Le pacte assassin : La Pologne, mon pays natal, a souvent été charcutée par les appétits de ses voisins ombrageux et querelleurs au cours de son Histoire tragique et mouvementée. Je suis devenu moi-même une des victimes de l’odieux découpage concocté en août 1939 par le duo Ribbentrop-Molotov, sous l’œil intéressé de Staline et de Hitler.

Catalogué comme indésirable en raison de ma qualité de cadet volontaire dans l’armée polonaise, j’ai été évacué hors de mon pays, c’est-à-dire envoyé comme déplacé spécial en lointaine Sibérie par le NKVD, le redoutable Commissariat du Peuple aux Affaires Intérieures. Il est peut-être bon, pour bien connaître notre tragédie nationale, de rappeler que le pacte de non-agression germano-soviétique déboucha sur la prise en étau de ma courageuse patrie. En un mois, la Pologne fut rayée des cartes de l’Atlas. Le pot de grès contre deux pots de fer !

La guerre commença le 1er septembre 1939 avec l’Allemagne nazie, sous les sirènes hurlantes de ses stukas et la ruée des mobiles Panzerdivisionnen sur nos vaillants lanciers. Attaqués par surprise, nos avions arborant l’aigle blanc furent terrassés sans riposte possible sur leurs aérodromes ; les regroupements pléthoriques de nos blindés légers devinrent des proies faciles pour l’envahisseur, généreusement renseigné sur le dispositif de nos forces par les anciens colons prussiens revanchards (chassés de Pologne après 1921). Nous étions faiblement équipés, avec, entre autres carences manifestes, des fusils Lebel et leurs impressionnantes baïonnettes anachroniques que les généreux Français nous avaient bazardés, histoire de s’en défausser à bon compte.

Les armées soviétiques, toujours bien lentes à se mouvoir, attaquèrent à leur tour le 17 septembre, ce fut le fameux coup de poignard dans le dos de mon pays, geste dont se défendit Staline ! déclarant avoir offert une main fraternelle au peuple polonais, quoique la Pologne fasciste ait repoussé l’aide du grand frère soviétique face à l’ennemi nazi et qu’elle ait opprimé les minorités ukrainiennes et biélorusses. Quel cynique machiavélisme !

Dès le 19 septembre, en pleine offensive russe, une Direction pour les affaires des prisonniers de guerre polonais auprès du NKVD fut créée : le statut de voennoplennye (prisonniers de guerre) prévoyait ni plus ni moins leur  utilisation dans l’industrie et dans l’agriculture de l’URSS. Béria en était le concepteur.

Pressée de part et d’autre, la Pologne, « ce bâtard né du traité de Versailles » (dixit le Führer), cessa d’exister fin septembre. La curée commença : 52 % du territoire et un tiers de ses habitants passèrent sous contrôle de l’Armée Rouge. Revanche opportuniste, car après sa défaite rageante dans la guerre livrée contre la Pologne de Pilsudski en 1920-1921, la mère-patrie bolchevique récupérait dans une réunification volontaire et unanime les territoires perdus au traité de Riga, à savoir les régions occidentales de l’Ukraine et de la Biélorussie.

Le Politburo établi à Moscou, face aux famines et épidémies qui commençaient à se manifester dans les camps surpeuplés de prisonniers, libéra la majorité des soldats captifs, originaires de ces deux régions nouvellement annexées. En revanche, les officiers capturés ainsi que des éléments des forces dirigeantes de l’intelligentsia  restèrent internés à des fins d’élimination dans des centres d’accueil spéciaux. Aux yeux du Kremlin, tout gradé ennemi, détenteur de la culture polska et qui avait eu, en temps de paix, mission de l’état-major de l’inculquer à dix de ses subordonnés, devenait aux yeux des communistes, une cible à abattre. Le massacre de milliers d’officiers et de personnalités polonaises dans la forêt de Katyn en fut le triste constat. Il est bon de savoir une fois pour toutes que c’est bien Staline et tout le Politburo qui en ordonnèrent le massacre.

Bien renseignés, les enquêteurs fouineurs du NKVD continuèrent à épurer la population, s’ingéniant à fabriquer de faux actes d’accusation à l’encontre du reliquat contre-révolutionnaire à déporter vers d’autres horizons.

Si les mois d’hiver furent consacrés à ficher les dissidents et les ennemis du peuple, des incidents graves, sans doute diligentés, éclatèrent sur les zones frontalières. En effet, des groupuscules agressifs incendièrent des petites fermes, semèrent confusion et peur dans les terroirs : ce climat passionnel chassa les autochtones au-delà du fleuve San. Et tandis que le pouvoir stalinien entamait ainsi sa fertilisation communiste sur le terrain assaini, l’épuration des éléments indociles suivait son cours. En affaiblissant le peuple polonais par l’élimination des gêneurs, Moscou renchérissait la Sibérie en y expédiant les colons spéciaux, coup double parfait !

Si les Allemands vainqueurs récupéraient des travailleurs de force de la Pologne dépecée pour leur économie guerrière, les Russes ne s’en privèrent pas non plus, le climat international égarant à point nommé l’opinion publique vers d’autres foyers de tension. Staline pouvait agir à sa guise.

Arrestation : Je n’ai jamais su les motifs de mon arrestation : volontaire dans l’armée, ai-je été accusé d’être un meneur anti-prolétarien, un défenseur des intérêts de la bourgeoisie ou un partisan de la lutte armée contre le communisme international ? Après le partage de la Pologne, suivi de l’arrivée sournoise de l’ogre russe dans les États baltes et de l’âpre résistance du petit Poucet finlandais en cet hiver crucial, je fus victime à mon tour, exactement le 10 février 1940, de l’arbitraire stalinien. Habitant Bosyry, un village de 147 chaumières dans la contrée de Tarnopol, sans route carrossable, je me retrouvai, avec quelques autres familles, happé par la main ferme du destin. Aurais-je pu prévoir une telle issue ? Certes, dès l’arrivée des soldats russes, la collectivisation des richesses du terroir s’était mise en route : vaches, cochons, céréales et terres passèrent sous la coupe sombre des réquisitions. Nous n’avions pas attendu cette échéance fatidique pour réagir ; mon père malade, veuf depuis 1937, avait caché quelques maigres provisions pour « avoir pour demain », m’avait-il dit. Nous n’étions pas riches, peu gâtés par l’existence. Des N’kavédistes, accompagnés de soldats armés, avaient ceinturé la bourgade. La neige s’étalait dans son mètre de duvet blanc ; un froid vif de – 30°C régnait sur le pays. Où se sauver ? sans compter que les silhouettes noires sur fond clair d’audacieux fugitifs osant tenter la belle offriraient des cibles parfaites aux sentinelles postées aux alentours.

