Muller René estné le 12.6. 1922. Habitant Sarralbe, il a connu la caserne de Trèves et a participé avec la 12ème division aux combats du Nord Abschnitt.

R.A.D.

Je faisais partie du premier contingent d’appelés de la classe 1922. J’atterris à Losheim dans le secteur de Merzig-Trier où l’on nous fournit l’habillement requis pour faire de nous des travailleurs soumis, oeuvrant pour l’intérêt national du Reich. D’emblée, je me rebiffai à cette idée généreuse de devoir servir un pays avec lequel je n’avais aucune affinité sentimentale ou un quelconque élan d’enthousiasme. Il faut dire que mon frère était prisonnier de guerre (il fut libéré en 1945 après cinq années de captivité passée à Fillingen en Forêt-Noire) et cette situation m’apparaissait insupportable. Je ne me gênais jamais pour le faire entendre haut et fort. Lorsque je fus équipé des pieds à la tête, je fis remarquer au fourrier que mes bottes étaient trouées. Il m’en fournit une nouvelle paire... toute aussi perforée que la première. Je la rapportai, en lui montrant ostensiblement les endroits percés, gros comme des Reichsmark. «Schere dich zum Teufel ! Va au diable ! » cria-t-il. Je ne me le fis pas dire deux fois et je revins chaussé de mes bottes d’où sortait ostensiblement un chiffon (ein Fusslumpen) que j’avais volontairement étiré vers l’extérieur et qui s’agitait comme des oreilles d’âne à chacun de mes pas. Les marches cadencées se succédèrent durant quelques jours et bientôt nous dûmes parader au pas-de-l’oie, la Gänsemarsch. Affublé de mes bottes qui tiraient chacune leur langue pendante, je ne passais pas inaperçu.

Aussi l’Oberfeldmeister fit-il arrêter la troupe : il s’enquit auprès de moi de cette mascarade. Je lui fis savoir que le fourrier avait décrété que mes godillots étaient portables et qu’ils s’avéraient donc corrects pour les défilés. J’eus droit à de meilleures bottes tandis que le responsable se vit gratifier, lui, d’une belle paire d’engueulades.

«Renatus Muller zum Stubentienst abkommandiert. Soviel Mann im Bett. 2 Mann bei der Wache ! » C’était l’appel classique du soir où chacun devait signaler à tour de rôle l’état des présents et l’absence motivée des autres. Nos gradés avaient l’ordre et la propreté en odeur de sainteté et faisaient une chasse impitoyable à tout ce qui noircissait le tableau. L’Oberfeldmeister, un bonhomme malingre et filiforme, inspiré un soir, à l’heure du couvre-feu par la lévitation, grimpa sur la table puis se hissa sur la chaise pour aller chercher avec ses gants blancs, auprès des poutres de la salle, devinez quoi ? Pardi, de la belle poussière qui paressait innocente à trois mètres de hauteur. Il m’en maquilla le nez, action que je pris pour un compliment et dont je le remerciai vivement pour son geste déplacé. J’étais devenu depuis cette affaire sa bête noire et l’Obervormann, très solidaire avec son supérieur, ne ratait pas une occasion pour m’enquiquiner. Un jour, il me demanda d’aller mettre mon lit au carré. Je dus alors partir en plein petit-déjeuner rectifier ma caisse à puces (Flohkiste). Lorsque je revins, beurre et confiture avaient disparu. La salle-à-manger était déserte ; quant à mon estomac...il resta désert lui aussi pour la matinée.

Le lendemain, il m’apostropha à nouveau : «Va refaire ton lit immédiatement !» Je restai sur place et continuai de manger. Contenant mal son impatience, il hurla de faire fissa. «Crois-tu que cela va se passer comme hier, lui répondis-je. D’abord je mange. Essen ist Dienst, manger fait partie du service ! Puis, en tant que chef, tu me montreras comment il faut procéder pour plier correctement les draps.» L’imbécile se montra incapable de réussir sa démonstration. Un instructeur m’ordonna un jour de meugler. Devenu menaçant parce que je n’obtempérais pas assez vite à son ordre, il cria qu’il allait me punir. Je lui dis posément : «Hitler hat Soldaten, kein Rindvieh ! Hitler a des soldats et non du bétail. » Il me laissa tranquille.

Un brevet de délicatesse alimentaire aurait pu être décerné à notre encadrement. Nous devions à chaque repas faire honneur à un Tischspruch (dicton). Je me souviens de l’un d’eux : « Hoch sollen die jenigen leben die uns was zu fressen geben. Longue vie à ceux qui nous procurent de la bouffe ! »

Mes journées se passaient dans le Gerätekammer (atelier d’outillage) où j’affûtais les pioches et les haches.

Le premier dimanche de l’Avent, ma couronne, tressée en branches de sapin avec une croix de Lorraine nattée dessus, fut accrochée dans notre chambre. Le chef en second de notre formation au R.A.D s’étrangla de colère en voyant que le symbole lorrain trônait dans une caserne allemande !

« Das ist dem Gaoulle (Gaul = homonyme qui signifie cheval) sein Abzeichen ! c’est l’emblème de De Gaulle.

- Non, c’est notre identité lorraine ! » lui fis-je, hérissé comme un chardon.

Wehrmacht

Je partis le 16 décembre 1942 à la caserne Kemmel de Trèves, ou plutôt j’y fus convoyé sous la «protection» de la Gestapo. Plusieurs solutions d’affectation pouvaient y être envisagées : le Radfahrer Schwadron (escadron de cyclistes), la Marine et l’Artillerie Abteilung. Un major, le lorgnon sur l’œil, vous toisait d’un regard froid qui en disait long sur le respect qu’il vous portait. Invariablement, il questionnait : « Savez-vous bien nager ? Aimez-vous le vélo ? Avez-vous déjà soigné des bêtes de trait ? » En fonction des réponses données par les conscrits, et d’après l’inspiration professionnelle du commandant avec son air ingénu, les sergents recruteurs affectaient les bleus dans les troupes concernées ou alors diamétralement opposées aux qualités reconnues des enrôlés.

Je répondais invariablement que je ne savais rien faire ce qui me valut d’être traité de menteur. Je me rebellai et refusai de signer les fiches d’attribution vestimentaire prétextant à juste titre que j’étais Français et le resterai toujours. Je m’estimai dans mon bon droit vu que mon frère moisissait comme prisonnier de guerre dans une ferme du Schwarzwald. Je ne déviai pas de mon idée et je contestai le serment d’allégeance.

