« Incorporé dans l’infanterie le 20 mai 1943, j’ai participé à la lutte contre les partisans à Poloto et à Kasimirowo, en Russie. Lors d’une surveillance menée le long d’une voie ferrée, nous avons dû filer nous mettre à l’abri à Poloto face aux tirs précis d’un lance-fusées s’abattant sur nos positions. Comme c’était l’heure de la relève, un camarade W. Jean de Wittenheim vola en l’air et fut déchiqueté. 

En janvier 1944, nourri à la portion congrue dans les tranchées, j’ai miraculeusement échappé au pire lorsqu’un Stosstrupp russe (troupe de choc) vint enfoncer le crâne de la sentinelle (que je devais relever) postée dans le fossé de surveillance. L’ennemi emporta non seulement la mitrailleuse lourde, mais emmena également le tireur du fusil-mitrailleur, le tout dans la discrétion ; le commando disparut finalement sans décocher un seul tir ! Je venais pour procéder à la relève du copain  à quelques minutes du coup-de-main ennemi fatidique ! La neige épaisse avait sans doute atténué les bruits de ce guet-apens audacieux. Plus tard, l’ennemi entreprit un nouvel assaut sur la même position, avec orgues-de-Staline et feu d’artillerie à l’appui. 

Le 11 février, près de Kesiki, j’ai pris quelques éclats d’obus dans la main, autour de l’œil droit et dans le haut de la cuisse. J’ai déserté le 27 juin 1944. En cette période estivale, la chaleur était accablante. Rien à boire ni à manger ! et cela pendant quelques jours échelonnés de fin juin à début juillet, sur des chemins de poussière, sans compter les blessés qu’on portait à deux sur un brancard improvisé fait de deux bâtons et d’un bout de toile de tente. Si on n’avait pas pris en pitié ces malheureux, les accompagnateurs armés les auraient abattus sur-le-champ. Mes blessures mal guéries me laissèrent de désagréables séquelles au cours de ces pénibles marches captives vers l’arrière cahoteux.

Après un transit effectué en camion, ce fut le train qui nous emporta à Morschansk (et plus tard à Tambow). Les wagons étaient verrouillés. Une chaleur atroce ! Un petit trou dans le plancher pour faire les besoins ! Odeurs de peste ! Nous recevions du pain sec et du lard salé, mais pas d’eau. La seule aération dont nous disposions était un trou carré par lequel un cheval transporté pouvait sortir le bout du museau ; mais pour nous, cette ouverture était renforcée de barbelés ! 

Un matin, alors que j’étais de corvée de pain au camp 188 et que je portais les miches sur mes deux bras, un inconnu me renversa et s’empara d’un pain. La ration à partager, ce jour-là, fut moins grande pour tous les occupants de notre baraque.

9 mai 1945: Woyna kaputt. La guerre est finie ! Le chef russe de la tourbière avait eu ordre de nous libérer en l’honneur de la victoire, nous n’étions que des Alsaciens et des Lorrains à bosser dans le commando de la tourbe. Mais étant confiné depuis deux jours au karzer de la tourbière (7 et 8 mai 1945) j’avais peur de ne pas pouvoir rentrer au camp en même temps que les camarades. J’étais démoralisé et abattu à l’idée de ne plus revoir ma patrie. J’ai pu sortir finalement à temps de ma prison et réintégrer le camp 188.

Alors que nous étions revenus entre-temps travailler en équipe dans la tourbière, une période de pluie intense nous envahit. Nous partîmes au cours d’un après-midi de fin d’août, sous des trombes d’eau, en suivant le chef russe. Nous aurions pu longer la voie ferrée par laquelle nous étions venus. Mais il nous emmena à travers des rivières grossies par la crue, par des forêts : une direction inconnue pour nous les prisonniers ! En pleine nuit, il fallut se donner la main de crainte de ne pas être emportés par les flots. Un bon moment, ma hantise fut de croire que ce Russe voulait nous faire disparaître en nous noyant. De temps à autre, un poste tirait. Il y avait des endroits où il fallait passer en nageant quelques mètres puis reprendre pied sur le sol ferme. Mais notre espoir en la libération que le chef nous avait promise était plus forte que les forces de la Nature, aussi le suivions-nous, stimulés par la joie de rentrer au bercail. Après le déluge, nous revînmes au camp de Tambow où il fallut se mettre à poil et sécher nos vêtements au soleil d’automne.  

J’ai quitté le camp le 11 septembre 1945, atteint de dysenterie. »

Zentner Lucien, né en 1924

 

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