Il devait être minuit ou une heure du matin en ce 10 février. Un brutal « atkroïtié » (ouvrez) déchira la nuit. « Adivaïtièss ! Vykaditié ! Dawaï. Habillez-vous, sortez ! vite ! ». Somnolent, j’enfilai dans la précipitation mon uniforme militaire. Ouste ! Des cochers ukrainiens, hommes de main, attendaient au dehors. Au signal donné pour le départ, ils firent avancer leurs traîneaux. Des gardes ombrageux, installés à l’avant et à l’arrière de chaque attelage surveillaient de près la manœuvre d’embarquement. La sinistre troupe coinça, sans ménagement, six ou sept captifs par véhicule. Des familles entières furent appréhendées ; mon père et mes deux jeunes sœurs échappèrent à l’arrestation (ma sœur benjamine fut recueillie par ma tante, veuve).

Arrivés dans la ville de Husiatyn, nous fûmes chargés dans des wagons à bétail à l’intérieur desquels une plate-forme intermédiaire était établie. Ainsi agencés, deux habitacles incommodes ventilèrent à qui mieux mieux la colonne des éprouvés ; casés sur le plancher inférieur, les résidents du bas devaient pratiquement s’accroupir pour pouvoir déambuler tête baissée. La porte coulissante se referma sur la bonne trentaine de locataires (je les chiffre entre 32-38 personnes). En ces heures de doute et d’effroi, nous pensions en notre for intérieur ne plus jamais revenir. Un petit poêle en fonte trônait dans les lieux, une provision de briques de charbon moulées, frappées du sigle PKP –chemin de fer polonais -, sauvait les apparences. Le précieux combustible disparut vite face aux morsures glaciales. Plus tard, en cours de route, on nous jeta quelques bûches humides dans l’allée.

En guise de WC, un entonnoir trônait dans un coin avec vue et odeur imprenables et servait à accueillir nos laborieuses déjections dégoulinant sur les traverses. La pudeur disparut heureusement très vite ; femmes et enfants participaient, sans grand complexe, au rituel de la position accroupie. Pendant mes actuelles insomnies où je tente de me remémorer les avatars de mon périple, je n’arrive plus à savoir comment l’on étanchait sa soif ; sans doute, un seau de neige fondue autour duquel circulait un gobelet (ou une écuelle prêtée) pour la circonstance par une main charitable nous abreuvait-il. J’étais orphelin de tout matériel, ayant dû quitter précipitamment le logis parental. Deux pains ronds quotidiens calmaient vaguement nos estomacs grognons. « Wodjiblié kleb ! A toi la découpe du pain ! » hurlait la sentinelle avec son corps engagé dans l’ouverture coulissante, en demandant à un désigné d’office de fendre en parts égales la manne journalière.

Nous avons roulé longtemps. Les morts étaient tirés du wagon, culbutés sans ménagement le long de la voie. Qu’advint-il de leurs dépouilles ? Et sur ces entrefaites macabres, faisant fi de tout respect humain, le départ du train embrumait encore davantage nos sombres pensées. Où allions-nous ? Certes, tous avaient entendu parler de la Sibérie comme lieu de déportation favori des tsars. La vox populi avait colporté la dure condition humaine des relégués. Certains prisonniers qui avaient purgé leur peine mirent huit ans pour revenir au pays de leur enfance. Ces tribulations-là marquent les esprits. L’imagination fertile remuait fébrilement nos méninges, et la perspective du non-retour terrassait les volontés les plus énergiques. Tout le monde avait peur. La lente traversée de la chaîne des montagnes de l’Oural, ses sombres tunnels, l’étirement infini de la plaine et l’immensité de la taïga moutonnant à perte de vue sa chlorophylle boisée semblaient nous tenir de plus en plus entravés comme jadis les fers des forçats dans leur impénétrable citadelle du chagrin. Commencement mars, le train traversa Novosibirsk, puis Troïstsk et Zavatskoïe, enfin Kuliche où la colonne bipède fut déchargée. Nous fûmes dirigés vers un village perdu dans la taïga, Pasodiok, situé à environ 9 km de notre lieu de débarquement.

Arrivée : A peine étais-je descendu de la roulotte sur rails qu’un officier russe m’invectiva : « Approche ! Smirna ! garde-à-vous ! Ici, je suis le commandant ! ». Je claquai des talons. Ouvrant un couteau, l’argousin me coupa les épaulettes ornant mon veston. « En URSS, nos gradés n’arborent aucun signe distinctif aussi voyant. Vous imaginez-vous combien de perte de tissu occasionne toutes ces fanfreluches décadentes ? et combien de tenues supplémentaires nous aurions pu réaliser avec ? » s’exclama-t-il avec un rire moqueur. (Les épaulettes des officiers furent rétablies durant la bataille de Stalingrad en hiver 1942, Ndr).

Oui, j’allais évidemment vite apprendre que dans ce vaste pays, tout était nomenclaturé, chiffré, planifié, unifié. Même les bêtes à cornes étaient griffées et flétries d’un matricule sur le pelage de peur qu’on pût les tuer pour les soustraire à l’Union des Républiques socialistes soviétiques ! Plongés derechef dans la nature arborescente qui semblait s’étendre à l’infini, nous arrivâmes bientôt sur notre lieu de résidence perdu dans la forêt : quelques baraques y offraient un minable logis. Leur ossature était faite de simples troncs disjoints qu’on avait empilés les uns sur les autres, sans calfeutrage particulier de la paroi apte à résister aux intrusions polaires du vent de la taïga ; une petite lucarne atténuait la pénombre de l’habitat. Sans doute que la présence d’une trop grande fenêtre donnant sur l’extérieur aurait pu enclencher la rêvasserie des locataires et ainsi perturber leur rendement au travail : il fallut d’emblée abandonner tout réflexe de confort et de bien-être bourgeois.

