produisit sous la forme d’un petit bidon que je m’empressais de ramasser.

L’étape suivante fut Sagan. Nous moisîmes deux jours dans le noir avant de pouvoir manger. A tour de rôle, nous fûmes de corvée dans la caserne. Des soldats allemands avaient mis la main sur des paquets de pudding qu’ils délayèrent dans de l’eau et qu’ils burent avidement, en nous laissant sur notre faim. Je fis alors la connaissance d’un Italien qui s’apitoya sur mon sort en partageant son Kunsthonig(miel artificiel) avec moi, sous les claquements de langue envieux de mes Allemands gourmands. Brave Italien perclus par la douleur pour s’être pris une châtaigne magistrale dans le dos, assénée par une horrible matraque, et ceci pour avoir voulu boire de l’eau de pluie en sortant des rangs ! Un affreux bourrelet zébrait son échine.

Avide de nourriture, je tombai lors d’un nettoyage sur du pain bleu moisi, style roquefort (mais la comparaison s’arrête là) et sur des boulettes de viande saupoudrées de poussière. Lavée en un tour de main, cette mangeaille disparut dans mon gosier glouton.

Comme les salles devaient être vidées pour nous accueillir, on procéda au déménagement-à-la-cosaque : au lieu de descendre le mobilier par les escaliers, quoi de plus simple que de l’expédier par les fenêtres des étages ! Quel capharnaüm dans la cour ! Les détritus, les déchets n’étaient pas ramassés mais balancés dans les caves, par les portes ouvertes des paliers.

Nos gardes parurent contents du travail effectué et nous gratifièrent de deux têtes de vache cuites qui finirent par alourdir progressivement mon estomac. J’héritai le lendemain d’une diarrhée carabinée et il me fallut plusieurs jours de diète pour me purger.

Mais en dehors de ces mannes quasi providentielles, le peu de calories octroyées nous rendait bien faméliques. Nous traînions nos guêtres à l’entour des cuisines. Je tombai en arrêt devant une oreille de cochon (au cartilage croustillant) et un rein à l’odeur prononcée. Je n’en prélevai finalement que la graisse pour la cuire et la transformer en une margarine appréciée. La faim ne me lâchait plus : un voile noir à chaque effort obscurcissait mon regard chancelant. Il s’agissait de faire quelques provisions pour tenir le coup : je repérai du pain et des oignons tandis que mon Transalpin dénichait du saindoux, nourriture divine qui nous requinqua lors de notre nouveau transfert à Wolhau début mai. Les cellules de la prison étaient fraîches. Puis le soleil radieux de mai nous véhicula à pied à Oeltz ; les «mouches qui dansent devant mes yeux» étaient de la partie. Le brave amico me soutint lorsque nous arrivâmes de nuit dans une ferme. Une soupe abominable nous fut proposée sous la lueur pâlotte d’une bougie. Qu’importe la lavasse ! Je profitai adroitement de la pénombre pour repasser au rab.

Au matin, un remue-ménage nous indiqua que quatre évadés avaient voulu s’esquiver du gîte. Deux venaient d’être tués ; leurs corps avaient été ramenés sur la place tandis que les deux autres transfuges attendaient stoïquement la sentence. Un officier allemand nous interpella pour nous dire clairement que chaque évasion se solderait à l’avenir par 10 fusillés. Les Russes pour appuyer les dires du gradé, appuyèrent sur la gâchette de leurs P.M. et terrassèrent les deux malheureux dans l’encadrement des portes de la ferme.

Oppeln me retrouva peu après, mais j’y perdis mon regretté Italien. Je pensais être libéré en débitant devant une commission pète-sec mon statut de Français enrôlé de force dans l’armée des germanski. Je m’en veux encore aujourd’hui de ma remarque saugrenue car elle m’envoya dans l’inconnu.

En attendant, je perchais au 8ème étage d’un châlit : je compris peu à peu que la sélection des gens dirigés vers la gauche allait s’embarquer vers l’Union Soviétique. Un long convoi s’arrêta : 45 hommes par wagon ! On nous distribua ensuite deux seaux de soupe et l’équivalent d’une tranche de pain par bonhomme.

Dans le wagon : sorok tschitiri (44) sorok piatj (45). Les Russes nous comptèrent devant la gare, sur le quai et une nouvelle fois en nous casant dans le wagon de marchandises.