Trente-six Mosellans m’avaient emboîté le pas et chacun, en son âme et conscience, n’acceptait pas cet acte d’assimilation au Vaterland. Aussitôt nous sentîmes une pression s’exercer sur nous. Nous fûmes cloîtrés à douze individus par chambre sous la garde d’une sentinelle armée, très peu compréhensive. Convoqués pour expliquer et motiver notre acte de refus, plus d’une vingtaine baissèrent les bras et se laissèrent progressivement convaincre. Les douze derniers furent emmenés en cellule individuelle, lacets et ceinture nous ayant été enlevés pour empêcher les suicides. Nous eûmes à subir quelques vexations : crachats sous les huées, menaces de pendaison pour les douze derniers salopards. Tous les jours, on m’interrogeait afin de m’éprouver. Je tenais tête à l’enquêteur. Mon père et mon beau-frère, alertés par l’autorité militaire, me supplièrent de m’amadouer et d’accepter de porter le joug pour les tirer de l’inquiétude et de l’embarras face aux menaces de représailles clairement formulées à leur encontre. Je jetai l’éponge et je prêtai finalement serment sur l’épée tendue par le capitaine installé dans son bureau. Quels moments pénibles ai-je alors dû surmonter ? L’écœurement me submergea, mais je bouillai davantage encore de rage mal contenue. On avait exigé des photos d’identité à présenter lors de notre arrivée à la caserne, volontairement je n’en avais pas emmenées. On m’envoya de guerre lasse chez le photographe pour me faire tirer le portrait. J’étais venu à l’armée les mains vides : pas de rasoir, aucun accessoire de toilette. «Vous m’avez enrôlé, pourvoyez à mon bien-être !» Je n’hésitais pas à râler sur la pourriture avancée des pommes-de-terre servies dans leur état infect. «Je me boufferai pas de vos patates gâtées !

- Je vous signale, petit effronté, comme élément perturbateur à l’autorité militaire !

- Allez-y !»

Le capitaine, avisé par mon esclandre, m’entendit et sermonna par contre le sergent-cuisinier car, à partir de ce moment, nos tubercules fleurèrent bon la fécule ! L’encadrement nous menait tambour battant.

L’un des exercices prisés était le Sturmangriff (assaut avec charge) à exécuter sur les pentes du Kemmelberg ou du Grünenberg en face. C’était une charge au pas de course qui nous asphyxiait littéralement.

« Chantez, c’est un ordre ! » cornait-il. Cause toujours, mon c... !

- Ah ? fit lieutenant, vous jouez aux fortes têtes, ha ha ha ! vous refusez de chanter ?» Il pouvait toujours courir, c’est ce qu’il fit mais en inversant les rôles. Nous fîmes ainsi plusieurs fois la navette entre les collines boueuses.

Nos camarades qui avaient choisi la cavalerie d’une manière un peu étourdie en eurent pour leur grade. Dans l’armée allemande, un cheval détient intrinsèquement plus de valeur marchande qu’un soldat ! c’est du moins l’impression que j’en retirai car les palefreniers retrouvaient déjà leur dada à 5 heures du matin (zum Bock fahren). Nous, les canonniers pouvions récupérer une heure supplémentaire, un repos bien apprécié devant la montagne d’exercices qui nous attendait chaque jour. Comme nous devenions des contestataires en puissance, nous fûmes bientôt dispatchés dans d’autres casernes. Je fus expédié à Hohensalza (en Pologne) dans un régiment d’artillerie. On me demanda de veiller à l’entretien des chevaux. Faisant la tête de mule, je me distinguai en mélangeant foin et paille dans le râtelier des bourriques. «Espèce de bel âne bâté, que voulez-vous que je fasse avec un incapable comme toi» s’emporta l’adjudant après m’avoir convoqué dans son bureau. Je fis mine de ne pas comprendre en lui déclarant par des haussements d’épaule que je ne parlais pas l’allemand.

Les filles polonaises de Hohensalza nous appelaient Franzouski et nous témoignaient de la sympathie.

Au cours d’une sortie, un S.S. hystérique fonça vers moi et me plaqua son Schmeisser sur l’estomac en intimant à tous les passants de se ranger à l’écart ou de se mettre de côté. Un train arrivait vitesse réduite et s’arrêta dans un crissement de freins. Je vis alors la chiourme ouvrir les portes des wagons-à-bestiaux tandis que des hurlements frénétiques s’entendaient à l’intérieur. A ces affamés, on balança par amusement sadique quatre pains comme on jetterait un os dans une cage de fauves, histoire de connaître la suite du résultat. Ce fut une bousculade atroce ; tels des loups se disputant une charogne, enfants, femmes et vieillards s’entretuèrent pour ces bouchées de pain ! Ce train de la mort les emportait vers la solution finale, mais je ne le sus qu’après guerre.

Je bénéficiai d’une permission après ces petites tracasseries. Sur le quai de la gare de Sarralbe, à l’heure du départ, je promis à ma mère de revenir sain et sauf. «Ne pleure pas, fis-je, je reviendrai, tu peux en être certaine, mais je ne sais pas quand !» Il paraît, et j’en suis sûr, qu’une force intérieure vous guide et vous rassure sur vos chances de retrouver sain et sauf le bercail. C’était mon intime conviction. Je savais que j’en réchapperais.

Sapé de neuf pour la montée au front, j’étais prêt au départ. L’adjudant de la caserne de Hohensalza me souhaita bonne chance en ajoutant avec un sourire bonhomme qu’il espérait, pour moi, au pire, «une jambe ou le cou rompus mais que l’essentiel serait de rentrer vivant.» Le Spiess ne s’attendait pas à ma réplique : «Danke schön pour vos compliments, Hauptfeldwebel. »  Il écarquilla les yeux et s’écria : « Vous parlez donc l’allemand ?

 - Aussi bien que vous ! D’ailleurs, je lis et j’écris à ma mère en allemand.

- Vous avez de la chance de déguerpir d’ici car je vous aurai autrement maté, si j’avais su cela » explosa-t-il.

Le 15 avril 1943, le train nous emmena vers l’Est. En cours de route, nous fûmes sévèrement tancés par un officier, pistolet au poing, qui exigea qu’on s’arrêtât de parler français entre Lorrains. Plus tard, nous eûmes droit à un quart d’alcool qui me fit l’effet d’un narcotique car il m’expédia dans un état second pour le reste du trajet. Nous stoppâmes en rase campagne quelque part devant le front tout proche et fûmes ventilés immédiatement dans différentes compagnies, toutes en manque d’hommes. Douze de mes camarades mosellans et moi-même partîmes à Gari loger dans des baraques avant d’être dispatchés vers les 1ères lignes. Le secteur était très marécageux : pour atteindre les tranchées, nous marchions sur des sentiers préfabriqués en rondins de bois appelé Knüppeldamm.

La nuit et de bon matin, nous effectuions nos rondes de sentinelles. Mon don de prémonition me fit dire à l’entour que l’un de nos gars allait se faire tuer, ce qui arriva plus vite que prévu sous la forme d’une balle expédiée par un tireur d’élite. Il fallait désormais être prudent. Ce malheureux fut tué le dimanche de Pâques. Nous restâmes jusqu’au soir sur la position désignée avant d’être relayés par une autre section.