Le cortège fourbu n’eut d’ailleurs pas le temps de s’apitoyer sur ses états d’âme par rapport à ce froid accueil monacal. Tous direct au travail ! Et que ça saute ! On ne lésinait pas au pays des travailleurs disciplinés de Lénine, stakhanovisme oblige ! Il n’y avait pas d’école prévue pour les déportés polonais. Mais fiers de leurs racines, des maîtres se relayaient pour enseigner la langue des ancêtres aux rejetons des Jagellons et du roi Casimir. Sur une planche de bois, les enfants crayonnaient avec du charbon de bois les caractères de l’alphabet ; en associant voyelles et consonnes, ils tiraient des syllabes qui, à leur tour réunies, formaient des mots. En recopiant la mystérieuse alchimie verbale, en l’effaçant au chiffon pour la corriger, en l’ânonnant, en la prononçant puis en la lisant, on inculquait à force de patience et de volonté les rudiments de la lecture à nos chères têtes blondes. Ces petits, habités par la peur, la douleur et les souffrances, retrouvaient des couleurs en expectorant leurs chants patriotiques. Quel a pu être leur destin par la suite ?

Plongeon brutal des bûcherons dans le bain forestier : Il ne fallut pas longtemps être devin pour constater qu’on allait toucher ici le fond de la misère réelle ; c’était une vie à la dure, à la diable, extrême par ses privations et qui culbutait notre vécu précédent. Le pitoyable cortège, effrayé par l’appareil pénitentiaire si démonstratif, adopta sans transition la métamorphose de l’homo soviéticus.

La hache (tapor) et les manches de la scie passe-partout (pila), longue de trois mètres, s’ancrèrent et se moulèrent sans vergogne dans nos mains, comme un fait exprès. Certains compatriotes gémirent sous les rafales de la bise cruelle. « Le froid sibérien, on ne le connaît pas chez nous ! » hurla l’un des responsables. Le seul remède thermique, préconisait-il, était de se bouger le c…, car cela permettait d’activer la circulation sanguine pour se réchauffer. Le meilleur moyen pour y arriver consistait donc à brûler nos précieuses calories au cours de fastidieux exercices de bûcheronnage. La norme journalière impartie à un trio de tâcherons était de tronçonner et d’empiler 12 mètres cubes de bois, il ne fallait donc pas musarder pour les façonner. On apprit vite la musique ! A tour de rôle, sans échanger de paroles inutiles, l’homme-des-bois changeait de fonction : le maestro du maniement de la hache se muait, comme par enchantement, en parfait violoncelliste pour activer le va-et-vient de la scie dans le bois rebelle. Voulant éviter l’émoussement de nos outils qui diminuait d’autant le rendement imposé, nous passions, au retour du poste, chez l’affûteur qui redonnait des couleurs à l’acier poli.

Le soir nous retrouvait vannés sur nos litières confectionnées avec des perches rondes bosselées de nœuds retors ou de planches semi-plates bien mal écorcées. Heureusement qu’une couche grossière de fougères atténuait le polissage de nos fessiers : en fait de reposoir, c’était plutôt un lit fait sur mesure pour fakir chevronné ! Aucune couverture sur nos échines ! les sempiternels habits que nous portions nuit et jour constituaient seuls l’édredon nocturne. Un poêle rustique réalisé à partir d’un baril de fer, simplement emmuré dans des briques rouges, tiédissait la froide atmosphère de notre lieu de villégiature. Le matin, une sommaire toilette-de-chat, évacuant difficilement le sommeil vaseux des yeux, se prolongeait avec le bassinage de nos pieds dans le seau de service installé à côté du fourneau. L’eau de ce bain obtenue à partir de la neige fondue constituait un écran salutaire pour nos pieds délicats, enclins à de rapides engelures si l’on ne prenait garde au froid vif régnant sur les lieux du travail. Le plongeon rapide des pinces humides dans les bottes de feutre (walenki, pimé) provoquait un pont thermique qui, par ce phénomène physique, isolait les membres concernés des effets néfastes du gel : les pieds se retrouvaient, grâce à ce pis-aller, comme dans un cocon protecteur. Par ailleurs, il n’était pas question d’empoigner à mains nues un outil quelconque, le simple contact avec le fer y collait la peau et vous arrachait d’interminables jérémiades. Des moufles rustiques, faites à partir de la couenne de cochon tannée, nous épargnaient de perfides ampoules et d’impitoyables engelures. Dans la taïga sylvestre, un autre danger guettait les imprudents manouvriers : la rupture occasionnelle de branches traîtresses, disloquées par la tempête, ou la vrille imprévue d’un arbre tombant dans une direction diamétralement opposée à la chute prévue occasionnaient parfois d’irréparables blessures qui rendaient manchot ou unijambiste tel forestier néophyte voire chevronné. Exploiter à moindre coût la force humaine, telle était la devise du goulag. Il est vrai que la rustique nourriture qui nous était servie ne grevait guère les finances du pays par rapport au rendement que nous effectuions au retour.

Vie au camp : Nous n’avions pas l’esprit à vagabonder ; seule la faim lancinante, cette faim de malheur, cette ogresse vorace broyait de douleurs l’estomac en quête d’apport nourricier. La perspective d’un hypothétique rapatriement débloquait des sursauts d’énergie au milieu des périodes de découragement au point que l’on oubliait de penser au passé si regretté, avec ce goût amer de la désillusion et de la vie brisée constamment dans sa bouche.

A l’instar de mes compagnons d’infortune, je n’entamais aucune conversation tant le sombre contexte paralysait nos facultés cérébrales. Dans ces forêts infinies aux arbres majestueux, on ignorait où l’on se trouvait.

