Les prisonniers mosellans de la IIème guerre mondiale captifs en U.R.S.S.

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Depuis la victoire de Stalingrad, l’Armée Rouge, ressourcée, fonçait agressivement vers le sanctuaire nazi, au pas de charge revanchard !

Crimes féroces des partisans, atrocités et mauvais traitements systématiques des unités de la Garde de Staline, brutalités sanguinaires d’androgynes Flintenweiber , fouilles musclées, coups de folie des bourreaux, marches exténuantes, rudes interrogatoires à claques suivis de passages-à-tabac perpétrés par d’ombrageux commissaires politiques, déficiences sanitaires et manques de nourriture accentuèrent l’Épouvante des captifs après leur reddition.
Pris dans les filets de l’Armée Rouge, environ quatre millions de prisonniers allemands dont un million de civils furent récupérés comme forces vives pour participer à la reconstruction du pays dévasté. Ils se retrouvèrent alors disséminés dans les camps concentrationnaires de l’U.R.S.S., dans les commandos-bataillons de travail et dans les bagnes de forçats, lesquels essaimèrent du cercle polaire à l’inquiétante Sibérie.
Khranit vetschno ! A conserver indéfiniment ! Telle était la mention annotée sur les dossiers judiciaires des victimes du goulag.
Une autre sentence (prikaz) de Staline martelait que les prisonniers de guerre devraient se souvenir longtemps de leur calvaire et de leur temps de rédemption passés en Russie. Il fallait, pour les fiers vaincus de ce feu IIIème Reich qui s’était voulu millénaire, que le tourment barbare enduré par la captivité frappât leurs descendances jusqu’à la quarantième génération !
On ne s’attaque pas impunément à l’URSS sans devoir en payer le prix ! Les grognards de Napoléon en avaient fait la cruelle expérience en s’avançant dans un pays-souricière dont ils ne trouvèrent plus la trappe de sortie ! Berezina de malheurs et de souffrances ! Molotov avait confirmé les craintes des prisonniers de Stalingrad en déclarant qu’aucun Allemand ne reverrait son pays tant que la reconstruction de la ville martyre n’aurait pas été achevée. Les Woennoplennych firent ainsi connaissance avec le monde communiste, secret et brutal.
En mai 1945, l’Armée Rouge razziait sans vergogne sur les champs de ruines. Tout ce qui était utile à la patrie soviétique allait être ramené dans les bagages par camions et surtout par chemin de fer.
L’URSS manquant de bras et pour parer au plus pressé, de rapides et élémentaires objectifs furent assignés aux prisonniers allemands : charbon, tourbe et divers minerais à extraire, voies routières et ferrées à réaménager, ponts à retaper, canaux, barrages, canalisations à remettre en état, réseaux à enfouir, immeubles à restaurer, équipements industriels en Oural à dynamiser, le tout avec un mépris caractérisé de la vie humaine.

Le Gupwi , un système concentrationnaire identique au Goulag.


Lénine avait dit : « Que celui qui ne travaille pas, ne mange pas ! » Dès 1919, dans les camps de redressement, l’activité des forçats russes, ces antibolcheviques sanctionnés durement pour leur refus de se couler dans le moule rouge et d’adhérer aux doctrines marxistes, tout comme la mise-en-boîte ultérieure des prisonniers de guerre, étaient régentées par les bases du régime du Travail, 1er commandement de la Table de la Loi du Labeur.
Le Soviet Suprême, promoteur du développement tout azimut d’une Velikaïa Rossia idéalisée, chercha à travers ses programmes quinquennaux à tenir la dragée haute au Capitalisme.
Dognat i pregnat, produire et dépasser ! Ce leitmotiv déraisonné consistait à injecter la matière humaine, au travers des camps de redressement et de rééducation par le travail, dans la construction pharaonique de la Grande Russie et ainsi dépasser le libéralisme yankee.
Plus de 5 000 camps relevant du Gupwi allaient parsemer cet immense archipel de la Désolation.

Des milliers de Mosellans connurent la double peine : incorporation de force et captivité !


Saignée à mort à Stalingrad, la Wehrmacht cherchait de nouveaux hommes-ressources. Suite aux ordonnances promulguées vers fin août 1942 par les Gauleiter Wagner pour l’Alsace, Bürckel pour la Moselle et Simon pour le Luxembourg qui rendaient obligatoire le service militaire dans l’armée allemande, et ce en violation du droit international, l’immense majorité de ces jeunes Schpountz fut envoyée sur le front de l’Est comme Kanonen-futter. Beaucoup furent faits prisonniers par l’armée soviétique, soit au combat, soit après évasion des lignes allemandes. Tract en main, les courageux transfuges espéraient survivre en participant à la lutte dans les rangs alliés. Une grande partie des Alsaciens-Mosellans, des Belges et des Luxembourgeois fut regroupée dans le camp 188 de Tambow. Appelé pompeusement camp des Français, cet home-de-la-décomposition-humaine avait la particularité d’héberger plusieurs autres nationalités, -la plupart étaient des ressortissants des armées défaites de l’Axe- et il vit même arriver des captifs japonais durant l’automne 1945.
Tambow ne fut toutefois pas le seul lager de détention ; en effet, de nombreux Malgré-Nous séjournèrent dans une ribambelle de camps établis du cercle polaire aux confins de l’Oural, sans oublier les camps européens gérés par les tentacules de l’Armée Rouge en Pologne, en Roumanie ou en Hongrie.
L’opinion mosellane éprouve encore le sentiment, que s’agissant des Malgré-Nous prisonniers en U.R.S.S., personne dans l’hexagone ne comprend rien à leur problématique ! Un amalgame négatif dans l’ensemble s’est ancré en France profonde pour leur coller souvent une panoplie d’identités des plus douteuses.
Victimes de deux dictatures qui s’étripèrent monstrueusement, les Zwangsrekruten d’Alsace et de la Moselle, soldats-du-trop-tard et du-trop-peu, vécurent souvent un double Golgotha : guerre abhorrée suivie pour beaucoup d’entre eux d’une captivité sans espoir de retour.
Passant en revue leur douloureuse rétrospective, trop longtemps passée sous silence après-guerre, les enfants des rives de la Moselle et du Rhin, lâchés par la lâche France de Vichy, en voulurent à la Nation d’avoir sacrifié leur jeunesse anéantie dans la honteuse abdication de l’Armistice.
L’incorporation de force nazie, sous menace de déportation à l’encontre de la famille en cas de désertion du fils, n’étant pas seulement une violation des Droits de l’Homme mais également un crime de guerre, il eût été tout indiqué que ceux qui furent contraints de s’y résigner, bénéficiassent, en tant que capturés sur le front russe, du statut de déportés par la Wehrmacht ! Mais aucun gouvernement français après la Libération ne se soucia de l’établir, au vu de leurs malheurs vécus qui auraient dû inciter la République à s’intéresser avec bien plus d’estime à cette catégorie de victimes de guerre.