Arrivés à notre base arrière, il fallut retourner dans la nuit noire récupérer le macchabée. Nous pataugions dans l’eau et plus d’une fois je dérapai sur la longue passerelle qui serpentait dans les marais. Le cadavre à traîner était lourd et je m’enfonçai à un moment donné dans la dépouille enflée d’un malheureux Russe en état de décomposition très avancée. Dès le premier jour au front, je me lançai dans la chasse aux grenouilles bien inoffensives qui voyaient leur quiétude séculaire bousculée par un intrus français. J’en attrapais des centaines que je rôtissais à l’écart sous un feu de braises. L’Oberleutnant Bierfreund qui représentait le capitaine parti en permission fit la moue, prétendit au cours de sa ronde que j’étais un bourreau d’animaux (Tierquäler) et il m’interdit expressément d’attraper des grenouilles.

Le lendemain je fus appelé au poste de commandement (Kompaniegefechtstand).

« Muller, vous n’ignorez pas le motif de cette convocation ! me questionna l’officier.

- Vous voulez sans doute évoquer le contenu du rapport déplaisant qui vous signale mes blâmes obtenus à Trèves et mon attitude peu fiable (unzuverlässig) que j’ai manifestée pendant l’instruction militaire, fis-je.

- Oui.

- Trouvez-vous normal, mon Lieutenant, d’avoir été emmené sans ménagement par la Gestapo dans une caserne allemande comme recrue française forcée d’y aller (Zwangseingezogener Franzose) et cela contre les lois ?

- Ce n’est pas de ma faute si la France vous a lâchés ! me répondit le gradé Bierfreund.

- Si, vous êtes tous responsables de notre incorporation forcée et des conditions inhumaines liées à notre servitude. » Je lui racontai les tourments subis par d’ardents ronds-de-cuir qui préféraient lustrer leur zèle sur les bleus plutôt que de s’illustrer contre les Rouges !

- Ist das wahr ? Gibt’s so was in der deutschen Armee ? Est-ce vrai ? Est-ce possible ? » soupira-t-il, incrédule.

Cherchant à s’amender à la place de ses pairs, le lieutenant Bierfreund ne me tint pas rigueur de ces propos outranciers et pour faire bonne figure, me laissa continuer tranquillement la pêche aux batraciens.

Je me sentais apatride, coupé de mes origines et le Hauptmann Kruse à son retour dut le remarquer car il me fit appeler et s’enquit de mes états d’âme : « Etes-vous Français ou Allemand ? me questionna t-il.

- D’abord Lorrain !

- Mais encore ? 

- Si j’ai votre parole d’officier, je vous dirai que c’est le pognon qui dirige le monde ; que ce sont les contraintes de l’Histoire qui font que vous, moi et des milliers de soldats de camps différents seront sacrifiés sur l’autel du monde pour des queues-de-cerises !

- Gardez vos pensées pour vous ! » Cette conversation sans témoin eut lieu à cinquante mètres du bunker.

Cette franchise d’esprit me valut son estime et plus d’une fois, les Mosellans héritèrent de boîtes de singe supplémentaires. Ce type était chic et correct avec les jeunes soldats, toujours affamés.

Mes repas s’agrémentaient de cuisses sans cesse renouvelées qui faisaient des envieux chez nos gradés. Un adjudant voulut en prendre. «Non, non, fis-je, à moins que vous ne partiez me chercher une poêle et de quoi la graisser.» Cet adjudant, les babines grasses, m’apportait régulièrement des mottes de beurre dans lesquelles je faisais rissoler ces adorables biscoteaux. Les gens du Mecklembourg ou de Poméranie ne comprenaient pas notre appétit vers la gent amphibie, les civils russes non plus. Tant pis pour eux ! car ma fricassée à répétitions me valait des dons généreux en chocolat, cigarettes ou cognac. Pour moi, c’était la vie-3-étoiles sous le ciel orageux du front russe et j’avais l’impression de me la couler douce ; il est vrai que cette quiétude débonnaire qui était l’apanage de nos officiers devant des positions calmes, ressemblait parfois à la dolce vita, sur fond de vacances.

Pourtant le contexte décrit n’était pas aussi bucolique comme vont l’accréditer les quelques anecdotes suivantes.

Celui qui n’a pas connu les piqûres de moustiques en Russie peut s’estimer heureux, car c’est une des douze plaies de ce pays insalubre. C’étaient d’insidieux insectes aux dards tenaces qui foraient la peau des mains, protégées pourtant par une triple paire de gants. Des milliers de bruissements frénétiques et inlassables parcouraient le bivouac à la recherche d’une déchirure dans le Moskitonetz (moustiquaire). Ah ! Sales bêtes !

Un autre fléau se nommait les mouches dont des milliers d’asticots grouillaient dans les charniers à l’odeur hyper pestilentielle. Pas question pour nous d’espérer combler ces fosses où croupissaient les cadavres ! L’ennemi n’était pas loin et envoyait le fossoyeur consciencieux culbuter tête trouée dans la putréfaction. La vision des dépouilles gonflées comme des outres ajoutait à la désolation et faisait partie du décorum tragique : le Russe tirait sur tout ce qui bougeait, cela était su et rapidement assimilé par les soldats allemands. Nous étions constamment sollicités et le stress du combattant était évident. Je me suis endormi deux fois à mon poste. Je connaissais la sanction en cas de flagrant délit : direction régiment disciplinaire (Strafregiment) ! J’avais bien fait comprendre à l’encadrement que je n’irais jamais chez eux. Les gradés se le tinrent pour dit, redoutant fort logiquement ma détermination.

Sur les routes menant au front, j’ai croisé plus d’une colonne de ces pauvres bougres, pâles et décharnés comme la mort, revenir très abattus et démoralisés des lieux de combats. Nos soldats et les officiers les fustigeaient et les abreuvaient d’injures. Il m’est arrivé de leur jeter mon quignon de pain de munition et de me faire incendier pour un tel geste. « Ce sont des hommes, ce sont nos frères d’armes. Pensez à votre infortune si d’aventure vous atterrissiez un jour dans cette galère ! » plaidais-je. Ces meurt-de-faim étaient des sacrifiés constants : pose de barbelés sous la mitraille, enfouissement de mines, récolte à hauts risques d’informations, patrouilles dans le niemand’s land... Non, leur vie sur Terre, c’était bel et bien la traversée directe vers l’Enfer.