Le chacun-pour-soi vous faisait balayer vos difficultés personnelles devant votre porte, sans vous occuper de la misère d’autrui, à quoi bon ? le système communiste ne privilégiant en aucune manière l’individu mais le bien-être collectif. L’envie de se taire, de ne plus parler, de dissimuler ses moindres sentiments, de ne rien trouver à redire ni de penser accompagnait nuit et jour la question cruciale qui nous turlupinait tous, celle qui fleurissait immanquablement dans chaque cervelle comme l’eau immuable coulant de sa source : qu’allions-nous manger demain ? On déterminait la qualité d’un pain noir de 300 g, trop souvent saturé d’excès d’eau, en pressant sa texture afin de connaître la quantité de liquide dégorgé. Une tranche sèche équivalait à une meilleure qualité. Une soupe de choucroute (tché, à ne pas confondre avec le tchaï, le thé) constituait notre brouet-maison. Je n’ai jamais pu déguster de la kacha, cette semoule de blé si prisée, servie dans d’autres camps. Par contre, pour sustenter notre appétit vorace, nous mâchions l’écorce intérieure du bouleau puis nous avalions à tire-larigot sa bouillie fibreuse qui contenait d’infimes jus de protéines et de vagues substrats de sucre. Des champignons, les grands blancs, agrémentaient les menus spartiates, sans oublier le jus des racines collectées dont on exsudait une insipide décoction aqueuse chargée d’abreuver l’animal humain. Ce dernier hoquetait de dégoût en déglutissant cette lavasse, mais qu’importe ! l’estomac calé cinglait à nouveau l’organisme. Il ne fallait pas être difficile. On n’était pas là pour engraisser, mais pour travailler ! Tous, nous avions les mêmes droits, c’est-à-dire AUCUN, en fin de compte. Heureux les cuistots qui avaient trouvé besogne à la stolawa (cuisine), la moindre miette y valait une fortune ! Le sel était aux abonnés absents. Une cuiller en bois (loch-ka diriéwischka) et une assiette en terre cuite constituaient nos seuls ustensiles. Ni couteau, ni fourchette à table : aucune viande n’était servie pour justifier de leur utilité culinaire : à quoi bon alors les détenir ? La neige immaculée qu’on suçait nous servait souvent de boisson, nous la prélevions dans les endroits découverts, vierges de toutes impuretés, car, au pied des arbres, les mousses et lichens soufflés par les bises en avaient manifestement altéré la potabilité. Les latrines étaient de ce qu’il y a de plus public : la convivialité des lieux ouverts à tout vent faisait rapidement déguerpir les séants efflanqués du mât de misères.

Nous perdions la notion du temps : on mesurait la durée du jour par rapport à la course du soleil dans le ciel. Sous ces latitudes, étant donné que la lumière diurne rapetissait ou s’accroissait suivant la ronde des saisons, il fallait constamment vaquer à d’autres occupations pour ne pas faire perdre le moindre kopeck au Timonier moustachu. La Nature reposante vous accordait parfois une brève étincelle de joie, une petite clarté d’espérance dans la grisaille de l’existence tendue vers le néant. Le 1er mai, l’anniversaire de la Révolution d’Octobre, ces fêtes de propagande du Matérialisme, auxquelles on nous associait contrains et forcés, étaient ostensiblement célébrés comme le Triomphe du nouveau Veau d’or athée.


Certaines aurores boréales, arcs-en-ciel fantasmagoriques transformés par je ne sais quel mystère en rayons cosmiques, vous coupaient royalement le sommeil ; leur vue valait le détour, mais uniquement réservée aux seuls initiés, plaisantions-nous. Les blagues (choutka), sortes de dopant spirituel, permettaient de se forger un moral de cheval, propice à motiver même les bagnards les plus revêches.

Fin avril à début mai, des nuages de moucherons, des nuées ardentes de moustiques ressuscitaient des entrailles de la terre qui dégelait progressivement. On ne disposait pas de moustiquaires (tels que ceux portés ici par des déportés lituaniens) qui auraient pu nous épargner des lancinantes piqûres administrées par leurs escadrilles vrombissantes qui prélevaient inlassablement leur écot de sang. Mais il existait une méthode naturelle pour se prémunir de leur appétit vorace en se badigeonnant les membres découverts, les fragiles cou et figure, d’un goudron (diéguèscht) fait à base d’écorce de bouleau. Bassinée durant de longues heures sous un feu vif, la sève extraite prenait la teinte d’une huile usagée, visqueuse, ne séchant pas sur le corps pour notre plus grand bonheur ; sur ce baume gluant venaient s’agglutiner en folle pagaille des myriades de stupides insectes. Cet attrape-mouches ne nous gênait pas dans le travail et se lavait à l’eau. Ce sont les Sibériens qui nous avaient expliqué l’original système défensif végétal mis en place pour lutter contre la gent ailée. Nous apprîmes aussi que ce suif noirâtre avait une autre vertu : appliqué sur les moyeux et les essieux des charrettes, il évitait les crissements et couinements désagréables du bois provoqués sur le fer.

Les poux (wosch), gros comme des grains de café mais de taille plus allongée, entraient en vous comme en pays conquis. Les puces, vulgairement appelées petites sauterelles, participaient conjointement au siège des pouilleux. Des pince-sans-rire prétendaient qu’en lavant les bestioles, elles devenaient plus blanches et donc nous, par voie de conséquence, encore plus propres ! Une salle d’épouillage (wouch-ha bania) aménagée dans l’armature d’une ancienne chaudière de locomotive avait été transformée en un original four grille-poux. On enfilait les habits truffés de lentes et de coucous aptères dans ce crématoire rustique. Pendant l’étuvage, la vapeur et la chaleur extrême carbonisaient tant bien que mal tous ces hôtes coriaces.

Aucun oiseau ne venait égayer notre quotidien, les latitudes glaciales leur interdisant couvaison et survie. Quelques lapins solitaires, au pelage variable, faisaient parfois leur apparition dans la froidure nivale. Tout compte fait, notre taïga ressemblait à une volière humaine, avec nos ailes rognées et sans gazouillis de la vie !

A la scierie : L’approche de l’hiver et ses rares heures de clarté nous firent sortir du bois (less). Adieu, chers arbres (diriévo) à abattre en attendant le printemps nouveau ! La scierie devint de ce fait mon second lieu de travail ; elle était éclairée en continu la nuit, ce qui facilitait le travail des équipes ventilées en trois rotations. Mon principal boulot consistait à accrocher les wagonnets chargés de bois les uns aux autres pour en constituer un train à ramener au parc à bois. Mais j’ai aussi dû manipuler des kilomètres de rondins, d’impressionnants troncs rébarbatifs et des grumes diaboliques. Pour glisser ces monstres rugueux sur le châssis du wagonnet long de trois mètres, que d’astuces, que d’énergie d’éléphant déployée pour y parvenir, la cuisse à hauteur du genou faisant une surprenante jambe de force, un petit levier si cher à Archimède. Porter à trois bonshommes un tronc nous apparut bientôt superflu, car le deuxième porteur du milieu, malin en diable, évitait de supporter sa charge. A deux portefaix, nous parvenions au même résultat. L’habitude aidant, nous pouvions, dans un synchronisme parfait, faire culbuter notre traverse d’un haussement d’épaule dans la bonne direction, soit sur un tas déjà amorcé, soit sur un chariot à charger. La routine vite acquise permettait une dextérité de danseuse chez les porteurs de service. Le bois semblait voltiger sur nos frêles omoplates. Dans un secteur à part de la scierie travaillaient de coriaces détenus lettons avec qui nous n’avons jamais pu aborder la moindre conversation tant ils étaient militairement surveillés. Les pauvres diables s’occupaient des déchets ligneux qu’ils devaient trier : copeaux, branchettes, ramures, pelures d’écorces à ventiler sur différents tas.