Rouss’pétances !


On estime à 22 000 le nombre de Malgré-Nous (Moselle, Bas-Rhin, Haut-Rhin) disparus au combat et à 20 000, ceux morts en captivité, ce qui représente pratiquement le tiers des 132 000 requis de force.
Sur les 40 000 Malgré-Nous faits prisonniers, Pierre Rigoulot estime à 50 % la mortalité de nos compatriotes après leur capture. Au regard de cette guerre, aucun autre département de l’Hexagone n’a connu une telle hécatombe de sa jeunesse sacrifiée !
Après avoir été libérés des crocs de la Bête geôlière, des Malgré-Nous rescapés confièrent à leurs proches et à la plume leur mal-vivre carcéral et les conditions de survie extrême auxquelles ils furent soumis. Mais leur diffusion dépassa rarement la sphère régionale. Un peu à l’image de la goutte de phosphore qui s’incruste dans les chairs et qu’il faut plonger dans un bain d’eau pour éteindre ses effets, trop longtemps, la captivité vécue fit taire ses brûlures à l’Histoire en plongeant les rescapés dans le monde du silence.
Le maréchal Joukov, commandant la zone Est de Berlin, avait dit à un captif de Creutzwald, Hoen Alfred, revenu le 9 septembre 1951, au moment de son transfert vers la zone Ouest d’oublier et de se taire. Schweigen und vergessen ! Mais heureusement, on ne bâillonne pas ainsi la Mémoire sous forme de rodomontades verbales. Soljenitsyne, dans le style d’un précurseur courageux de la Glasnost, avait osé le faire en son temps en écrivant : « l’Archipel du Goulag est une terre sans écriture et la tradition orale s’interrompt avec la mort des habitants.… Que votre mémoire soit votre unique sac de voyage. Retenez tout ! Souvenez-vous de tout ! Seules ces graines amères auront peut-être la chance un jour ou l’autre de lever. »

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Syndrome de stress post-traumatique


Dureté carcérale, sévérité doctrinaire et désordres psychiques ont affligé maint retour et empoisonné l’existence du cercle familial. Ces névroses d’effroi, cendres encore chaudes des braises de l’enfer vécu et qualifiées à bon escient de névroses de guerre ont débordé les capacités de défense physiques et morales de l’individu et l’ont parfois conduit à une disparition prématurée. Issus des modèles de démocraties contraires au léninisme, les prisonniers français payèrent un lourd tribut à la russianité. Certaines dépositions recueillies par le 2ème Bureau à Chalon-sur-

Saône en automne 1945, au moment du rapatriement des captifs français, nous donnent un bref aperçu des exactions commises par les troupes soviétiques assoiffées de vengeance. L’un d’eux a même eu cette affirmation pour dire que l’Enfer de Dante était un charmant paradis comparé aux Lager (camps) qu’il avait connus.
Les rapports secrets concernant les conditions épouvantables de la détention, auxquelles ne furent pas étrangers certains fieffés kapos alsaciens-mosellans, relèvent encore d’une prescription dissimulatrice. Sur la base de ces interrogatoires établis par le capitaine Schwing, les maladies savamment édulcorées parIoussitchew, le chef du camp 188, ne correspondent pas aux assertions des rescapés. Ignorant jusqu’à 

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l’existence même du fameux gupwi, les services secrets français notèrent cependant que Staline qui cherchait à dompter la continentalité de son empire exigeait la présence assidue d’ouvriers de tout acabit pour faire reculer les terres encore vierges de la steppe.
Derrière les barbelés rouges, les esclaves modernes opérant dans les bataillons spéciaux de travailleurs (ORB, Otdel’nyi Rabočij Batal’on) ou dans les camps d’amélioration par le travail (ITL, Isprawitelno Trudowoj Lager) furent sacrifiés au nom d’un avenir radieux promis à l’Homo soviéticus.

L’acier dans le combinat géant de Magnitogorsk, les métaux nobles truffant le sous-sol de l’impitoyable Kolyma, les cultures intensives du coton, les tourbières, les industries forestières en Carélie demeurèrent les fers de lance du régime pour prouver au monde la détermination bolchevique à jouer désormais dans la cour planétaire. Quel que fût le camp dans lequel végétèrent la plupart des prisonniers, tous furent victimes de la nature hostile, de l’approvisionnement précaire, de maladies, d’épidémies, du froid, de mauvaise hygiène, du dénuement total, de manque de nourriture, de la pénurie d’équipements de 1ères nécessités, de manques sanitaires.
Leur avenir se résumait à l’horizon restreint de la prison-désespoir, à l’outplotnénié (tassement concentré), au katorga (bagne) si bien décrits par Soljenitsyne où leur vie, mise à mort lentement, 

s’étirait avec une énergie farouche comme les sanglots longs d’un accordéon qui expire.

Un Golgotha sur la via dolorosa !