Je faisais partie du glorieux régiment n° 48 des Grenadiers, celui-là même qui avait pris en son temps le fort de Douaumont. On nous rabâchait ce haut-fait de guerre à chaque occasion. «Tâchez de vous montrer les égaux de vos glorieux aînés ! » Intégrés dans cet intrépide Sturmregiment, nous étions constamment impliqués dans des combats retardateurs (Abwehrkämpfe). J’ai gardé la Steinhöhe, un bastion de pierres devant les positions russes ; nous n’étions ravitaillés que durant les nuits, relativement claires sous ces latitudes où les tours de gardes s’avéraient bien dangereux à effectuer le long du front. Quel parcours du combattant pour y arriver ! Lorsqu’on revenait de l’arrière, il fallait ramper sans arrêt et bondir au petit bonheur la chance, avec des petits sauts à répétition effectués à intervalles irréguliers, pour éviter au tireur d’élite adverse de viser avec précision. Une fois posté dans son trou d’homme ou plutôt dans son trou de rat, on poussait un soupir d’aise. Un périscope nous permettait sans danger de superviser les alentours hostiles. Un matin, lors de mon retour de la roulante, alors que je m’apprêtai à plonger tout essoufflé dans l’encoignure de mon poste de vigie, je pris un éclat plat sur la poitrine qui m’envoya valser les quatre pieds en l’air. Le coin n’était pas à conseiller aux touristes.

A Nevel, mes bottes en feutre carton-pâte, du genre ersatz, rendirent vite l’âme de leurs semelles. Je me cousis alors une peau de bique autour, comme une seconde enveloppe, sous l’œil goguenard et la risée des copains.

«Vous savez, les gars, parmi nous il restera bientôt de nombreuses paires à disposition !»

Effectivement, je pus hériter d’une paire de bottes russes prises sur le cadavre d’un compagnon d’armes, ce qui me valut de la part des troupes soviétiques lors de mon arrestation, une volée de bois vert et une série de questions très poussées sur leur origine douteuse.

La vie dans les bunkers était bien pénible. Toutes les deux heures un roulement (garde ou repos ou travail) s’opérait.

L’abri était solide. Les lits étaient constitués de rondins assemblés avec du fil de téléphone et nos murs étaient tapissés d’écorces de bouleaux.

Longtemps, je ne souffris pas des poux, car que ce soit par temps chaud ou horriblement froid, je me lavais toujours torse nu. Pour meubler nos loisirs et occuper l’esprit afin d’éviter de gamberger ou de râler, nous fûmes mis à contribution pour ériger des murs de forme pyramidale tronquée. C’étaient des tas étêtés réalisés par couches alternées avec des mottes d’herbe engluées dans un radier de fagots pour leur donner de la consistance. « Les gars, vous travaillez comme les ancêtres au temps des Romains. Quelle ineptie ! Un obus pulvérise tout cela en moins de deux ! Votre activité vous empêche de réfléchir, de méditer sur cette sale guerre.»  Cela me valut une verte semonce de l’officier qui me réprimanda d’un air sévère : «Va au diable et que je ne te voie plus mettre les pieds chez nos terrassiers qui, tels des Siegfried modernes, se battent ici comme jadis les Chevaliers Teutoniques pour repousser le sous-homme russe dans les steppes kalmoukes !» Au moins, ma répartie me valut-elle de grappiller du repos bien apprécié.

Depuis mon esclandre, j’étais systématiquement accompagné de deux camarades qui ne me lâchaient plus lors des gardes passées au front. Je dus rendre mon revolver. On me donna un fusil minable, en fait une vieille pétoire à canon lisse et déformé par une hernie (Laufaufbauchung).

J’étais accompagné de Vicki, un Allemand borné, originaire de Dantzig. «Si tu es saisi par le démon de l’aventure pour partir chez Ivan, je t’envoie un pruneau bien ajusté » ricana-t-il

- Freundchen, mon ami, avant que je n’y aille, tu trépasseras d’abord !» lui répliquai-je.

Le 1er janvier 1944, nous fûmes acheminés par camions vers Vitebsk. Quel froid horrible ! Les lampées de cognac prises à petite dose régulière réchauffaient nos organismes. Sepp Muller était à mes côtés (cf. Tome n°1, Malgré-Nous, qui êtes-vous ?). Les tempêtes de neige alternaient avec les bises polaires. Nous comptions nous abriter derrière des stères de bois qui s’avérèrent être des compilations de cadavres allemands.

«Tu nous vois là-dessus ? » dis-je à Joseph. Les prémices de l’attaque se dessinaient car, de part et d’autre, des heurts ponctuels avaient lieu sur le terrain durci et enneigé histoire de vérifier les forces en présence. Nous fûmes peu après surpris par le blizzard. Il fallut rebrousser chemin, pour ne pas se perdre devant les lignes russes.

Le 2 janvier, attaques et contre-attaques se succédèrent. Ce jour-là Joseph dut être touché, je le perdis de vue. (Il fut grièvement blessé le 6 janvier, NdR).  

Sur la photo ci-contre, on reconnaît debout de gauche à droite : Mertz Charles de Saint-Privat-la-Montagne, moi-même et Muller Joseph de Farébersviller. Accroupis, on distingue Wiessen de Marange-Silvange, mort en Russie et Weistroffer de Kirschnaumen.

La contrée blanche était toute piquetée de noir en raison des cratères provoqués par l’explosion continuelle des obus adverses. Après chaque déluge de feu, les blessés gémissaient et je n’hésitais pas avec ma généreuse provision de pansements américains qu’on prélevait sur les dépouilles ennemies à soigner les malheureux combattants, qu’ils soient Allemands ou Russes. Je fus amené à m’occuper d’un jeune Prussien de 17 ans qui hurlait à la mort. Une balle lui avait perforé les deux cuisses et labouré son scrotum. Je lui remis les «bijoux de famille» en place grâce à mes prodigues pansements yankee.

Sous la grêle d’obus, il fallut refluer. Les cris du malheureux s’entendaient au loin. Je me proposai d’aller le rechercher à la nuit tombante avec trois volontaires.... désignés volontaires par le revolver menaçant de notre lieutenant. « Ferme ta g...., criai-je à mon émasculé, tu vas nous faire repérer !» car les tireurs d’élite adverses, l’oreille en alerte, faisaient des cartons sur les brancardiers trop volubiles. A force de reptations, nous le ramenâmes à bon port dans un bateau, appelé aussi traîneau finlandais, une sorte de kayak-civière pour emporter morts et blessés vers l’arrière qui glissait admirablement bien. Quatre collègues, allongés deux par deux dans la neige hâlaient l’esquif et avançaient en rampant. Dès qu’une fusée lumineuse éclairait le coin, nous nous aplatissions dans nos pardessus blancs. Puis les reptations reprenaient. Quand les deux saint-bernard à l’arrière poussaient, les gars à l’avant soufflaient un peu. A tour de rôle, chaque paire s’agrippait aux manchons du brancard pour le haler vers le salut.