La neige de Sibérie, cette huitième plaie d’Egypte !

La neige à déblayer a été, pour ainsi dire, la corvée de loin la plus éprouvante. Les congères formées par les souffles ravageurs du blizzard polaire comblaient les fonds de vallées, nivelaient les talus de chemins de fer et faisaient disparaître le moindre sentier en une immensité plane. Afin de ne pas paralyser l’économie ferroviaire, unique moyen de transport hivernal en ces contrées cauchemardesques perchées au bout du monde, il fallait sortir et dégager la piste. Des rangées de fourmis humaines, munies de pelles à neige en bois (le fer étant contre-indiqué car la neige se colle dessus), devaient ainsi quitter leur boulot à la scierie pour partir déneiger les voies ferrées sur des kilomètres sans fin. Les berges abruptes bordant le chemin de fer encaissé devenaient une calamité, car comment décaper la couche de 6 à 8 mètres d’épaisseur et la propulser en haut du talus sinon à devoir passer par plusieurs navettes intermédiaires. Le pelletage fastidieux devait s’effectuer palier par palier, un groupe après l’autre projetant graduellement en l’air la neige vers la dernière équipe sur le rempart. Les doigts gourds imploraient grâce chaque soir, l’air froid étant de surcroît néfaste comme un poison insidieux.

Travailler à scier un arbre par temps enneigé n’était pas de tout repos car la poudreuse prenait un malin plaisir à s’enrouler autour du tronc et à le submerger ; il fallait dans ce cas de figure débarrasser la base de l’arbre, bien tasser à l’entour, pour procéder à son abattage. Dans les sapinières englouties par un manteau neigeux de deux mètres de profondeur, le sciage à entreprendre dans l’élément blanc décourageait nos plus vaillantes énergies ; nous le faisions à l’économie, pelletant le minimum de neige à dégager au pied du tronc pour ne pas disperser nos précieuses forces. Lorsque les légendaires bourrasques hurlant à la mort courbaient l’échine des arbres engourdis sous des froids plafonnant à -60°C, nous ne sortions pas le bout du nez, oui le bout du nez si vif à geler et donc à perdre ses ailes marbrées par le gel. Une chapka en poil de lapin couvrait les lobes de nos oreilles, autres appendices fragiles, si vite sujets à congeler ; le reste de nos attributs vestimentaires était tissé en coton grossier, une fufaïka (blouson) matelassé corsetait nos reins endoloris.

J’ai construit, sans le savoir, la prison de service. Lorsque l’ouvrage fut achevé, on me révéla alors sa vraie destination. Les autorités russes, toujours bien secrètes, ne s’extériorisaient jamais sur leurs intentions.

Dans les bois enténébrés : Vrai bourbier au printemps, le sous-bois fourré d’herbes et de fougères chevelues dans lequel on évoluait, laissait parfois place à la forêt sombre au rythme de la progression dans nos coupes. Deux catégories de résineux (sapins et épicéas) se disputaient la maîtrise de l’espace boisé, mais les bouleaux envahissants à la livrée noir-argenté se rappelaient également à notre bon souvenir. Tout est précieux dans le bois. Les conifères étaient les plus prisés : du pourtour de l’arbre on tirait les dosses brutes de coffrage, puis de l’âme du tronc, on prélevait des planches bien équarries de différentes épaisseurs, mais aussi des lattes, ainsi que des traverses de chemin de fer. Même la sciure enfournée dans l’énorme et chuintante chaudière apportait sa contribution en y activant poulies et arbres moteurs chargés d’entraîner la rotation des lames.

La résine collectée sur les pins s’écoulait de leurs larges entailles provoquées par le bistouri du gemmeur, elle s’agglutinait en masse gluante dans des récipients de terre cuite. Expédiée ailleurs, la noble sève allait servir à l’industrie de guerre, nous disait-on. Nous-mêmes la mastiquions à l’égal du chewing-gum pour maintenir une humidité buccale. En Afrique, on utilise les cailloux pour provoquer les glandes salivaires ; ici, on faisait avec les moyens de bord. J’ai gardé intactes toutes mes dents, je pense que la résine salvatrice y a été pour quelque chose. Le deciatnik (responsable dizainier) venait tous les soirs contrôler notre tâche en délimitant chacun de nos mètres façonnés par une croix faite à la craie bleue sur certains rondins de notre stock. Lorsque nous chargions les billes de bois sur les schlittes, nous nous empressions d’en garder une pile pour alimenter les prochains stères à reconstituer pour le lendemain. Ainsi, les tronçons branchus habilement escamotés, entraîneraient une moindre débauche d’efforts, la débrouillardise demeurant comme toujours un des piliers de la survie.

Les Russes sont des gens pragmatiques et ingénieux. Pour mener à bon port les centaines et les centaines de stères débités dans la forêt, ils utilisent le traîneau à l’image des schlitteurs vosgiens, sauf que dans la taïga, il n’y a pas de conducteurs pour guider le chargement. Le sol gelé et enneigé fait office de piste et permet la glisse solitaire de l’engin, filant à l’image d’un bobsleigh bien calé dans la trace.

La déclivité naturelle du terrain constituée de pentes et de contre-pentes, ces dernières assurant un freinage efficace sans aide humaine, expédiait le docile traîneau chargé de bois dans un lac artificiel.

De là était repêché le schlitte vidé qui repartait par câble de halage vers le lieu de stockage du bois tandis que des ouvriers venaient libérer la masse des rondins (on les avait ficelés pour éviter, lors de la descente, leur roulis qui aurait pu provoquer la culbute de l’engin dans les décors). Les bouts flottants étaient repêchés à coups de gaffe. Le bois était ensuite égoutté et dirigé vers la proche scierie.