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Que ressort-il de ces témoignages au couteau que le temps peine à cicatriser ? La marche-ou-crève de l’animal humain dans les colonnes de désolation ramenées de l’arrière du front éliminait de nombreux éclopés, victimes des gardes qui liquidaient par fureur d’âme et par soif de vengeance les plus affaiblis. Il valait mieux rester proche des hommes d’escorte pour éviter le rentre-dedans d’hystériques tankistes ou la colère noire des civils armés de fourches, hostiles 

lanceurs d’avoinée de pierres ou écumants postillonneurs de crachats. Durant les trajets en wagon, le sadisme des konvoïs (gardes) consistait à distribuer des harengs fumés et du pain dur en plein été ; cette ration sèche déshydratait encore davantage l’organisme car la soif demeura de loin le 

pire ennemi du bétail humain. Un seul seau par wagon, car trop de boisson distribuée aurait provoqué bousculade et pagaille monstre au grand déplaisir de l’escorte chargée de ramener l’ordre ! On léchait en conséquence les ferrures intérieures que la condensation avait perlées d’humidité bienveillante.
« Le voyage dura 18 jours, il faisait un froid glacial. L’intérieur du wagon était d’ailleurs blanc de givre. Vers 5 heures du matin, les gardes russes ouvraient la porte et nous envoyaient des pelletées de neige à l’intérieur, histoire d’étancher notre soif. Ils nous distribuaient la moitié d’une boîte de conserve de soupe pour la journée. Le trajet fut épouvantable : au départ et encore plus durant le voyage, nous avons énormément souffert de la dysenterie. La merde gelée qui avait 

heureusement figé en raison du froid vif s’étalait partout. J’ai eu les orteils gelés, on me les amputera plus tard (à la pince) » Zingraff Casimir.

Le dosage alimentaire entretenait juste le travailleur épuisé tandis que l’habillement riquiqui couvrant les bêtes d’infortune s’avérait inadapté aux conditions 

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atmosphériques. La crasse enveloppait, à l’image des écailles de poisson, la peau des tordus par les souffrances. « Nous étions en fait si sales que c’étaient les morpions qui se grattaient ! » Tous les témoins sont unanimes pour affirmer que la faim et la soif furent une réelle horreur.En effet, le transport par voie ferrée véhiculait une hygiène déplorable ; l’affaiblissement physique 

s’aggravait avec le syndrome de l’enfermement. Enjambant les cadavres empilés qui avaient servi de calfeutrage au froid glacial, tombant sur le ballast dès la porte coulissante ouverte, des êtres qui avaient presque cessé de l’être, au visage émacié, remerciaient le Ciel d’avoir réussi miraculeusement à supporter les aléas catastrophiques du trajet interminable. Mais le pire ne faisait que venir à l’arrivée au camp !Pour ces cadenassés de la vie captive, les calamités, pires que les plaies d’Égypte que peuvent endurer des prisonniers, y assaillirent des milliers de reclus. 

 En guise de repas, les pains spongieux et la soupe aqueuse parfumée aux chiures de punaises constituaient bien souvent le seul mets lorsqu’il en restait suffisamment dans le chaudron, après les vols et les détournements perpétrés par des spécialistes zapzerapeurs (voleurs) et certains entretenus du système. Hooliganées contre de la vodka et de la mahorka (tabac) par des intendants corrompus ou par des gardiens témoignant leur répugnance profonde à allouer des rations à leurs ennemis jurés en pensant à leurs propres familles affamées, les vivres, rares de surcroît, bipassaient souvent dans 

Classés comme Stalinspferden (Pferd=cheval), les portefaix rompus à toutes les charges, sucés aux quatre veines, s’identifiaient aux crevards, ces individus vidés, exsangues, aux extrêmes limites de résistance qui mouraient au bout de 2-3 jours de présence au lazaret.des circuits parallèles de distribution. A l’image des 

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malheureux bateliers-haleurs pliant l’échine le long des berges de la Volga, les captifs allaient servir de chair-à-industrie dans de titanesques chantiers dignes du travail d’un Romain. Nos pantins, robotisés par le système concentrationnaire, furent attelés au formidable bond-en-avant de la Machine infernale. Routes, villes, canaux, voies, tourbières, usines, combinats, kolkhozes parsemèrent les exils intérieurs de cette retraite en Russie profonde. 

« Comme l’asticot se repaissant dans le lard, les maladies masquées s’insinuent dans les corps affaiblis et affrontent, insatiables mégères, la médecine qui balbutie sa thérapie. La mort gourmande est maîtresse à bord du 188 malgré les louables efforts des praticiens si démunis de tout ! La gale, parlons-en, une vraie galère ! Elle qui, pareille à la lèpre, suppure, nécrose et colle aux habits comme de la glu indécollable. Je pense à certains de nos malheureux gars, couchés dans leurs excréments avec leur peau grattée jusqu’à l’os. Beaucoup traînaient des plaies qui ne pouvaient guérir d’elles-mêmes sans l’aide de médicaments. Leurs suppurations collaient au tissu de l’uniforme. Arrachée chaque matin, la plaie s’étendait en nécrosant les tissus périphériques. On ne voyait pas d’issue favorable faute de remèdes. Les pires à plaindre étaient les malades rendus aveugles par la gale éruptive qui collait et cicatrisait leurs paupières purulentes, les voleurs de pitance en profitaient ! » Jean Thuet .

Faute de manifester une attitude honnête envers le travail, la portion de survie se trouvait encore réduite au vu de la norme non atteinte. La loi du débrouillard culotté et individualiste qui faisait semblant ou qui bossait le moins possible dominait dans le SYSTEME vénal du Gupwi. Il en résultait un sabotage économique 

prisonnierMoselle07permanent et largement déficitaire au regard de la planification quinquennale. 