Le 3 janvier 1944, un tank russe s’avança à trente mètres de notre abri. Un galopin, bloqué dans mon trou, voulut utiliser son fusil contre le mastodonte. Une gifle lui remit sa jugeote en place. J’appréhendais l’approche de ce monstre et j’avais pu, grâce à un blindage récupéré sur un char éventré, en couvrir notre cachette. Le tankiste russe perché dans la tourelle scrutait les alentours à la recherche de fantassins ennemis. Il retourna, satisfait, dans ses lignes car il avait pu neutraliser auparavant un canon anti-char PAK 88 dont les canonniers allemands avaient réussi une belle série de coups au but avant d’être eux-mêmes touchés à mort. Voilà peu, campé encore sur ses hautes jambes avec ses jumelles en visière, l’un de ces artilleurs, sûr de sa dextérité déquillait l’un après l’autre les monstres d’acier. Mais bientôt, venu d’en face, un coup bien ajusté l’envoya dans l’au-delà. Le fier chevalier moderne gisait devant nous.  «Tu vois, dis-je, à l’engagé imberbe, tu vois, jeunot où t’aurait conduit ta bêtise de tout à l’heure ? Sa croix de fer, tu peux maintenant aller lui l’épingler sur la croix de bois !»

Le 5 janvier, notre lieutenant von Welscheck debout sur le parapet attendait le compte à rebours pour mener l’attaque. «Les gars, à mon coup de sifflet, nous allons montrer à Ivan ce que le verbe d’action attaquer veut dire en allemand !» Une rafale le cisailla, lui coupant le sifflet pour de bon. L’attaque débuta : il était de règle établie qu’il ne fallait pas faire de quartier vis-à-vis des adversaires. Les Russes nous rendaient la pareille.

Un de nos sergents attrapa un soldat russe :

« Panje Germanski, pitié, soldat allemand. Schritin malinki ! (j’ai quatre enfants).

- Weg mit dem Hund. A bas, ce chien !» hurla l’intraitable et féroce sergent. Je n’en dormis pas de la nuit d’avoir vu mourir devant moi ce malheureux père de famille sacrifié qui aurait pu être l’un d’entre nous. Je fis moi-même six prisonniers et je les bloquai dans un entonnoir creusé par un obus. «Achève-les, Muller, cria le sergent.

- Ce sont mes prisonniers de guerre qui défendent comme nous leur patrie et leur liberté. Ne les touchez pas sinon vous aurez affaire à moi !» Soudain, un chariot emmené par trois chevaux incontrôlés, emballés par le raffut des armes, se dirigea vers nous. Vicki, mon chaperon, le mitrailla : le conducteur fut grièvement blessé dans l’action. Trois officiers russes sautèrent dehors. L’un fut tué sur le coup tandis que les deux autres gradés, agiles comme des singes, échappèrent au tir nourri ! Le cocher blessé, se mourant, attendait le coup de grâce salvateur. Le caporal-chef, déjà tremblant à l’idée de supprimer une vie humaine, s’y reprit à deux fois : la joue fracassée puis enfin la tempe perforée eurent raison du pauvre bougre. J’assistai bien malheureux à cette scène épouvantable. Dans la roulante, un vrai garde-manger nous attendait : du lard béni des dieux, du saindoux, deux roues d’un pain immangeable ainsi que des cigarettes. Les prisonniers tout comme nos propres fantassins eurent leur part du gâteau. Comme le bruit des combats s’amplifiait, le commandement décida d’enclencher la retraite sur nos positions de base du matin. Je m’arrangeai à la nuit tombante pour expliquer aux six Russes, avec force gestes de la main, de déguerpir. Je ne savais que faire d’eux d’autant plus que la pluie d’obus nous encadrait à nouveau. Sans être péremptoire, je dis à mes camarades interloqués en ce 5 janvier 1944 : «pour moi, la guerre sera finie demain le 6 janvier !»

Et en ce jour fatidique, je me retrouvai effectivement blessé avec mes poumons perforés. Grâce à Dieu, la balle nette et précise était passée entre les côtes du sternum mais avait néanmoins provoqué à l’arrière un beau trou. Le sang, aussitôt, gicla de ma bouche et de mon nez tel un jet d’eau. L’infirmier s’approcha et je lui dis, affolé : «je suis bon pour l’au-delà, der Teufel hat mich in den Krallen, le diable m’a pris entre ses griffes.»

J’encaissai un autre éclat de grenade dans la cuisse au moment où l’infirmier, affairé à me déboutonner, s’ingéniait à me coller une rustine de sparadrap sur la poitrine. Avant de sombrer dans l’évanouissement, je revis en une fraction de seconde défiler devant moi, mes parents, maman, le chien, la niche.... environné par les lambeaux de chair de mon samaritain.

Je me réveillai raide comme le battoir d’une lavandière ; je réalisai vite que je n’étais pas étendu sur les braises infernales mais tout simplement bloqué entre les lignes. Je n’avais pas de gants et, avec mes mains engourdies, j’eus toutes les peines du monde à extirper de ma musette une fiole de notre bon schnaps de quetsches que ma sœur m’avait envoyée. J’en bus une longue rasade, histoire de faire refluer mon sang dans tout le corps. Je sifflais comme une locomotive car la perforation, côté arrière, laissait s’échapper des chuintements bizarres.

Vu que les camarades m’avaient laissé pour mort lors de leur débandade, une lettre annonçant mon décès officiel parvint à mes parents tandis que ma photo illustrait la nécrologie du secteur de Sarreguemines ! (cf. photo).

Requinqué par l’alcool, je me mis debout et comme je n’étais qu’à trente mètres des lignes russes, deux soldats mongols m’empoignèrent sous le feu nourri de mes propres camarades qui devaient de loin nous prendre pour trois fanatiques en mal de vivre. « Franzouski, je suis soldat français. » Pour me concilier leur amabilité ou leur supposée amitié, je leur tendis mon flacon de schnaps qu’ils burent comme de l’eau. En guise de remerciements, ils me dépouillèrent de tous mes biens : montre, mouchoir, rasoir, peigne, musette, photos, porte-monnaie... J’arrivai avec eux dans un large drain où s’entassaient des troupes prêtes à l’assaut.

Certains soldats s’avancèrent pour me rosser, mais mes deux compères ne se laissèrent pas intimider et me détournèrent avec force de cette inimitié manifeste pour me caser avec les blessés russes.

Peu après, un lieutenant m’interpella en un allemand parfait : «Kommen sie mit ! suivez-moi !» Il me convoya  vers l’état-major sur un traîneau halé par une paire de poneys russes. Ce furent de longues heures de route qui me parurent être une éternité. Mes blessures suintaient, le sang coulait sous les soubresauts du terrain. En cours de route, le lieutenant me questionna :

- Alors, vous êtes Français ? de Sarralbe, m’avez-vous dit ? Mais la Sarre est allemande !

