« Ayant perdu mon père à 16 ans et demi le 2.12.1937, j’ai dû continuer à œuvrer dans l’agriculture pour nourrir la famille, étant le seul garçon parmi une fratrie de quatre enfants.

Le 12 février 1943, j’ai échappé de justesse au drame de Ballersdorf. (Sur les 18 jeunes appréhendés, un seul réussit à s’enfuir, 3 réfractaires à l’incorporation armée furent abattus lors de leur capture et 13 autres furent fusillés au camp du Struthof, le dernier serait décédé en camp de concentration. Leurs parents, internés à Schirmeck après l’assassinat de leurs enfants, furent déportés en Allemagne et leurs biens confisqués. Sources Fondation Entente franco-allemande).

15 février 1943, j’ai été envoyé à Schwetz sur la Vistule pour y suivre la formation de parfait fantassin.

En juin 1944, ce fut le départ pour la Lituanie ; j’ai vécu mes derniers affrontements en Prusse-Orientale. A la descente du train dans la dernière station située avant d’arriver près du front, un bombardement aérien a fait trois morts ; au P.C. on a relevé 5 tués. Au troisième jour, notre compagnie ne comptait pas moins de 50 % de tués.

Lors de la grande offensive de début octobre, j’ai été légèrement blessé à la tête, côté droit. Le 20 octobre, j’ai eu un corps-à-corps avec un Mongolais. Le lendemain, je fus dénoncé par un Allemand qui m’accusait de vouloir déserter. Un capitaine de la Feldgendarmerie me pointa le pistolet sur la poitrine en menaçant de m’abattre comme un chien si j’entreprenais une telle chose.

Faits prisonniers le 21 octobre 1944 à Ebenrode, nous avons déserté à deux sous les balles allemandes et avons pu rejoindre les lignes russes avec beaucoup de difficultés.

Etapes successives passées dans les camps de Wirballen, Neustadt, Minsk et Tambow.

Parti de Minsk, notre convoi croisa sur la voie ferrée menant à Tambow un convoi de soldats russes. Ces derniers tirèrent à la mitraillette dans nos wagons-à-bestiaux. Résultat : un Parisien prisonnier de 1940 touché à mort et deux blessés. Séjournant dans la baraque n° 67 située dans la grande quarantaine, je voyais chaque matin défiler le cortège macabre des morts qu’on allait entasser dans la morgue, la lugubre B. 22. Pris de désespoir, mon voisin de bat-flanc a essayé de se trancher la gorge avec une lame bricolée dans un couvercle de tonneau ; gravement blessé, il a été transmis au lazaret mais je ne l’ai plus jamais revu.

Un Lorrain, le chef de bataillon Sp.. trouvant que je ne marchais pas assez vite pour aller au travail m’administra plusieurs coups de pieds au séant avec ses gros souliers ; cette attitude-là, je ne pourrai jamais l’oublier. J’ai travaillé à l’écluse de Zninnstroï. La peur de mourir nous hantait toujours, même si un peu d’espoir subsistait pour rentrer.

 

Il me semble que le monde d’aujourd’hui a déjà oublié les atrocités et les horreurs de la dernière guerre mondiale. Bien sûr, les jeunes ne les ont pas vécues et à la limite ne comprennent pas, ne croient pas au drame des incorporés de force, aux vexations subies par les prisonniers de Tambow. Puisse pareille épreuve ne jamais leur arriver ! »

Wioland Prosper, né en 1921

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