Le faire-semblant ronronnait de bien-être fausset, on pigeonnait à merveille et sans scrupule son prochain. On truandait l’autre ; la norme non atteinte allait réclamer une charge supplémentaire de travail aux larbins de service. S’apercevant très vite que le gaspillage dépassait largement les seuils de rentabilité exigée par les stakhanovistes de la Révolution rouge, chaque captif arnaqué cherchait à devenir à son tour un routinier partisan du moindre effort.
A côté d’une industrie déraisonnée qui polluait mortellement des contrées entières (la région pelée autour de Kouïbychev par exemple), avec la toufta, ce système vénal de tromperie sur la quantité et la qualité du travail fourni et le primitivisme constaté un peu partout, le Pays s’enfonçait dans la désolation. A Karaganda, le mineur hanté par la peur de ramper dans le trou terrifiant des veines de charbon, ne laissait rien paraître, sur sa gueule noire, de l’effroi vécu, au sortir du puits archaïque.
Faire proliférer du blé aux limites de la toundra gelée, c’était le défi fou lancé par des agronomes cinglés à la Nature et que jetaient fatalistes, les semeurs aux larmes de glace sur la banquise terrestre mordue par le gel. L’absence de mécanisation performante fondait insidieusement la masse captive ; les tâcherons utilisaient des instruments primitifs qui étouffaient plus qu’elles n’encourageaient les rendements. Dans les kremlins boisés, et principalement à Tambow, les ratatinés par le boulot broutaient goulûment leur nourriture de moineau. « Quand un loup a faim, il mange des mouches ! » Ce proverbe russe donnait ici tout son sens à la polyphagie.
Sujettes à l’inondation au moment du dégel, les cabanes enterrées et basses, semblant comme écrasées par la misère et la rudesse des matériaux naturels utilisés, en confortaient l’insalubrité. Les vermines au pluriel avaient vite trouvé leurs peaux de prédilection et avec la promiscuité sardinière aidant, elles essaimaient, contribuant encore, de par leur fléau, à exaspérer la susceptibilité des encagés.
Pour ne pas être de reste, les maladies s’amplifiaient dans les profondeurs du terreau insalubre. Les carences nutritives dévitalisaient les momies ambulantes et entraînaient la pellagre, voire la démence. Tuberculose, hydropisie, scorbut s’acoquinaient aux dystrophies, dysenterie, entérocolite, pneumonie et pleurésie.
Ulcérations gangréneuses et engelures putréfiées constituaient des voies d’accès faciles pour les bacilles, ces bâtonnets frappeurs du tétanos. Les lazarets de fortune demeuraient malheureusement orphelins des remèdes de première nécessité.
Dans les gîtes forcés, la Mort fauchait les rangs. La libération des souffrances terrestres et le glissement lascif vers un état bienheureux d’apesanteur, à l’image du forçat épuisé tombant de lassitude, accompagnaient les râles des agonisants désespérés de ne plus revoir leurs familles. Enterrer les macchabées sous de telles latitudes glacées pour leur dernier voyage sur terre relevait de l’exploit. Sous la lune rousse, le blizzard pétrifiait les cimetières remplis de crevés, avec leurs pieds cette fois bien dans la tombe.
Les rafales sauvages hurlaient en cacophonie avec les corbeaux le De profundis in terra en attendant l’arrivée printanière du redoux qui permettait de combler les basses-fosses, aux emplacements effacés à jamais. Manquant de chaleur naturelle et surtout humaine, dans l’air nauséabond générateur d’insomnies élastiques, les effarés broyaient du noir, cédaient aux réflexes du chacun-pour-soi, aux calomnies, aux coups de gueule. Toute situation devenait prétexte à l’empoignade verbale ou musclée des protagonistes ! Le manque de place et d’intimité, le pet de travers, les privilèges et la nervosité provoquaient des épanchements de fiel. Des bagarres explosives laissaient parfois des morts sur le carreau. Les cauchemars-tortures entretenaient le chœur des démons dans les piaules des troufions râleurs. Les sous-alimentés chroniques s’habillaient avec les moyens du bord : comme le chiffon russe (Fusslumpen) pourrissait vite à force d’être mouillé dans les galoches trouées, on le remplaçait par des tchétézi, ces chaussures à pneu et à semelle de bois.
L’idéologie serinée par les commissaires politiques matraquait le fait qu’il fallait faire payer la dette aux envahisseurs venus les armes à la main et que ce châtiment n’était que juste réparation au Mal commis.
A Tambow, certains kapos, chefs de corvée disciplinés au cœur froid comme l’hiver arctique, chargèrent à mort la barque des damnés ! Le Politruk cherchait à extirper l’ordre bourgeois du mental des individus qui, aux yeux du Kremlin, n’existaient pas en tant qu’êtres humains, car ils faisaient partie d’un collectif grégaire qu’une minorité agissante de sous-fifres, roitelets flicards sur le terrain, menait à la baguette et décérébrait. L’embrigadement docile des mercenaires kaki chloroformait leurs agissements et finissait par instrumentaliser leurs actes qui régentaient le bon ordonnancement des camps. Les Ponce-Pilate, girouettes vertueuses à la solde de la Bouffe et des avantages acquis, endossèrent à merveille leur rôle de nouveaux chevaliers prosoviétiques. En odeur de sainteté stalinienne, les canailles rampantes abreuvées au lait communiste obéissaient au pied de la lettre aux recommandations carcérales. Des gardes serviles inféodés à l’Antifa infligeaient à leurs victimes le régime des punitions (karzer) et des corvées merdiques.

Pourquoi la désertion chez les Russes ?


Refusant de combattre pour la guerre de brigandage hitlérienne, souvent agoni d’injures anti-françaises, soumis au drill prussien et aux chicaneries infectes dans les casernes, le Sau Franzosekopf allait servir de chair-à-canon, au plus près des lignes ennemies, afin de colmater les brèches et stopper les offensives russes.
Que faire ? Mourir sous un uniforme honni, survivre à la grâce de Dieu ou s’évader intelligemment à la moindre occasion, (cette solution avait l’avantage de pallier les représailles nazies sur leurs familles) voilà leur cruel dilemme sachant qu’en cas d’évasion avortée, les Allemands les fusilleraient pour l’exemple !
Beaucoup de ces recrues forcées tentèrent de rejoindre les Alliés sur la ligne de feu. Un grand nombre d’entre eux choisit cette voie de salut plus que risquée avec les dangers mortels encourus : pensons aux exécutions sommaires perpétrées par certaines unités de la Garde russe.
Les Soviétiques, informés par la France Libre de cette situation particulière, lancèrent des appels à la désertion : les tracts, du genre Sdajus, ne Strelatje (je me rends, ne tirez pas !) promettaient leur retour rapide dans les rangs de la France combattante. Semblant survoler le Niemandsland, les voix envoûtantes et persuasives des haut-parleurs incitèrent les incorporés de force à venir rejoindre De Gaulle et la France libre. Parfois, les paroles enflammées susurrent qu’il est bon de déserter gamelle à la main et même, pour mériter le repos du guerrier, de se tenir prêt à honorer des centaines de houris ! Promesses en l’air ! Hélas, un tout autre sort que celui auquel on les conviait les attendait. Dépossédés de leur nécessaire vital et sentimental, ils furent soumis à des marches harassantes à partir des centres de tri FPPL (Frontovoï Priemno Peresylnyj Lager) puis expédiés par convois mortels vers Tambow, à 450 km au sud de Moscou ou vers d’autres camps jusque dans la lointaine Sibérie.