- Mon lieutenant, la rivière Sarre prend sa source dans les Vosges au pied du Donon et ruisselle longtemps en France, arrose Sarrebourg, Sarralbe et Sarreguemines avant de couler à Saarbrücken dans le Saarland !»

A l’état-major, je dus à nouveau expliquer le pourquoi de mon enrôlement, le chassé-croisé historique des Alsaciens-Mosellans otages de cette situation conflictuelle germano-française. Je fus bien traité, soigné et bandé. Je leur fournis des renseignements sur nos pertes à l’arrière, comme ils me l’avaient ordonné.

Puis, trois jours après, un transport de prisonniers partit vers la gare de Rojew. J’y vécus un vrai calvaire car des douleurs lancinantes cognaient comme un marteau-pilon au bout de mes phalanges gonflées par le pus. Je ne pouvais pas dormir sur les flancs ; je me tins donc à genoux durant plusieurs nuits, tête contre le plancher et hurlant sous les douleurs fulgurantes qui émanaient de ma poitrine perforée et de ma cuisse éclatée. Devant mon malheur, une sentinelle armée m’accompagna le 21 janvier 1944 chez un docteur qui me soigna grâce à un cataplasme miraculeux contre les gelures. Cette pommade inconnue calma le mal lancinant meulant mes doigts boursouflés. Et grâce à Dieu, mes souffrances thoraciques demeuraient supportables.

Dans le train qui m’emmenait vers Vietlugskaia, je pus constater avec soulagement que, grâce aux soins prodigués, les globules blancs sacrifiés dans le pus pour combattre l’infection s’écoulaient par longues traînées. Heureuse destinée, j’atterris le 4 février dans un hôpital digne de ce nom où l’on me soigna, il faut bien l’admettre, de manière fort civile. En quittant Vietlugskaïa, fin avril, le camp d’endoctrinement n° 165 devint l’étape suivante ! Je par­tis un peu à la légère, en décidant d’accompagner un copain du nom de Marcel PAULY de Hunting qui figurait sur les tablettes du transfert. Quelle mouche me piqua donc pour faire ce saut dans l’inconnu ? Sans doute ma bonté d’âme envers autrui. Je laissais un univers feutré : en effet, j’avais été adopté par le personnel médical de l’hôpital. Ainsi, je leur avais fabriqué des aiguilles à partir de grosses arêtes de poisson séchées au soleil ! La demande était forte en cette période de disette. Avec un fil de fer très effilé, je forais délicatement un chas dans chaque arête. Les infirmières s’en servaient pour re­priser ! Marcel, eh bien Marcel, fut plus tard ventilé dans un commando-tourbe et je n’eus plus de nouvelles le concernant ! 90 Alsaciens-Lorrains, un Luxembourgeois et un Belge furent, avec les Italiens d’abord, puis avec les Allemands ensuite, nos compagnons de servitude. Le commandant italien, en tant que bon communiste, comptait nous gagner à sa cause. Durant trois soirées studieuses, des cours de dialectique lénino-marxiste furent dispensés. Ces conférences incongrues nous tapaient sur le système car nous, nous voulions rejoindre l’armée de De Gaulle. Nous refusâmes son endoctrinement. A partir de cet instant, notre cause était entendue. De­vant notre obstination, le chef déçu nous ventila dans différents commandos. A côté du Lager 165, se trouvait un camp d’officiers allemands prisonniers. Ils étaient relativement bien nourris car l’un d’eux me précisa qu’il cirait ses bottes avec du beurre ! Devant notre détresse, il collecta de la nourriture qu’il nous balança au-dessus des barbelés. Le manège fut aperçu par des gardes intransigeants et l’opération « tartine beurrée » s’arrêta.

Pendant un mois environ, je travaillai dans le Holzkommando. Nous avions un abattage chiffré de stères à effectuer journellement. Avec mon expérience de paysan débrouillard, je faisais tomber les bouleaux les uns sur les autres. Les troncs ainsi posés en équilibre ne coinçaient plus les lames des scies lors du sciage. Mais c’était un travail de forçat pour une maigre pitance : deux fois 300 g de pain visqueux, une petite louche de soupe de pois. Nous l’appelions Fallschirmsuppe, une soupe où surnageaient à l’image des parachutes quelques envelop­pes de petits pois ou des arêtes de poissons. A ce régime, mon sort était scellé d’avance si je ne réagissais pas !

Je me glissai dans un autre groupe, le kirbisch-commando. Il fallait produire des briques en coinçant d’abord les mottes d’argile dans un moule, puis en égalisant le dessus de la terre glaise avant de les démouler et de les sécher provisoirement au soleil. Besogne de loin moins éreintante que les chantiers sylvestres. En guise de four, on maçonnait une espèce d’igloo terreux sur le tas de briques dans lequel il suffisait de mettre le feu pour cuire les parallélépipèdes argileux : ces derniers allaient devenir réfractaires sous l’effet de la chaleur dégagée. Idée simple mais géniale !

Enfin, je fus désigné pour travailler dans un kolkhoze. Comme l’air pur creusait l’appétit, j’étais tenaillé par une faim pantagruélique. Lors des récoltes de choux ou de patates, pas moins de trois choux crus étaient dévorés, suivis le lendemain par l’absorption de petites pommes de terre craquantes qu’il suffisait d’essuyer sur le pantalon et que j’agrémentais de cuisses de grenouilles avalées à la tartare. Pendant que l’on ramassait les gros tubercules, on croquait sans relâche les petits. Les betteraves étaient également raflées sur plusieurs rangées et finissaient râpées menues sous nos incisives.

Le second commandant du camp, lors d’une revue, nous menaça de graves sanctions en cas de vol de nourriture : « Niet zabrale ! Niet kuchi ! ne volez pas la récolte, sinon vous n’aurez rien à manger ! »…..

Dans ce camp, je fus désigné comme chef de table et j’appliquai à tous les convives le même partage équitable. Les prisonniers allemands m’appréciaient pour cette équité. Le commandant s’enquit un jour de notre pitance : « Kuchi karacho ? Le manger est-il bon ?

- Niet, non.

- Putschimo niet Karacho. Pourquoi pas bon ?

- Bolche wodi, il y a trop d’eau ! » J’eus le courage de dire la vérité au patron du camp sur l’infect manger qui nous était proposé, à savoir le vol éhonté des cuisiniers qui prenaient le velouté nourrissant dans les grosses marmites et le remplaçaient par de l’eau !