La porte crissa, le noir s’installa. Chacun se battit pour obtenir la meilleure place ou essaya de le faire. Il ne restait plus à prendre que les vides laissés par les plus rapides qui profitèrent d’un confort tout aussi relatif.

La place au milieu était inconfortable : où installer son dos ? Le WC rudimentaire, un entonnoir zingué, se situait au milieu de la pièce et évacuait nos déjections. Trôner sur cette gouttière et se voir entouré par des regards impudiques gênaient singulièrement. Mais le besoin de se vider était si naturel que chacun comprenait la situation, sauf peut-être les malheureux locataires installés en rang d’oignons autour du cloaque. Ils râlaient continuellement parce qu’on les dérangeait et ils houspillaient ceux qui avaient la coulante et ne pouvaient plus se contrôler. J’avais pu dénicher, après de longs palabres, une place près d’une lucarne grillagée de barbelés. Le courant d’air m’indisposait, cependant il vivifiait l’air empuanti. Mes membres endoloris me piquaient de fourmillements et craquaient : j’avais des tiraillements continus dans les entrailles. Je passai et repassai au petit coin ; des jurons, des bagarres éclataient lorsque le train ralentissait et que je culbutais sur un malheureux. Le voyage s’éternisait, il valait mieux dormir pour oublier la faim, l’angoisse vers l’inconnu.

La voracité de mes compagnons put être canalisée par un adjudant énergique dès le premier jour : les portions de pain, les louches de soupe furent équitablement distribuées. Dans un vague sommeil, je ne réalisai plus trop bien. Arrêts sur voie de garage, trains qui nous doublaient, hoquets de la loco, crissements de freins sur les boggies, tout ça se suivait jour après jour. Je me sentais faible, léger : je flottais et je rêvais à de la nourriture.

Où allais-je ? Où allions-nous ? L’un ou l’autre camarade cherchait à nous remonter le moral : bah ! Il faudra bien qu’ils nous libèrent ! La tristesse me secouait tout comme les sanglots avalés en silence. Je ne connaissais personne dans ce wagon. En dix jours de voyage, nous ne fûmes aérés qu’une fois. Les gardes surveillaient les wagons comme le lait sur le feu et aucun d’entre nous ne tenta une escapade.

Saratov ! Saratov ! semblait s’époumoner notre vaillante locomotive en entrant dans la gare de la capitale des Allemands de la Volga. Un prisonnier allemand qui se trouvait là sur le quai nous annonça d’une voix lugubre qu’il était le seul rescapé de 10 000 compatriotes ! Et encore s’il était vivant, c’est parce qu’il travaillait aux cuisines ! Drôle d’accueil qui ne prédisposait pas à l’optimisme ! On m’affecta dans une scierie sur le fleuve Volga. 70 hommes partageaient notre chambrée, les punaises se partageant notre corps qui, lui, avait perdu tout sens de partage et de distribution équitable. Le travail consistait à récupérer le bois ramené par flottage, à nettoyer les bassins remplis d’écorces, à hâler par chaînes les troncs vers le débitage. Pour l’instant nous procédions à la mise en route de l’usine. C’était un boulot démentiel que peu d’entre nous supportaient. Et lorsqu’on nous demanda qui était cuistot, 140 mains se levèrent frénétiquement. Sept heureux élus foncèrent vers les fourneaux. Nous les revîmes quelques jours après gonflés par la goinfrerie : ils succombèrent rapidement à la tentation. A la faveur d’une telle promotion en milieu culinaire, tous, nous aurions succombé à la bâfrerie du marmiton.

Peu de temps après, une sélection tria les Alsaciens-Mosellans et je partis pour une fonderie gardée par des femmes. Du haut de leurs miradors, elles insistaient pour qu’on chantonne des airs français ; abattus par notre triste sort, nous leur répondions que nos complaintes restaient ancrées au fond de nos ventres creux ! Allemands et Hongrois entonnaient de tristes mélopées. J’héritai d’un bon emploi : je devins mouleur de pièces pour machines agricoles. Coulant du godet rougeoyant, le métal en fusion remplissait les matrices glissées dans des caissons de silice noire. De la gangue qu’il fallait faire éclater à coups de masse étaient extraites dents de faucheuse et autres pièces aratoires. Un repas amélioré ponctuait mon travail d’ouvrier spécialisé mais qui, pourtant me laissait continuellement l’estomac dans la pointe de l’orteil. Aussi pour calmer les gargouillis de mon pylore malheureux, je n’hésitais pas avec d’autres camarades à manger l’aggloméré de tournesol dévolu au canasson de service. Le cocher s’occupant de sa bête s’aperçut du manège et nous poursuivit à coups de fourche. Adieu, chères brisures de graines de soleil qui irradiaient de chaleur nos ventres vides !