Concernant le bouleau dont la qualité pour du bois de construction est mièvre, une scie circulaire le saucissonnait en petits billots cylindriques. Une fois séchés, les morceaux étaient enfournés dans les chaudières des tracteurs à gazogène. Dans leurs carters, le froid extrême figeait l’huile en un savon gras. Chaque matin, un feu vif rôtissait les dessous ventripotents des bêtes mécaniques qui repartaient peu après sous les teufs-teufs poussifs de leur moteur finalement dégrippé.

Désir d’évasion

La nostalgie du pays favorisait mes rêves d’escapades. Oui, comment revenir chez moi ? J’ai donc appris le russe en cachette, en m’installant aux toilettes pour débiter à haute et intelligible voix des lignes écrites en cyrillique. Pour pouvoir me sauver de ce pays monstrueux, il n’y avait qu’un espoir, il me fallait maîtriser la langue parlée pour éviter d’être repéré. Demander sa route ou mendier son pain dans un sabir russe vous expédiait très vite au karzer, sinon au pays de l’éternel silence. A la vue de vagabonds de passage dans un bourg, les garçons de 6 à 10 ans, fidèles sentinelles rouges, filaient illico rapporter la présence d’évadés aux parents qui avaient le devoir absolu de rapporter derechef les dires de leur rejeton au soviet local. Les forces de recherches, faisant foi aux indications données, trouvaient rapidement les traces du fugitif. Le coupable, tabassé et méconnaissable, avait signé son arrêt de mort et pouvait alors remettre sa vie dans les mains de l’Eternel.

J’ai baragouiné mon russe en le déclinant à tous les temps, reprenant chaque expression pour contrôler au mieux mon timbre de voix, cherchant par la déclamation à le peaufiner sans cesse. Et j’y suis parvenu au point que deux ans plus tard, dans les contrées d’Alma-Ata, des ouvriers rencontrés là-bas m’ont confondu avec un authentique Russe. Les caractères cyrilliques que j’avais appris à l’école primaire ont facilité la pratique de la langue du voisin, les lettres étant les mêmes, seule la prononciation en diffère. Les rares morceaux du journal Nowo Iszwestia que je dénichais, froissés ou maculés, me servaient de support livresque. Oui, pour partir, et comme je ne disposais pas de références géographiques, il me faudrait, pensais-je bien fort, sans doute utiliser avec détermination le train vers Moscou, voyager à fond de wagon plutôt que d’aller à pied dans le boloto (sol mou), tel était mon plan d’escapade. Connaître une langue étrangère, c’est comme avoir deux mains de plus.

Triste séjour : En notre endroit de désolation, îlot perdu dans l’immensité de l’élysée matérialiste, se trouvait tout de même une espèce de petite échoppe (larok) où l’on vendait cornichons salés, pain et autres broutilles qu’un livreur bien matinal (arrivé à 4 h) alimentait avec sa maigre provision ramenée d’une gare lointaine. Je n’y ai jamais mis les pieds, faute d’argent reçu. Une queue d’acheteurs impatients, longue parfois de 30 mètres, s’échelonnait dans la nuit, les premiers clients attendant depuis minuit. La guerre aidant, Staline avait toléré les marchés libres, mais ici, aucune plante potagère ne pouvait offrir ses vertus gastronomiques en raison d’un quasi permafrost. Rien à semer, rien à récolter, donc rien à vendre pour varier les monotones menus !

Les conditions de malnutrition expédiaient plus d’un malheureux ad patres. Beaucoup oubliaient de respirer, disions-nous dans notre jargon, en les voyant figés sur leur paillasse funèbre.

Les macchabées étaient enfilés dans des sacs de toile puis déversés dans les fosses communes tandis qu’un linceul de chaux vive rendait les derniers honneurs aux dépouilles. En hiver, on les enfouissait dans une montagne de neige (sopka) et l’on attendait sans doute la fin de la fonte des neiges pour les ensevelir décemment, mais je ne puis le certifier étant en instance de départ pour l’armée. Il faut savoir que le sol recouvert de neige protectrice reste malgré tout fortement gelé en ces latitudes, et qu’on doit attendre les vrais beaux jours pour aller jouer les fossoyeurs dans une terre amollie en faible profondeur par le redoux, sur à peine 60-80 cm. Typhus et dysenterie ont été les grands pourvoyeurs de ces cimetières à ciel ouvert sous la lune. Ô fantômes pétrifiés dans l’argile froide, où êtes-vous ensevelis ?

Quand je chancelais sous les poussées de fièvre ou sous les assauts d’une infection pernicieuse, je passais à l’infirmerie. Manipulant une tige de bois terminée par un bourrelet de chanvre de couleur jaune-ocre, un carabin, perdreau médical de l’année, vous barbouillait d’une main d’orfèvre le palais et le gosier ; sous les hoquets de la déglutition amère, vous crachiez l’iode agressif. Au suivant ! Une blessure ou une plaie, on l’enveloppait avec un bout de toile rugueuse si, par miracle on en trouvait ! Lorsque la norme imposée dans la charge de travail était dépassée, l’heureux privilégié fourbu avait droit en fin de semaine à un morceau de pain supplémentaire, la païka. Mais c’était à se demander s’il fallait autant se décarcasser, et donc perdre de son tonus, pour mériter une rallonge de cette damnée croûte ! Le dimanche était un jour de repos utile pour se ressourcer un tant soi peu.