Le 21 septembre 1944, la neige tomba. Affecté au kolkhoze, je goûtai ce jour-là, à la «suprême patate» braisée dans les cendres qu’une belle flambée de fanes avait générée. Le régisseur avait estimé que la récolte escomptée laissait fort à désirer. Face à un rendement ridiculement bas, il nous dit que ce qui restait en terre ne valait pas la peine d’être ramassé et mis dans des sacs. Il nous permit alors de déguster ces petites délicatesses enfouies dans le sol. Rôties dans leur robe noire fripée, les mignonnes avaient le goût savoureux du Marzipan(massepain)

L’hiver à passer fut horrible : je ne partais plus dans les commandos, c’était déjà ça de gagné. La maladie reprenait le dessus ; l’avitaminose enclenchait une altération sérieuse sur ma personne. Je me sentais au bout du rouleau ; mes jambes énormes ne me portaient plus. La rétention d’eau ruinait ma santé : je ne faisais pas deux mètres sans devoir aller uriner et mouiller constamment mon pantalon.

On attribuait 750 g de pain aux malades au repos alors que les travailleurs héritaient de 600 g ! Mieux valait être malade ! Je fus ensuite soigné pendant quinze jours à l’hôpital. Un léger mieux advint. Ma pellagre qui m’avait  occasionné de fortes lésions cutanées s’estompa sous les badigeons apaisants d’une pommade verte. Ce baume, tel une poudre corrosive appliquée sur nos escarres, nous faisait hurler comme des damnés, sous l’œil amusé des infirmières voyeuses contemplant nos corps décharnés et le petit chose aussi.

Le jour de la Saint-Nicolas, le 6 décembre 1944, je partis voler des effets laissés par des prisonniers allemands près d’un baraquement. Pour ce faire, je dus escalader à mains nues les barbelés hauts de deux mètres pour me choisir une belle paire de chaussures. J’optai sciemment pour la pointure 45 : avec trois paires de bas, mes pieds nageaient à l’aise dedans. De la sorte, mes orteils en liberté évitaient de geler vif à l’intérieur de mes souliers.

Une pelisse en peau de lapin et une chemise de femme en soie firent partie du lot. Mes mains étaient en sang ; mais j’avais mis la main sur un trésor vestimentaire. Objet fétiche à l’image du doudou des enfants, j’ai gardé cette liquette soyeuse nuit et jour autour de mon cou jusqu’à ma libération. 

En mai 1945, je partis pour l’illustre camp de rassemblement des Français, le fameux n° 188, dont les gardes soviétiques du camp 165, bien envieux, vantaient l’accueil. J’en étais tout aise. Je connus deux longues semaines de pérégrinations passées en train et en bateau-vapeur avant de rejoindre l’éden de Tambow. Sur le pont du bateau voguant sur la Volga, du pain, du lard et du pâté nous furent distribués. Peu habitué à ce régime carné, j’attrapai une jaunisse. En passant par Moscou, après le 8 mai 1945, je pus discuter en français dans les rues de la capitale avec un attroupement de Moscovites et oser un brin de liberté dans les ruelles de la capitale. Nos deux mentors politiques qui devaient nous surveiller nous laissèrent tranquilles ; ils arrêtèrent même un tramway pour nous véhiculer sur la gare de départ, direction Tambow. Quel désenchantement à la vue de cet olympe calamiteux ! Dès l’enregistrement opéré sans aucune considération, nous fûmes d’abord cantonnés en bloc de quarantaine au camp n°188. Un coiffeur originaire de Sarralbe eut du mal à me reconnaître. Il me rasa poils et cheveux de tout le système pileux. Le couteau non aseptisé provoqua, outre le feu de rasoir, d’horribles démangeaisons, ponctuées de plaques rouges de sérosités.

Ma santé déclinait : mon doigt s’enfonçait dans la chair des jambes comme dans des trous de gruyère. Je fus dirigé pour cela dans la baraque n° 5, la meilleure sans doute du camp ! Je dormais sur une litière de fougères et de feuilles. En entrant, la doctoresse Porodovna (merci, Madame) traita ma jaunisse avec des piqûres, chères, me fit-elle comprendre en glissant plusieurs fois le pouce sur l’index.

« Kuchi sacha…. il faut manger du sucre pour lutter contre la jaunisse» m’assura-t-elle.

Un requin alsacien et un rapace du Luxembourg voulurent abréger ma vie qui tenait à un fil en me servant de la kacha grasse sans sucre. Mon état empirait. De plus, mes chères chaussures avaient soudainement disparu, victimes du troc qui permettait aux deux gredins d’obtenir du tabac en échange. « Je vous donne trois jours pour me les restituer, sinon vous allez m’entendre et tant que je n’aurai pas de la kacha riche en glucides, je ne veux plus de piqûres.» La bonne doctoresse s’enquit de ma faiblesse :

« Puchimo niet kuchi sacha karacho ? Le sucre à manger n’est-il pas bon ?

- Zabrale sacha kamarad mahorka ! fis-je dans un russe approximatif (ils volent le sucre pour l’échanger auprès des camarades pour du tabac). Elle engueula méchamment les deux fripouilles. De nouvelles chaussures furent ramenées par le clan des Luxembourgeois, inquiets de la tournure prise.

Je pus même goûter aux nouilles faites-maison avec du sucre.

Sur ce, je rencontrai par hasard un cousin en piteux état à qui je proposai d’échanger mes belles chaussures contre ses claquettes en écorce de bouleau. Il claudiquait bien péniblement suite à un éclat d’obus qui lui avait arraché un beau morceau de chair dans sa cuisse. Ravi, il me balança au-dessus des barbelés sa paire minable.

Madame Porodovna décida de manière prophylactique de faire la chasse aux poux, puces et compagnie.

Sautra globi kaput !Nous allons tuer les punaises ! Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous partîmes loger pour la nuit dans une autre cahute. Après la désinfection nous revînmes dans nos couches le lendemain. Dieu du Ciel ! la prophylaxie semblait avoir multiplié par millions ces bébêtes. Je les vis pleuvoir sur moi par légions entières. C’est comme si elles s’étaient donné le mot pour fixer rendez-vous sur nos corps misérables, leurs territoires de prédilection. Plus d’un malheureux grabataire fut littéralement pompé de son sang par ces parasites avides. Cette nuit-là, je vadrouillai donc tel un épouvantail sous ma couverture. Pas question de rejoindre mon lit ! les poux en furent navrés et bien remontés...chez les voisins !

Ce mois agréable prit hélas fin et je partis dans une autre baraque, laquelle s’écroula un beau matin enfouissant et tuant quelques malheureux. Les averses continuelles avaient déstabilisé la toiture faite de rondins non cloués sur lesquels reposait une couche de gazon alourdie par les intempéries en cours. Un pan de toit s’affala sans crier gare sur certains camarades. La fatalité ! J’eus bien de la chance car j’occupais la place centrale sous la poutre maîtresse. J’étais plus ou moins épargné par la pluie qui dégoulinait de part et d’autre des traverses en ce jour lugubre. Les habits se gorgèrent progressivement d’eau. Etant donné que le fourrier était carrément aux abonnés absents, il ne restait plus qu’à se déshabiller pour sécher nos frusques autour du feu. Encore fallait-il l’allumer ! Je détenais un astucieux briquet de fabrication russe, c’était un bout de lime serti dans un cylindre de fer dans lequel glissait un cordon de laine consumée au bout. Cette étoupe carbonisée prenait feu sous le choc de ma pierre à silex percutant la lime. Une minuscule escarbille projetée sur l’amadou provoquait le petit point rouge ardent qui enclenchait le démarrage de la combustion. Il suffisait de souffler sur la braise et d’y adjoindre quelques brins secs pour créer la flamme. Un feu apprécié prit naissance dans la cambuse. Les copains nus exhibaient leurs défroques aux flammes du foyer et parvenaient lentement à se réchauffer.

