Schlick Alfred †, ancien porte-drapeau des Anciens Combattants de Farébersviller.

 

 « Je n’ai pas été à la Wehrertüchtigung, cette sorte de préparation militaire.

Je ne connais d’ailleurs pas la raison de ma non-sélection car beaucoup de jeunes de 16 ans passèrent automatiquement par ces centres où on les initiait au métier des armes. J’échappai ainsi pour un temps aux mailles de la Wehrmacht. Pour peu de temps en fait ! Comme presque toute la classe 1927, je partis le 10 juillet 1944 à Thorn dans un camp de travail obligatoire où se retrouvèrent environ cent Mosellans mêlés à une autre centaine de Sudetengaumänner, des jeunes issus du pays des Sudètes. La formation militaire alternait un jour sur deux avec les travaux publics civils. Comme dans les autres camps, à pareille époque, les jeunes maniaient de moins en moins la bêche mais empoignaient davantage la crosse des fusils ou l’affût des canons. L’Armée Rouge et l’Oncle Sam frappaient férocement aux portes du sanctuaire allemand. Au bout de trois mois de cette préparation mi-colombe mi-faucon, la quille du RAD aurait dû nous attendre avec un congé à la clé. Hélas ! les Américains de Patton s’avançaient vers la Lorraine et aucune disposition bienveillante ne nous fut accordée pour revoir nos familles. Le coeur bien gros, je fus expédié vers le Danemark pour quatre semaines. Les vacances danoises calmèrent un peu mon amertume : la dolce vita était au rendez-vous, bien agrémentée de repas touristiques où les oeufs et la crème, payés 25 öer, étaient battus en brèche par nos estomacs longtemps habitués au Hausmacher, cet ordinaire si frugal des casernes. De retour à Thorn, nous partîmes dans nos habits civils vers Hambourg.

Le voyage pour arriver à destination se prolongea cinq jours et quatre nuits ! Je restai avec la première partie de notre contingent à Haarbourg ; la place manquait pour y affecter l’ensemble des recrues car la caserne déjà bien bombardée n’offrait plus le gîte complet. Sans le savoir, je faisais partie de la même unité d’affectation qu’Eugène Châteaux, le président actuel des Anciens Combattants de Farébersviller qui fut ensuite dirigé sur Fischbeck dans la 20ème Pionier Einsatz und Ausbildungskompanie.

Au bout de deux mois de présence à Haarburg, je me suis retrouvé bien malgré-moi expédié manu militari avec un camarade dans une Strafkompanie disciplinaire à Berlin ! Lors d’une inspection dans nos armoires, on y découvrit une croix de Lorraine et des rubans tricolores. Moi qui étais affecté dans les cuisines, me voilà enfermé en prison avant la comparution devant le Militärgericht. Adieu pommes-frites ! La sanction tomba vite : direction le front russe dans le presse-purée. Doux euphémisme, comme boucher me voilà plongé dans l’abattoir ennemi ! Les soldats soviétiques de type mongol n’avaient pas leur pareil pour nous attaquer à la manière des Indiens. Faisant corps avec leurs petits chevaux, ils nous assaisonnaient des rafales mortelles. Beaucoup de Volksturm en firent les frais. En février 1945, une scène d’horreur se déroula devant nous. A Nilsuben (Nilsup) les Waffen S.S. avaient enfermé une trentaine de femmes, juifs et résistants dans une église avant d’asperger l’édifice d’essence et d’y mettre le feu ! Nous assistâmes impuissants à ce petit Oradour, car la moindre critique ou protestation en cette période démentielle étaient passibles de pendaison pour défaitisme et entrave à l’autorité militaire. 

J’ai été fait prisonnier le 28 avril 1945 près de Berlin, alors en plein encerclement. Que pouvions-nous faire devant le déluge de feu et la vista des troupes sibériennes ? Déshabillés, nous le fûmes prestement : papiers personnels, livret de solde, uri (montre), chaîne d’or, bottes, tout était accaparé par ces petits êtres aux yeux bridés qui buvaient le schnaps comme moi le Sprudelwasser (eau gazeuse).

Nu pieds, avec des habits hétéroclites, je partis très inquiet vers la Russie  profonde. J’avais peur ; les plus vieux de mon groupe me gardèrent au milieu d’eux. A 17 ans, je n’avais pas la résistance physique nécessaire pour marcher interminablement. Les gars qui s’écroulaient terminaient leur voyage terrestre au bord du chemin. «Junger, halt durch ! Jeunot, tiens bon !»  

Nous arrivâmes par monts et par vaux, par rails aussi vers Tambow au camp 188.

Au début, je pus vaille que vaille, intégrer des commandos partant soit vers les kolkhozes ou vers la forêt. Les gardes nous encadraient et malheur aux coups de crosse lorsque nous filions arracher la verdure ou les fanes des carottes poussant au bord des jardins. Le manger, vous l’avez constaté, était du genre mini portion congrue et nous «ulcérait» car nous travaillions pour des queues-de-cerise. Il fallait se défoncer pour mériter pitance. Elle se résumait midi et soir à une gamelle où flottaient quelques feuilles de choux ou des dés de betteraves. C’était bien fade, au contraire du sucre roux (Pferdezucker = littéralement sucre pour cheval) qui agrémentait notre quignon de pain trempé dans une lavasse insipide où le mot café avait perdu tout sens aromatique.

A ce rythme, les pseudo-stakhanovistes que nous étions (travailleurs zélés qui augmentent le rendement d’après la définition marxiste) nous fondîmes comme du maslo (beurre) au soleil ! Mes jambes enflèrent telles des outres gonflées d’eau. Je les surélevais et ma vessie ne lanternait pas et éliminait sans arrêt cet afflux d’eau. Je redoutais le pire car j’avais vu mourir un camarade de Rombas horriblement congestionné, le regretté Fritz Ott. Je dus à mon retour du gouffre annoncer cette triste nouvelle à ses parents.

Le 3 août 1945, démarra mon rapatriement. Il était temps ! Je ne pesais plus que 43 kg ! Je ne représentais plus qu’une demi-portion alors que j’accusais 80 kg l’année d’avant sur la bascule. Ma tante fut obligée de me nourrir avec de la semoule et des bouillies digestibles, du type blédina pour bébés !

 Le temps a cicatrisé cette épreuve mais je garde des séquelles irréversibles qui nuisent constamment à ma santé.

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