Fait d’hiver : Torturé par la faim, je me suis un jour aventuré dans le bourg à la recherche de katoski (pommes-de-terre) que je comptais récupérer et cacher dans les jambes de mon pantalon que j’avais ficelées à cet effet à hauteur des chevilles. Une telle opération se prépare mentalement, j’échafaudais de nombreuses stratégies pour déjouer le flair de fins limiers qui auraient été lancés à ma poursuite en cas de succès. Pas d’amateurisme dans ce chapardage risqué, tout devait être soupesé pour mettre le maximum d’atouts de mon côté. Je me décidai par un matin laiteux ; la neige dure à souhait n’imprimait pas mes pas. Belle aubaine ! Je me réjouissais en mon for intérieur de savoir qu’elle ne laisserait sur le sol aucune trace susceptible de faire découvrir mon larcin. Car, comme les larrons pris sur le fait chez les Romains, je risquais d’être diablement corrigé en cas de flagrant délit de vol. Avec des ruses de Sioux, je m’approchai à pas de loup de ma gourmandise. L’occasion me semblait appropriée, pas âme qui vive pour pénétrer dans le terrier de l’autochtone. Les gens du cru, des Sibériens de souche, avaient le droit de porter une arme ; je ne voulais surtout pas prendre une décharge de chevrotines dans mes fondements. Une porte faite de faisceaux de branches de bouleau obturait l’habitat souterrain, je la déplaçai pour partir à la recherche de ma convoitise lorsque je tombai sur le chiot de la maison. Ses aboiements intempestifs me firent détaler comme une flèche. Malheureusement, dans ma fuite éperdue, je glissai sur une branche traîtresse et me luxai la cheville douloureusement. Aïe, Aïe ! que faire ?

Je prétendis m’être blessé en cours de route en venant vaquer à mon poste, la semi-liberté dont je bénéficiais me permettait une franche circulation vers mon lieu de travail à la scierie. Surprise ! voilà mon rebouteux de villageois, celui précisément que je comptais voler, qui vole généreusement à mon secours en me débloquant l’articulation dans un craquement sinistre. Un bain d’eau chaude préalable, puis une torsion faite sur ma cheville prise dans l’étau de ses deux jambes avaient parachevé le miracle. Un bandage sommaire tiré des lanières d’un morceau de drap déchiré termina l’opération. Le praticien aurait sans doute tordu le pied dans l’autre sens avec un malin plaisir s’il avait pu deviner mes intentions de zapzerappeur (voleur) à son encontre !

Main-de-fer omniprésente : Un jour, j’ai été convoqué au NKVD local, le commissaire cherchant sans doute à savoir pourquoi je ne communiquais pas avec ma famille. La prudence est de règle chez le marchand de porcelaine, alors que dire du faïencier secret que j’étais devenu au pays des Soviets !  « Pribet, bonjour ! Alors, quoi de neuf, saboteur de la construction de l’agriculture collectivisée ?

-  Rien, camarade commissaire.

- Je constate que tu ne reçois ni journaux ni lettres de tes proches, toi le contre-révolutionnaire déclassé et parasitique qu’on a expulsé dans le cadre du nettoyage des frontières occidentales de l’Urss !

- C’est que je n’ai plus personne à qui écrire, camarade commissaire.

- Essaye alors de correspondre avec ton voisinage, avec tes connaissances. Donne de tes nouvelles… »

Je me méfiais comme de la peste de ces questions insidieuses sur la parenté, susceptibles de créer auprès des miens, restés au pays, de terribles conséquences. Combien de captifs, croyant aux paroles doucereuses de la garde-chiourme, écrivirent en toute bonne foi à leur famille qui fut alors embarquée pour une destination inconnue dont plus aucun de ses membres n’est revenu. De même, face aux délateurs, il ne fallait jamais extérioriser ses pensées intimes ou livrer l’adresse d’autres déportés de peur de les voir émigrer vers d’autres sites, comme la région infernale de la Kolyma. Les Rouges avaient tout simplement adopté une direction de pensée totalitaire, largement opposée à celle de leurs peuples opprimés. La civilisation marxiste nivelait les masses par le bas et dévorait les siens ! En supprimant les élites, le régime cherchait à abrutir le peuple esclave, à le dessécher spirituellement, à le crétiniser somme toute. Du temps de la Grande Catherine, les haleurs des bateaux le long de la Volga, avançant pieds nus dans la glèbe, avec le fléau s’abattant sur leur caboche, marchaient dociles face à l’épreuve. Guidés par le Petit Père des Peuples, les serfs modernes, abrutis par la doctrine bolchevique, manipulés et conditionnés par la nouvelle ère de la faucille et du marteau, constituaient désormais le troupeau servile d’appoint pour faire triompher l’inhumaine dictature du prolétariat.

Ordre d’incorporation : L’offensive allemande de novembre 1941 arrêtée à 30 km devant Moscou, la pression de la Wehrmacht sur Smolensk, l’explosion du front Sud et l’avancée de la VIème Armée de Paulus vers Stalingrad obligèrent Iossif Staline à changer de fusil d’épaule avec les déportés. « Qui veut être libre, devra prendre les armes pour chasser la Bête de la Sainte Russie ! ». Je ne demandais pas mieux que de quitter mon coin perdu. Porter un uniforme signifiait avoir quelque chose dans le ventre, surtout que la santé déficiente me jouait des tours en avril-mai 1942 lorsque le Staline Prikaj (ordre) nous demanda si nous voulions être incorporés dans l’Armée Rouge. Rien de plus pire au vu de ce que j’avais vécu ne pouvait franchement m’arriver, me raisonnais-je. Qu’importait la mort, même sous un autre uniforme, pourvu que ma gamelle fût remplie !

Au pays du riz et du coton : Nous descendîmes en train vers Alma-Ata pour suivre une formation militaire. Les ordres venant de haut-lieu mettaient toujours une éternité à parvenir aux échelons inférieurs. Alors, en attendant de nous embrigader, nous fûmes impliqués en région ouzbek dans un kolkhoze Staline, tant était vivace, partout en URSS, à cette époque, le culte de la personnalité du Maître du Kremlin ! Notre première tâche consista à niveler des friches bosselées dans le but de créer des carrés agricoles propices au développement du coton et du riz. Le climat est tout spécialement indiqué pour ces plantes qui adorent avoir leurs racines en sol humide. Pour ce faire, nous étions équipés d’un bard (nozilki = civière) pour transporter l’excédent de terre à décaper sur les monticules et à l’amener dans les dépressions, histoire de plate-former le terrain inculte. Puis venait la phase de l’irrigation qui s’opérait à partir d’un dédale de rigoles qu’on ouvrait ou fermait en fonction de l’eau à accueillir dans les damiers terreux. Un malheureux chameau (verblioud) tournait inlassablement la noria, une énorme machine hydraulique, sertie aux extrémités de récipients en forme de cruches, qui allait puiser en contrebas la précieuse eau de l’Amou Daria et la déverser dans le dédale des canaux. Le riz était semé à la volée dans l’eau stagnante qui s’évaporait au bout de quelques semaines, laissant alors percer ses pousses vertes. Les grains de coton, identiques à des fayots, étaient plantés dans le terrain sablonneux. Des nuées de personnes en récolteraient plus tard les précieux ballonnets ouatés.