Survivre au jour le jour dans les camps, notamment celui de Tambow


A côté des centaines d’autres camps d’emprisonnement (Novossibirsk, Segesa, Morschansk, Tcherepovets, Focsani, Riga ou Kouïbychev,….) dans lesquels séjournèrent également des milliers d’Alsaciens-Mosellans, le camp 188 de Tambow restera sans doute celui sur lequel on a le plus parlé, en essayant de mille manières de redire ou de réécrire souvent le même propos : Tambow la géhenne était pire, à plus d’un titre, que les travaux forcés à Cayenne, même si un rayon culturel, un flash d’activisme chaleureux émis par l’Antifa - groupe antifasciste influent de délégués choisis parmi les prisonniers de la Wehrmacht pour fustiger le régime hitlérien, régenter la vie intérieure du camp et les consciences ou prôner l’absurdité de la guerre - venaient de temps en temps y réchauffer la grisaille de l’existence. Mentant comme ils respirent, avec des méthodes dignes des procès truqués de Moscou, les affidés antinazis désinformèrent et manipulèrent à souhait l’opinion.
D’aucuns les accuseront d’avoir vendu leur pays et leurs frères d’armes. Combien d’entre eux seront approchés par le Smerch (service du contre-espionnage, appelé aussi Mort-aux-espions) et transformés en occultes agents de renseignements une fois leur retour programmé dans l’hexagone ?

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L’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions. Elles furent cependant rares à Tambow.
La vie rendue ténue par les privations côtoiera la mort au quotidien, dans une atmosphère de soumission. L’empreinte stalinienne imposant ses ordres rôdait à pas lourds. La mainmise de l’appareil carcéral sur les individus programmait leur vie captive dans ses moindres détails. Il fallait obéir si l’on voulait survivre mais d’abord travailler pour mériter sa croûte !
Tambôôve ! Deux syllabes qui sonnent le ré et le mi du glas. Parfois soixante morts en une nuit !
Morts de…. ? Les rescapés pourraient mieux que quiconque égrener leurs lents supplices : corvées éreintantes et humiliantes, prowerkas interminables (appels), travaux de force, sévices infligés par des kapos sans scrupules, famine, sous-nutrition, vols, vermine, sévices, travail forcé en forêt, dans la tourbière et à l’écluse, épidémies radicales entassèrent les dépouilles dans la morgue n° 22, mais également dans la baraque 112 de la quarantaine. Des milliers de leurs carcasses anonymes reposent agglutinées dans les charniers de la forêt-nécropole de Rada, à 12 km de Tambow-ville.
L’existence raisonnable qu’avaient connue les 1500 avant leur départ pour l’Algérie, était devenue, hélas, après le 7 juillet 1944, une pâle photocopie du modèle précédent. Le camp dit des Français, au fil du maudit temps qui passait si lentement, s’apparenta dès lors plus à la descente aux enfers. L’hiver rigoureux trouva les captifs complètement dépourvus. Les sandales-godillots trempés par le froid polaire s’apparentèrent à des instruments de torture. Retirer les chiffons pourris permettait de découvrir des pieds gangrenés de parfaits cadavres ! L’affaiblissement de la résistance humaine dû à cette promiscuité, la marque olfactive de la décomposition émanant de la morgue et l’odeur méphitique du Bouc dans les tanières, où les rats pouilleux cohabitant avec les abjectes légions de parasites transportaient les épidémies et mordaient à tout va vivants et macchabées, ajoutèrent au stress des vaincus. A la déception de ne pas partir vers Alger s’additionnèrent embrigadement idéologique, épuisements, adversités en tout genre, vexations, maladies, morts, surpeuplement, favoritisme de quelques-uns et exploitation de milliers d’autres.
Voilà réunis les ingrédients explosifs qui allaient envenimer l’après-Tambow. La perte de contrôle de l’appareil policier par le Club des Français qu’on accusa à tort ou à raison de tous les maux dès le rapatriement, fut le résultat de la séparation du politique avec le militaire voulu par la direction russe du camp ce qui fit, entre autres, émerger le rôle très discutable et criminel de certains sergents-flics, garde-chiourme aux mains couvertes d’ignominie. La cohorte des chefs et le Club des Français, à travers leur hiérarchie compliquée, aggravèrent les conditions barbares de cet hébergement exécré. Ce lieu sinistre donnait l’impression d’être une espèce de lourde camisole rustique, taillée dans la bure policière et le cilice militaire, étoffes idéalement répressives pour délarder le monde captif.

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L’unique convoi des Mille Cinq Cents


Concernant l’heureux sort des 1 500, ces heureux rapatriés ont eu la chance extraordinaire d’être libérés de Tambow. Mansuétude russe ?
Des milliers de Français ont été bernés par ce geste amical que beaucoup considèrent aujourd’hui comme une excellente publicité à la gloire du pays des Soviets alors que tout était savant calcul chez le Maître du Kremlin.
Les 1 500 avaient d’abord été pressentis pour servir de bataillons d’appoint sur le front russe (en l’occurrence une brigade Alsace-Lorraine à l’instar de la célèbre escadrille Normandie-Niemen) avant d’être expédiés chez les Alliés. Constitués en unique convoi, ils serviront plutôt d’amorce préalable aux futurs échanges réciproques de prisonniers ; leur retour à Alger devait, d’après les souhaits du Kremlin, conditionner le rapatriement de milliers de prisonniers russes (traîtres de Vlassov, cosaques félons) à regrouper sans délais sur le sol de France pour être expédiés sans état d’âme vers l’URSS.
Après d’âpres négociations entamées fin 1943 début 44, l’Ambassade de France à Moscou obtint le feu vert des instances soviétiques.
Le siège du NKVD dans la capitale moscovite émettra une note très claire concernant le choix sélectif des heureux partants. Une commission franco-russe constituée des généraux Petit et Petrov, lieutenant-général du NKVD, arriva à Tambow le 4 juillet 1944. Un film embellit les scènes de préparatifs de départ des prisonniers. Mille cinq cents d’entre eux partiront effectivement vers Alger le 7 juillet 1944. Le choix des listes pour figurer parmi les 1 500 fut cornélien ; amis, chance, relations, pistons, santé rétablie sélectionnèrent les élus. Malades et paumés furent laissés sur la touche. On élimina aussi les profascistes. « Il s’agira de soigneusement vérifier l’état d’esprit des prisonniers de guerre français et d’organiser leur examen de passage. Tous ceux qui, au vu de leurs aspirations politiques ne sont pas retenus, seront ramenés avec nos collaborateurs vers le camp de Temnikow n° 58 (RSS Moldavie) ou la station Potma sur la voie de chemin de fer de Kazan. »