Adieu aussi Saratov car nous voilà sur le départ vers Tambow. Un pain et une boîte de conserve alimentèrent notre trajet. J’avais réussi à dissimuler dans l’ourlet arrière de mon manteau un bout de lame de couteau qui échappa d’ailleurs à toutes les fouilles en règle. Cet ustensile était toujours apprécié dans la distribution équitable du pain. J’avais l’impression d’être riche de quelque chose.

Un nommé Henri de Stiring me sapa un peu le moral : il avait été affecté un an auparavant au Torfkommando à Tambow et réintégrait avec nous son camp initial. «60 morts en une nuit au 188» nous lâcha-t-il. L’appétit redoubla devant cette menace et nous cherchâmes à emmagasiner des réserves. Notre grand pain fut ingurgité dans la foulée, la soif s’en mêla. L’eau produisit bientôt son effet et rendit nos estomacs distendus comme des éponges. Le camp aux baraques engazonnées nous attendait. Du sucre à ras sur la cuillère, du pain et de la soupe transparente nourrirent au fil interminable des journées nos pauvres carcasses.

Avec un copain, nous mîmes huit jours pour confectionner une cigarette avec les rares mégots jonchant les allées. Un brin raidi de mahorka ajouté à un autre finissait par donner un minuscule tas. Manquait le papier que nous récupérions auprès des nouveaux venus qui allaient négligemment le perdre dans les toilettes. A quoi servent les mains ? Voilà donc la cigarette roulée ! Il manquait le feu. L’heureux propriétaire du briquet avait le droit de fumer la moitié, le papetier d’en aspirer trois coups et nous deux, le reste du mégot baveux.

D’autres camarades plus pertinents trouvèrent une subtile astuce : ils sacrifiaient leur demi-cuillerée de sucre contre une cigarette qu’ils fumaient à moitié et avec le mégot restant récupéraient à nouveau leur sucre auprès de fumeurs invétérés et inconscients.

J’ai séjourné dans une baraque qui laissait sourdre de son toit l’eau de pluie qui coulait alors sous nos rangées de lits. 40 centimètres d’eau froide couvraient le plancher en terre battue et se brisaient en vaguelettes à chaque passage de clients courant s’affairer sur le mât du tonnerre (Donnerbalken).

L’eau froide stagnante obligeait certains énurétiques à uriner au pied du lit, ce qui déclenchait une bordée d’injures. Le passage répété de tous ces incontinents nous éclaboussait de tâches de rousseur malodorantes.

Les W.C ne désemplissaient pas : deux hommes punis étaient de corvées de chiottes et lampaient, à l’aide d’une écope et à longueur de journée, les défécations dans de nauséabonds tonneaux. La pudeur avait disparu : chaque place libérée sur le mât était aussitôt conquise par des malheureux, prostrés avec leurs bras enserrant leurs tripes tordues par de violents spasmes. L’orifice du rectum de certains, horriblement allongé, laissait suinter des mucosités sanguinolentes.

La corvée de bois s’effectuait par groupe dans la forêt. Peu d’outils étaient disponibles. Nos bras s’acharnaient sur des arbres maigrichons et nous ramenions vaille que vaille des branches qu’on empilait sur un tas destiné à la cuisine, au four, au sauna. Heureux moment où nos hardes passaient dans la fournaise ! Les poux passaient à la crémation et nous, nous passions aux ablutions pour nous enlever leurs chiures gorgées de sang. La peau fine attirait ces cannibales et chacun d’entre nous était submergé par ces bestioles qui nous tombaient dessus.

 

Lutte contre trois fléaux gourmands d’hémoglobine

a) les punaises des lits.

Elles nous torturaient le soir et au cours de la nuit. Lorsque la lumière les indisposait, leur activité se ralentissait.