Ma santé déclinant, je tombai malade, frappé par la dysenterie au point d’en redouter la mort. Je me retrouvai à l’hôpital, essayant de juguler les traînées de sang qui émaillaient sans fin mon pantalon. Durant deux semaines, je fus nourri au charbon de bois et à la craie. En sus de la déshydratation qui était un supplice car j’avais une soif de baleine, s’ajoutait une chaleur de + 40°C à l’ombre. Des centaines de macchabées étaient emportés sur des chariots ; de la chaux vive (sur les corps encore tièdes !) saupoudrait les dépouilles gisant dans la fosse commune qu’un bulldozer avait creusée précédemment. Je l’ai vu pour en témoigner. Un lieutenant russe m’avait mis en garde de ne rien boire, surtout pas l’eau coulant dans les areks, ces rigoles d’irrigation amenant l’eau de l’Amou Daria vers les plaines horticoles. Avec les touffes épineuses grillées par l’aridité des lieux, rondes comme un ballon et emportées par le vent chaud du désert, je me confectionnai un feu dont les braises me servaient à carboniser mes tranches de pain : je mangeai du charbon noir de pain pour éradiquer ma dysenterie.

Féru en connaissances mécaniques, j’ai pu gagner l’estime du responsable de ce grand domaine (présidiate) en devenant réparateur sur moteurs : carburateur purgé de ses impuretés, carter remonté, allumage réussi prouvaient mon savoir-faire, gratifié bientôt de savoureuses galettes de pain.

Ces victuailles prisées étaient cuites à l’intérieur d’un four dont la forme rappelait une tasse retournée. Par la porte, on projetait sur la paroi chauffée à blanc la pâte de pain qui dorait comme un gâteau de fête. Des tiges de coton, combustible à foison de la région, entretenaient la chaleur interne du foyer.

Les chaudes nuits m’obligèrent à creuser dans le sol aride une excavation de deux mètres de profondeur, large comme un cercueil, dans laquelle je me glissais. Il fallait s’envelopper comme une momie, car le vent des steppes apportait un foisonnement sans fin de sable qui s’écoulait dans mon terrier. Les piqûres de scorpion étaient à redouter. Nous avons pu vérifier le propre suicide de la bestiole qui n’hésitait pas à s’autodétruire avec son dard lorsqu’une ceinture de feu, faite d’essence enflammée, lui interdisait toute sortie de secours.

Je me suis permis un jour une facétie qui aurait pu me jouer un vilain tour. Me trouvant seul au bureau (kantora), je n’ai pas manqué de glisser une cigarette moulée à-la-russe dans la bouche de Staline, son affiche me rappelant tous les malheurs dont je le tenais pour responsable. Je m’éclipsai sans être surpris dans l’exécution de mon fol acte. Un crime de lèse-majesté ! Sans doute avais-je voulu me venger de ce parti-pris qu’Il avait à l’encontre des Polonais. Un dessin sarcastique montrait le laboureur-président Pilsudski, fouet en main, cravachant le bétail humain chargé de tirer la charrue de l’Etat. Un Russe ignare qui prenait pour argent comptant un tel dessin, s’imaginait à tort que tout le peuple polonais était pressurisé par ses dirigeants.

Combien de fois nous a-t-on traités de paysans riches ? Nous ne méritions que notre mauvais sort pour avoir abusivement exploité d’autres misérables catégories ! Mais souvent, le bon peuple russe, qui avait le cœur sur la main, malgré son dénuement extrême, nous plaignait sincèrement de notre infortune.

Dans la VIIIème Armée du général Anders : Une visite médicale et un nouvel uniforme qui remplaçait mon pantalon rayé me propulsèrent dans l’armée polonaise du général Anders. Sur les rives de la mer Caspienne, à l’image du V à l’envers des oiseaux migrateurs, je me retrouvai leader de formation, guidant de part et d’autre de la route mes malheureux compagnons d’incorporation devenus nyctalopes, c’est-à-dire souffrant de malvision par suite des privations endurées. Le port était plein de monde, de quoi affoler mes oiseaux. Ils me remercièrent chaleureusement en montant sur le bateau. Deux orchestres, un russe et un polonais, lançaient leurs airs de polka et de mazurka. A entendre les mélopées de mon pays, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Ici, je n’avais rien vécu d’agréable mais de quoi serait fait demain ? pensais-je. Sans doute moins pire géhenne que celle que j’avais connue ! Je transitai par la Palestine et l’Egypte, je participai à la campagne d’Italie et ses durs combats dans le 1er régiment d’artillerie lourde, puis au 7ème régiment d’artillerie anti-aérienne.

J’ai connu un ami, un dénommé Pakowski, extirpé lui aussi des vallées aurifères de la Kolyma. Il en avait subi des épreuves ! Les captifs, croyant berner l’administration, avalaient les pépites d’or, mais les rayons X détectaient leur présence sur les plaques des radios. Pépite d’or = pain. Quels interdits ne bravait-on pas pour calmer la faim ? Les chapardeurs étaient battus jusqu’à ce qu’ils rendent gorge, c’est-à-dire qu’il leur fallait retrouver leur forfait culotté dans les selles. La sanction encourue, croyez-moi, décourageait toute nouvelle tentative. Comme j’étais devenu polyglotte (parlant le russe, l’anglais, l’italien et plus tard, le français et l’allemand), Pakowski me considérait comme son frère auprès des administrations où il ne comprenait pas un traître mot. J’ai fini la guerre comme chauffeur de la Croix-Rouge (Red Cross) dans l’Armée américaine, puis j’ai été évacué sur l’Ecosse. Démobilisé en 1947 à Osnabrück, ne sachant pas trop où aller après avoir été arrêté à Bitche (j’ai séjourné 2 mois à la prison de Sarreguemines pour passage clandestin de la frontière), j’ai exercé ensuite le métier de mineur durant 28 ans.

Ni l’armée anglaise, encore moins le régime soviétique ne me règleront le surcoût des ces années amères que j’ai passées chez eux. Ainsi va la vie ! »

Rozinski Wladislas, né en 1921, habitant Farébersviller    

 

 

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