Tambow, d’abord un camp international


prisonnierMoselle10Spécifiquement réservé aux Français, aux Luxembourgeois et aux Belges comme le stipulait un ordre précis, daté de janvier 1944 et signé par Soprunenko, principal représentant du Commissariat à la Sécurité de l’État à Moscou, Tambow est resté avant tout un centre de tri, un immense camp d’étape fragmenté en zones sous-multiples (zona’h), un Teillager diront les rescapés allemands.
Tambow était, en fait, un authentique lagotdelenija, vocable sous lequel les zek (détenus) désignent un complexe pénitentiaire dispatché en départements de camps. Ioussitchew parlera d’un camp de base, fixe, ventilé en 27 mini-camps satellites (chantiers dans la ville de Tambow, tourbière Koukselski, minoterie Glavmouka, sovkhoze Plodovotch, usine de draps d’Arjenskaïa, écluse Gorelski sur la rivière Tsna, etc..).

Description du camp 188


Ce camp ami en terre alliée mais ouvert à de nombreux ressortissants étrangers, était du type enceinte fortifiée, de forme rectangulaire et situé en plein massif forestier. Un double portail surmonté d’un portique ajouré du nombre 188 écrit en bois argenté de bouleau ajoutait à l’énigmatique. Qu’allait donc y découvrir en entrant, le captif, inquiet à l’idée de tomber sous ce boisseau forestier ?
Semblant avoir été construit d’après le brouillon rapide d’un géomètre pressé, le camp était formé de quartiers en enfilade séparés par des barbelés intérieurs. Des miradors et quatre rangées de barbelés encadraient les gîtes insalubres dont les toits émergeaient à peine du sol. Dans le camp central, il y avait la grande et la petite quarantaines, la rue des Français, des places avec ou sans décors dont une Croix de Lorraine patriotique aménagée en l’honneur de l’arrivée du général Petit, des allées soignées avec des bancs et des bordurettes faites en branches de bouleau, arbre prolifique, des baraques troglodytes sans commodités qu’on appelle en Russie

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zemlianki (maisons enterrées) mais aussi des lazarets, des hospitals ainsi que des baraquements dits utilitaires. Ces excavations creusées dans la forêt de Rada rappelaient vaguement les silos qui conservent durant l’hiver les betteraves fourragères en Alsace.
Sur les toits de ces baraques recouvertes de troncs non équarris poussait un gazon étagé, façon alpage futuriste du stade de Bercy à Paris. Seules, la porte et l’une ou l’autre des fenêtres offraient l’air et la lumière aux taupes bipèdes. Un calorifère en briques offrait sa rare chaleur. La triste convivialité des lieux sordides s’amplifiait face aux installations rustiques prévues pour accentuer le martyre des prisonniers : des bat-flancs pouilleux à double ou quadruple rangée suivant la taille desdites

baraques surpeuplées, à côté de quelques rares biens personnels relâchés par l’écume des vagues de la captivité. Attenantes au camp, les résidences des officiers logeant dans des baraques de plain-pied (naziemnyié), la boulangerie, les annexes, les magasins étaient disséminés à l’entour.
En fait de bercail des Français, cet endroit épouvantable donnait plutôt dans le style bergerie, avec ses troupeaux faméliques guidés par des pâtres veules et d’affreux cabots (kapos).

Des arbres grignotés enlaidissaient le décor. Oui, grignotés car l’écorce prélevée pour être carbonisée ou bouillie dans des infusions servait de remède contre la dysenterie. Lavasse et pain douteux étaient octroyés aux dévalorisés contre des doubles rations détournées, cédées aux profiteurs.

Tractations : L’ogre russe voulait-il vraiment rendre tous les Poucets français ?


prisonnierMoselle12Après le départ négocié des 1 500 heureux bénéficiaires de la mansuétude paternelle de Iossif Vissarionovitch Djougachvili dit Staline et qui furent rapatriés le 7 juillet 1944 via Téhéran vers l’Algérie, environ 300 autres captifs (des malades et des gars écartés arbitrairement) puis les arrivants successifs, crurent longtemps aux promesses de retour annoncées par Olari le Politruk. Ce dernier, revenu enthousiaste de la frontière iranienne, après avoir accompagné le convoi des quinze cents libérables, préjuge que les rapatriements vers l’Afrique du Nord vont s’enchaîner. Pour alimenter cet espoir, des précautions sanitaires (bania), des mesures prophylactiques, des exercices, des parades, des chants martiaux entretiennent l’allant guerrier. Des cours idéologiques sont dispensés aux prisonniers, histoire de les plonger dans l’immersion salvatrice stalinienne avant leur retour en terre d’Algérie. Chargé justement d’organiser, dans le cadre de la réglementation soviétique en usage dans les camps, la vie de leurs coreligionnaires, le Club des Français régentera à sa manière la vie captive, une vie différentielle selon les rescapés qui réfuteront l’organisation militaire et policière du camp des Français, dès son origine. Les plus virulents d’entre eux discréditent les « rats pantouflards qui ont plus tenu à leurs privilèges fromagés qu’à la solidarité affichée envers leurs compatriotes ! » 


Au fil du temps qui passe, l’automne accentue la détresse et la déchéance physique des enclavés. Il s’avère que les chefs français ne sont pas du tout à la hauteur pour améliorer l’existence des détenus ; ils restent amorphes dans leurs décisions alors qu’il s’agirait de donner une cohésion unitaire à une troupe hétéroclite forte d’une dizaine de milliers de compatriotes. Devant les détresses qui s’accentuent, l’organe directionnel français ne constitue pas vraiment ce groupe de pression et de contre-propositions sur lequel les copains pourraient compter.
L’arrivée du Général De Gaulle à Moscou, début décembre 1944, laisse peut-être entrevoir une issue favorable. Les pétitions envoyées pour fléchir le maître du Kremlin ont-elles au moins été acheminées en temps voulu là-bas ? Se peut-il que la mission de rapatriement du général Petit ait déjà du plomb dans l’aile en ce début d’hiver 1944 ? 