Leur cache se trouvait dans les rainures des boiseries. Sensibles à la lumière et aux variations de températures, elles passaient la journée dans les recoins des murs et s’aventuraient la nuit chez les dormeurs. La piqûre durait environ trois minutes. La punaise rassasiée se recachait alors. Elle laissait sa carte de visite sous forme de déjections désagréables. Ces noctambules cherchaient les endroits découverts : mains, visage, cou, articulations. Les morsures se suivaient, l’une à côté de l’autre. Le grattage était continu sur ces zones rouges de prurit qui devenaient peu après des bourrelets aux croûtes continuellement enlevées sous nos coups d’ongles intempestifs. La douleur amplifiait ce désagréable grattement, car d’autres visiteurs se bousculaient sur ce marché captif.

b) Les poux étaient ancrés et enracinés dans nos habits. Nuit et jour, ils profitaient de leur vampirisme pour nous sucer le sang. A aucun moment, on ne pouvait espérer une accalmie : il fallait continuellement se gratter, tressauter, remuer, bouger sous les démangeaisons. Aussi l’épouillage consistait-il à contrôler sous toutes les coutures nos habits. Il suffisait de les écraser (un crac caractéristique) et de détruire le naissain gris blanchâtre avec nos ongles. Le terrain de prédilection des lentes se trouvait dans le système pileux : crâne, aisselles, pubis. Les malignes s’enferraient et s’incrustaient au plus profond de la chair. Le Banja (le bain) amenait l’élimination de l’espèce pour quelque temps ; simultanément nos habits passaient par l’étuve chaude et nous, nous subissions le sauna pour nous dépuceler. Le pou de tête vivait dans la tignasse qu’il fallait raser. Et son cousin, le pou de corps cohabitait avec lui comme hôte ingrat dans nos habits et passait son temps à nous piquer.

Le morpion (Filzlaus) qui reste agrippé au système pileux du pubis profitait du peu de soin hygiénique pour se développer. «Nous étions en fait si sales, que c’était les morpions qui se grattaient !» Tous ces sacrés poux véhiculaient des maladies telles que le typhus exanthématique et la fièvre récurrente. Lors de fortes fièvres ou de décès, les poux quittaient le navire corporel pour aller coloniser une terre nouvelle et se propager chez l’hôte voisin.

c) Les puces à ressort effectuaient des bonds pour se propulser au plus vite chez l’hôte accueillant.

La puce, grâce à ses mandibules, perforait la peau ce qui provoquait une irritation désagréable. Elle aspirait goulûment le sang. Parfois l’une et l’autre, bien gavée, exsudait par l’anus le trop plein de sang. Dans tous les cas lorsque la puce s’était bien repue, elle abandonnait la morsure et allait «sauter» ailleurs.

 

Typhus exanthématique :

Nous savions que les déjections infectantes du pou véhiculaient des microbes qui pénètrent sous l’action du grattage dans les lésions ouvertes et purulentes. La promiscuité et le manque d’hygiène favorisaient la prolifération du pou de corps. Véritable réservoir de virus, le pou devenait un vecteur de ce fléau, lequel trouvait un aliment de choix chez l’homme affaibli. Des frissons, des douleurs ponctuées de fièvre à 40°C, le pouls rapide, l’urine rare caractérisaient les signes classiques de la maladie. Avec la soif inextinguible liée à la forte fièvre qui desséchait le malade par déshydratation, la grave infection le conduisait vers le délire, l’obnubilation et vers le coma. Une éruption de taches rouges se dessinait alors, et elle s’agrandissait. L’évolution était toujours mortelle si le patient ne bénéficiait pas de soins appropriés, de nourriture et d’eau pour se réhydrater.

Dysenterie :

Le syndrome que j’ai constaté était fait de trois éléments :

- diarrhées sanguinolentes,

- coliques (douleurs intenses),

- fièvres générant la déshydratation.

Les parasites (amibes) frappaient le dysentérique qui vivait dans des collectivités où l’hygiène était déplorable.

Les remèdes simplistes comme les miettes de pain dur écrasées avec du charbon de bois eurent de bons résultats.

 

J’attrapais vers la fin de mon séjour la malaria. Des frissons et une forte température m’indisposèrent. J’ai été atteint de ce que l’on appelle une primo-infection de paludisme (ou malaria) marquée par l’apparition de fièvre continue associée à des nausées, des vomissements et de cruels maux de tête. D’autres camarades plus atteints passaient par plusieurs stades : ils grelottaient d’abord, suffoquaient ensuite sous la fièvre intolérable pour se découvrir, arracher les couvertures et enfin dormir apaisés. La rémission les soulageait quelque peu.

 

Je rentrai le 18 octobre 1945 à Freyming en compagnie de Jules Wilmouth.

 

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