« Le Noël 1944 me retrouve dans le camp de Rosiden : en guise de réveillon, le jeûne ! Une panne malencontreuse a paralysé la cuisine. « Dieu Emmanuel ! Viens parmi nous ! » Quelle pitoyable existence ! Cent cinquante frères vivent comme moi dans un grand bâtiment de briques rouges chauffé par deux fours rustiques, d’ailleurs typiques au pays. Chaque matin, la galère attend les plus dynamiques d’entre nous. Mais auparavant, un appel intermi­nable nous cloue littéralement au sol, ou plutôt dans la neige épaisse. Dès 6 heures, en effet, nous sor­tons pour aller nous aligner dans le froid vif. L’effectif au complet scrute avec désespoir l’arri­vée de l’officier russe, pas matinal pour un kopeck. Des camarades frigorifiés tombent de faiblesse et l’Oberfeldwebel qui détient le commandement interne du camp est intraitable.

Bien emmitouflé, le gros et gras chef supporte sans problèmes les morsures du gel et de la bise, mais pas nous... ! J’ai dit : « Tous au garde-à-vous ! » Alors, bien sûr, on commence à remuer, à mau­gréer, à râler ouvertement. Lui, le patapouf de l’Antifa nous menace des pires sanctions et nous promet les besognes les plus éprouvantes.

« J’ai la confiance du Commandant russe. Continuez seulement à me contester et je vous garderai ici jusqu’à en crever ! » Il est sou­vent 8 h 30 ou 9 h lorsque nous rompons les rangs.

Divers types de travaux nous sont ensuite dévolus. Les soldats se gardent bien de nous dévoiler la nature de la besogne. La corvée du rechargement de sel est la plus redoutée. Vingt bougres se colti­nent la «mise en sel » dans les wagons. Une équi­pe est chargée de pelleter dans le tas compact la masse salée et de la jeter sur des brancards spécia­lement fabriqués pour cet usage. Puis les paires de porteurs les emportent aussitôt au pas de course vers une rampe à gravir qui permet de hisser le sel pour le faire basculer dans le wagon : au préalable, la charge a été soupe­sée par des officiers qui enregistrent le poids au kilogramme près. Deux wagons (l’un de 50tonnes, l’autre de 30 T) se prêtent à l’exercice.Dawaï !Les blocs de sel nous occasionnent de graves brûlures, l’onglée tenace arrache des mélopées interminables. Les gardes, eux-mêmes, sont bien enquiquinés sous les morsures de la bise lorsque la lenteur de l’opération les oblige à battre interminablement la semelle. Aussi, pour hâter le chargement, ils nouspromettent du rab de pain (sûr, promis, juré, vous l’aurez cette fois !) mais dont on nevoit aucune miette au retour dans le camp. Alléchés par cette perspective, nous bossons comme des damnés, mais nous sommes vidés de toute énergie après le transbordement. L’impression flottante du ventre creux s’atténue l’après-midi, je travaille dans une semi-conscience.


Un beau matin, changement de décor : il s’agit de décharger des caisses de harengs congelés, sans doute destinés à ­nous faire de la soupe de poisson à rallonges. Qu’importe ! Parmi les plus lestes, je saute dans le fourgon : à l’abri du regard de lasentinelle, postée dehors, je mordille dans les échines écailleuses. Les arêtes me percent les gencives, mais cela n’arrête pas mon cannibalisme animal. La chair crue est engloutie sansfioritures et tout en travaillant sous la menace de la sentinelle pointilleuse qui s’invite parfois dans l’habitacle, je m’enfile de précieuses lanières vivifiantes, lors de mon lent portage (calculé) de la caisse en bois vers les mains tendues du coolie qui attend son fardeau au pied du wagon. Pour mieux pouvoir supporter la rigueur de l’hiver et pro­fiter d’une sustentation bénéfique, j’ai pu me coudre au revers du manteau, une pochet­te astucieusement camouflée. Un fil de fer aplati puis troué a permis de faufiler solidement un brin de laine, en guise de couture, le long de la cachette secrète qui va me servir à planquer mes larcins. Après la soupe interminable de poissons, viennent celles en série continue de céréales puis celles de farine, enfin celles de choux inusables. A chaque fois, j’ai le bon flair de sauter dans le magasin-sur-rails où je m’empiffre de ces appréciées denrées. Orge et avoine disparaissent dans mon gosier glou­ton et également dans mon gousset secret. La poussière de farine avalée empâte ma bouche au bord de l’asphyxie. Nous, les voraces, engloutissons par poignées entières l’honorable texture qui nous fait enfler le ventre et roter comme de bedonnants ivrognes. La nuit se passe à expectorer l’aérophagie provoquée par la pâte fermentée. Un morceau de glace ou l’eau gelée provenant du tonneau défoncé en hâtent le passage. Cette poudre blanche, planquée dans ma cache vestimentaire, m’a sorti du pétrin car cette farine délayée également dans notre brouet informe en agrémente la saveur et accentue les calories. Le transbordement des choux nous permet d’en prélever les feuilles gelées et de les mâcher à la vites­se grand V. Un chou par sac est ainsi absorbé cru, et tout cela sous la vigilance des gardes râleurs. Durant la marche, la main adroite se saisit du légu­me et ramène continuellement au gosier les enve­loppes vertes si croustillantes. L’air innocent, le porteur dépose son fardeau sur des caillebotis où les cabus sont empilés en pyramides. La campagne nous sert également ses plates-bandes de carottes et autres plantes vertes dont nous faisons abondam­ment bombance.

Les corvées alternent. Nous ramenons du bois à des vieux paysans qui nous gratifient en catimini d’un bout de lard lâché à côté de leur traîneau. Ces hommes ont pitié de nous. La pose de poteaux élec­triques en bois devient horrible : comment et avec quelles forces physiques creuser un trou dans le sol gelé ?

Les villageois, par peur d’être surpris, nous balancent discrètement de menues rations ; j’ai même droit à une dose de mahorka que je propose gentiment à mes compa­gnons d’infortune.

Dans notre gourbi traînent une quarantaine de gars bien apathiques, peu enclins au travail de force par manque de courage ou simplement par faiblesses physique et morale. Celui qui veut s’en sortir a intérêt à s’accrocher, à se sortir les tripes dans les moments extrêmes de découragement. Moi-même, j’ai pensé plus d’une fois flemmarder sur la couche pouilleuse mais la rage de vivre me culbute du bat-­flanc et je m’accroche à l’existence.

Lorsque des aubaines de restauration inopinées (comme celles que je viens d’évoquer) se présentent, seuls les gars constamment sur le terrain, l’œil aux aguets et la main leste, héritent de rations salutaires. Au contraire, ceux qui se planquent pour éviter les corvées, passent à côté de calories supplémentaires. Je les vois dépérir, cloîtrés dans leur détresse et n’ayant d’autre horizon que leurs pensées à rumi­ner. Comment survivre avec un moral aussi bas ? Ce ne sont pas les repas mirifiques dont ils rêvent qui vont les sortir de la tombe. Découragés et abat­tus, ils s’éteignent comme les lampes sans réserve d’huile. » Weisse René

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