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Certainement ! N’oublions pas de préciser que Yalta est dans l’air du temps et que la Conférence prévue uniquement entre les trois grandes puissances va laisser la France sur la touche. La rencontre en Crimée qui se déroulera du 5 au 12 février 1945 a en filigrane l’idée bien arrêtée du donnant donnant (échange ressortissants européens sur sol russe contre Russes sur territoires alliés).
C’est ce traité géopolitique du partage des zones d’influence dont les Américains se mordront les doigts plus tard avec l’installation du Rideau-de-fer qui va barrer tout simplement les nouveaux départs programmés de Tambow. Osons dire simplement que l’unique départ des 1 500 était un geste politique de Staline, le seul qu’il ait bien voulu concéder aux autorités françaises !
Nous savons, en effet, à travers les archives compulsées que les diplomates tricolores, en poste à Moscou, mirent beaucoup d’acharnement à vouloir récupérer les Malgré-Nous et les prisonniers de 1940, mais l’âpreté des tractations face à des interlocuteurs russes, trop revêches désormais à l’idée unilatérale d’avoir à expédier sans contrepartie les captifs de Tambow par lots de 1 500 vers les armées de la France Libre, empêchera tout nouveau départ. Les Soviétiques voulaient, à leur tour, de manière impérative et en priorité exclusive, récupérer par tous les moyens possibles, leurs propres ressortissants. Nous savons le cruel destin qui les attendra !

Faits d’hiver et malvie endurée par des Mosellans.


En janvier 1945, le mercure du thermomètre plonge à – 43°C ! La neige épaisse claquemure les encaqués dans un monde hostile où l’intendance soviétique ne suit pas. Mains gourdes, oreilles blanchies par le blizzard, ventre plat comme une planche-à-repasser, manquant de l’essentiel, fantasmant dans des mirages de bouffe gargantuesque, les épaves frustrées, affaiblies, crèvent littéralement de faim, souffrent extrêmement du froid car la chaleur brille par son absence dans les tertres glacés.

On y recense plus de médecins prisonniers de la Wehrmacht que de stocks de médicaments disponibles !
Le camp surpeuplé durant l’hiver recueille les kommandos des chantiers extérieurs qui sont rentrés depuis peu. 

prisonnierMoselle14La promiscuité (cinq détenus par travée) énerve les occupants dont certains, rendus neurasthéniques par les conditions lamentables de l’existence, aspirent au calme, à l’évasion mentale, au huis clos personnel. Des accrocs du mégot bradaient leur pain pour ces bouffées de rêves les transposant dans un monde sans pareil. On se frictionne, on s’engueule pour des motifs futiles sur les baldaquins aux places larges comme des cercueils. Les indolents, les patraques, les foutus baissent leurs bras de plomb. En cet hiver rigoureux, seul travaille en continu le waldkommando (corvée-de-la-forêt), chargé d’alimenter en bois de tout venant, les communs : réfectoires, cuisines et bains.

Mort, où est ta victoire ?
« Nous nous dirigeons vers la morgue. Je reste dehors avec trois camarades, non loin du camion, tandis que les six autres pénètrent dans la baraque mortuaire. La dépouille que l’on nous remonte par l’escalier est encore tiède. Molle, elle nous échappe, étant sans vraie consistance, car elle n’a pas encore acquis la raideur cadavérique qui permettrait à des croque-morts, même néophytes comme nous en l’occurrence, de saisir à bras le corps, un défunt. Mais ce n’est pas un cadavre qu’il nous faudra véhiculer comme je l’espérais intérieurement, il s’agit d’en remplir le camion ! Au début, on nous les ramène sur la civière. Bientôt, les hommes à l’intérieur soufflent et marquent un temps d’arrêt ; ils ont besoin d’une barre à mine pour extraire du tas congloméré les corps soudés par le gel (Le dessin Glad Gaston représente une évacuation des morts par traîneau).

Comme on le sait, les dépouilles se libèrent et les fluides cadavériques se vitrifient sous la gelée au point de bloquer les corps dans un rigide amoncellement compact.
Les malheureux, agglutinés comme les huîtres sur le rocher, sont extraits du tas, nus comme des vers, nus comme à leur naissance.

prisonnierMoselle15Dès le chargement achevé, il faut maintenant aller les enterrer. Notre chauffeur refuse de nous voir nous installer sur sa cabine qui risquerait de s’enfoncer sous le poids ; il exige, par contre, que nous nous asseyons sur les cadavres.
Le froid est vif, le véhicule ne dispose d’aucune bâche ; nous sommes très mal protégés de la bise. Assis sur les corps enchevêtrés, pareils à des blocs de glace, je dévisage, au détour des bois, dans le clair de lune, le visage poupin d’un jeune gars.
Ses lèvres semblent me sourire comme si la mort l’avait enfin exaucé en le ravissant à ce monde du Mal. Je n’oublierai jamais son expression apaisée. Comme un fait exprès, le camion tombe en panne. Nous obtenons l’autorisation de nous abriter près d’une vieille masure pendant que l’on procède à la réparation. Nous arrivons quelque temps après sur les lieux de sépultures creusés à différents endroits à l’orée d’une forêt. Le chargement est vidé comme on vide une bétaillère… à coups de pied pour faire dégringoler les corps entremêlés. Il s’agit maintenant de les entasser par trois dans le trou. Chacun traîne son cadavre, les pieds du macchabée serrés sous le coude ; sa tête pâle racle le sol enneigé. Parfois, jambes au dehors, le corps recroquevillé a du mal à rejoindre ses deux collègues pétrifiés. Il me faut alors descendre dans la tombe pour pouvoir mieux les allonger. Certains cadavres ont été détroussés de leurs pansements. Je le constate aux plaies ouvertes. A devenir fou !
Ici comme ailleurs, dans des milliers de fosses communes, sont enterrés les oubliés du Bon Dieu, ceux qui n’ont connu aucune cérémonie d’obsèques digne d’un être humain. Ensevelis sans égards, sans linceul, sans cercueil, sans toile de tente, sans croix ! Où dormez-vous, à jamais, chères ombres nues ? » Kinnel René