La misère était quotidienne. Je broyais du noir et la vue des malades condamnés me plongeait dans un profond désespoir. Je vis un dysentérique, squelette ambulant, soulever à bout de forces un cuveau. Il avala goulûment l’infâme eau savonneuse devenue noire par nos ablutions !

En septembre 1945, un espoir nouveau me redonna courage. Les premiers contingents de Français rentraient au pays. Je voulais adresser un message aux miens. Vite, je brodai, avec un bout de soie prélevé sur ma chemise, la couverture d’un mini-livre dont les pages blanches intérieures avaient été faites avec l’aubier (de couleur crème) d’un bouleau. J’écrivais à ma mère et je rendais grâce à Dieu. Un «Notre Père» y fut annoté, écrit à la quinine qui imprima sa marque de couleur jaune sur la pelure ligneuse. Le reste du message indiquait à ma liebe Mutti que j’étais toujours vivant certes malade et que je lui raconterais à mon retour les circonstances exactes de ma blessure et de ma capture. Lorsque je compulse ce reliquaire, avec sa croix faite de corne que j’ai ajourée sur la couverture du livret, j’éprouve une indéfinissable nostalgie et une tristesse sans pareille.

« Ô ma joie quand on m’a dit, allons à la Maison du Seigneur. Ma bouche s’emplit de rires et mes lèvres de chansons...» Ce psaume chanté par les enfants d’Israël après leur retour de l’exil babylonien aurait pu être mon cantique préféré lors de mon arrivée en terre lorraine. Maman, folle de joie et mon père ému aux tripes m’accueillirent avec l’émotion que l’on devine. Ma mère avait, par je ne sais quel don de prophétie, toujours insisté pour que ma couronne mortuaire en perles restât accrochée dans ma chambre puisqu’elle me savait en vie. Deux jours après mon retour, je la portai moi-même au cimetière.

Que penser, 50 ans après, de mon aventure tragique ? Chapeau d’abord à mon ange gardien qui m’a protégé dans tous les coups durs. Bravo aussi à ma constitution physique : la nourriture saine et énergétique de notre ferme m’a solidement charpenté, j’ai pu supporter le choc et résister aux maladies infectieuses. Mon sixième sens m’a permis de garder les pieds sereinement par terre, sans excès ni précipitation. Ma serviabilité et mon souci d’entraide envers les copains m’ont guidé continuellement. Ma compassion à fleur de peau se vérifiait à chaque coup dur pour aider plus faible que moi. Mais cette générosité ne m’a pas toujours fait renvoyer l’ascenseur lorsque j’étais dans la mouise. Le chacun-pour-soi dans cette cour des miracles captive qui émanait d’égoïstes compatriotes était lamentable. La bête humaine reprenait ses droits dans la jungle cruelle de l’individualisme. Mon honnêteté morale n’a pas failli alors que j’aurais intelligemment pu échapper à cette captivité en adoptant la religion de Lénine. Si j’avais, lors des cours du soir, accepté de suivre cette école, je n’en serais pas là peut-être aujourd’hui avec mes ennuis de santé. A notre retour, le gouvernement français, sans doute pour plaire à Staline, nous a casés dans l’armoire aux oublis, nous a traités avec dédain pour notre volte-face contrainte et forcée. Nous étions devenus les soldats-fantômes dont il fallait taire la lâcheté de conduite. Mais à qui doit-on faire porter la responsabilité du désastre de 1940 ? Aux politiques ? Aux militaires ? L’anonymat a bon dos ; je voulais par mon témoignage m’élever contre la vérité bafouée et faire ressusciter, un demi-siècle après, l’aventure d’un mal-aimé mosellan.

J’ai rempli mon devoir dans la douleur et l’incompréhension. Pourtant à travers mon amertume d’éternel incompris, j’ai fait honneur à la France, mon pays viscéral pour lequel j’ai sorti sang et tripes. J’étais un traître potentiel pour les nazis, un Français de pacotille pour Staline. Devais-je sacrifier mes parents en me taillant ? Bürckel avait posé une main de fer sur la Moselle : le Schauschreck (spectacle intimidant) avec son cortège d’emprisonnement, de déportations, d’exécutions capitales faisait son effet. Ses méthodes brutales avaient rapidement embrayé sur les douces manœuvres nazico-politicardes du début de l’Annexion. L’effondrement de mon univers radieux déboucha, au sortir de mon adolescence soudainement accélérée, vers le monde machiavélique du Meister moustachu ! Lecteur, vous connaissez la suite. Plus d’un demi-siècle me sépare de Tambow. Je n’ai pas voulu parler des bonzes, ces fameux opportunistes, ces compatriotes qui, tels des hyènes, se partageaient les meilleurs morceaux de notre pitance. Aux ayant-droits du Club des Français revenait la part du lion, mangée dans leur tanière de privilégiés ! A nous les miettes de l’écœurement. A eux, l’encadrement interne du camp mené à la baguette ! A nous les corvées de chiottes, le ramassage du rondin de bois après une exténuante journée dans les kommandos, à nous la promiscuité, la maladie, la mort. Et pourtant, je n’éprouve plus de haine  envers les Allemands, les Russes ou... ces quelques Français sans scrupules de Tambow. Plus jamais la guerre ! »

Lettre de condoléances

A l’Est, le 10 janvier 1944

Cher Monsieur Müller,

J’ai le devoir de vous annoncer une triste nouvelle et vous communiquer que votre fils, le grenadier Renatus Müller, trouva une mort héroïque le 6 janvier 1944 au combat qui engageait l’avenir de notre grand Reich allemand.

Durant la dure bataille axée sur la défense du Vaterland, votre fils est tombé, au front de l’Est. Victime d’éclats d’obus, il en mourut aussitôt. Les va-et-vient de ces affrontements firent que le corps de votre fils ne put être retrouvé.

Des camarades voulurent encore profiter d’une accalmie pour ramener et transporter sa dépouille vers l’arrière. Cela s’avéra impossible.

Il trouva la mort à Germatski à 45 km de Witebsk, dans la direction nord-ouest.

signé Hauptmann und Bat. Führer

Avis enregistré le 9 juin 1944 à la mairie de Sarralbe (Saaralben, cf.1ère photo de la 3ème rangée).

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