La nourriture à Tambow

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Les témoins interrogés rapportent qu’on y crevait littéralement de faim. Orphelins de ces denrées vitales organisées par des pickpockets chevronnés et de gardes véreux, les prisonniers étant trop nombreux pour prétendre à une pitance décente, leur minimum vital n’excédera pas les 1300 calories / jour, bien moins qu’à Auschwitz !
« A la cuisine, on vous créait dans l’énorme chaudron une soupe juteuse en deux cuillerées à pot ! » me dira un pince-sans-rire.
Le pain, élément principal de la nourriture journalière, était lourd au sortir des moules extraits trop rapidement du four : pas assez cuit et encore mouillé car contenant de la farine mêlée aux grains d’avoine, de maïs et autres épluchures de raves ou pommes de terre, il était le plat de résistance à côté des soupes aqueuses sans vrai pouvoir calorique. Seule, la kacha avait la vertu d’être une espèce de dessert bienvenu.
Le païok (ration de nourriture distribuée journellement à chaque prisonnier) se résumera à une portion congrue minimale. Ce jeûne diététique tributaire du système mafieux mis en place laminera les hommes des kommandos, obligés de travailler au-dessus de leurs forces. Puisant au plus profond d’eux-mêmes leurs dernières vitalités et affaiblissant ce faisant leur organisme sollicité continuellement, ils dépérissaient inéluctablement. Rapidement, cet état de santé fragilisé virera à la catastrophe. Il suffisait d’un refroidissement, d’une épidémie de grippe pour les abattre sans rémission. Leur système immunitaire n’arrivait plus à les protéger. Souvent, la lavasse de choux, le pain lourd, la cuillerée de kacha ne représentaient que le quart de ce que recevaient les favorisés du système.
« Pain blanc et beurre étaient en principe destinés aux malades des lazarets. Mais les membres du Club et leurs copains se servaient d’abord et effectuaient une importante ponction sur ces marchandises. On pourrait supposer que le reste serait distribué aux malades. Mais hélas, non. Dans chaque lazaret, il y avait un ou deux sanis. Et ceux-ci aussi se servaient largement avant de répartir enfin le reste aux malades » écrit E. H.
Concernant l’eau, les conduites éclatées par le gel obligeaient les captifs à puiser l’eau saumâtre et pourrie dans des puits de fortune situés à plus de 500 mètres du camp, à la véhiculer sur une charrette, puis la stocker dans une grande cuve ou alors, ils évoquent les longues queues d’attente devant l’unique robinet si pingre du camp !
« On m’avait volé ma cuiller et pour moi ce fut un drame. Ne rien posséder pour s’y accrocher, c’était comme glisser vers le néant sans rien pour s’arrêter ou freiner la chute. Je découvris finalement une boîte de conserve rouillée dont la couture raccordant la paroi me servit de tige au bout de laquelle je pris soin de conserver le couvercle. A force de manœuvres d’embossage, je réussis à me fabriquer un engin culinaire biscornu, une œuvre d’art ! » Bach Raymond

Retours échelonnés


Les P.G. constituant une force phénoménale de travail, le régime soviétique s’efforça de les conserver le plus longtemps possible : le maintien en détention des prisonniers allemands en Russie sera le plus long parmi tous les alliés.
A partir de 1949, une très forte pression internationale s’exerça sur l’URSS pour que tous les prisonniers soient libérés. On libéra donc en priorité les malades et les inaptes au travail, puis on organisa des centaines de procès montés de toutes pièces, au cours desquels des prisonniers de guerre devinrent soudain des criminels de guerre condamnés à 10, 20 ou fréquemment 25 ans de travaux forcés, et que l’on pouvait donc continuer à faire travailler impunément.
1956 fut l'année du retour des derniers prisonniers allemands du front de l'Est grâce à l’accord Adenauer-Khrouchtchev.
Les Alsaciens et Lorrains rentrés au pays à la fin de la guerre se comptèrent comme suit :
- 1500 en juillet 1944, 3 200 en mai et juin 1945, 14 800 d’août 1945 à mai 1946, 1 600 de juin 1946 à novembre 1946, 237 de décembre 1946 à mai 1947 (sur ces Malgré-Nous libérés, plusieurs centaines sont en fait des Sarrois ou des soldats de la L.V.F).
- en 1948, 18 retours seulement ; 4 en 1949, 1 en 1950, 18 en 1951, 4 en 1952, 7 en 1953, aucun en 1954.
Le dernier libéré des Spätheimkehrer (retours tardifs) alsaciens et lorrains, Jean-Jacques Remetter, retourna chez lui à Strasbourg en avril 1955 ; il n’avait plus donné signe de vie depuis avril 1944.

Epilogue

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Michel Bour dont le père Armand Bour est rentré le 22 mai 1949 (cf. extraits de journal) conclut :
« Nos Malgré-Nous n’eurent droit à rien, si ce n’est au silence et à l’oubli. Au fil des années, quelques acharnés parvinrent à arracher une indemnité symbolique, un monument dans la forêt de Tambow et un mémorial en Alsace. Leurs souffrances et leurs sacrifices, consentis en ayant dû porter contre leur gré l’uniforme feldgrau, étaient pourtant aussi nobles que les souffrances et les sacrifices de ceux qui portèrent l’uniforme rayé des camps. Oh, ils n’attendent pas que les 66 millions de Français dressent l’oreille ; non, ils ne cherchent qu’une possibilité de vider leur cœur et de trouver une écoute silencieuse, celle qui ne juge pas. »

Les incorporés de force, à travers leurs poignants récits, veulent, avant qu’ils ne partent discrètement, léguer toute leur Mémoire à la Légende de XXème siècle !

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