« Versé dans l’infanterie le 26 juillet 1943, je me retrouvai à 28 ans pour ma période d’instruction en Pologne.

J’ai servi au Mittelabschnitt, dans le bastion de Vitebsk érigé en rocher-dans-la-tempête pour y freiner l’ardeur soviétique. La mort d’un camarade m’a beaucoup traumatisé : j’aurais pu l’être aussi. En effet, en mai 1944, alors que les Russes bombardaient nos positions sous un feu d’enfer, nous sortîmes à deux de notre abri. Constatant que j’avais oublié mes cigarettes, je partis les rechercher ; revenu dans la tranchée, j’ai retrouvé mon copain mort, la tête en sang.

J’ai pris une balle à la main droite, entre le pouce et l’index, ce qui limite actuellement l’écartement de mes doigts et la flexion palmaire de ma main.

En juin 1944, les Russes nous bombardèrent deux heures durant, pas moyen de lever la tête sans risquer la mort certaine. C’est seulement après que nous avons vu la réalité : on était encerclé de toutes parts. C’était la fin ou plutôt le début du cauchemar.

J’ai participé au défilé des vaincus à Moscou. Devant le Kremlin, se tenaient Staline, le général Petit et combien d’autres personnalités. Une scène mémorable qui restera gravée à jamais dans ma tête !

Pour rallier la capitale, nous avons circulé deux jours et trois nuits dans des wagons-à-bestiaux. Entassés à 40, on se relayait pour s’asseoir ou se tenir debout. Les barbelés fleurissaient aux fenêtres du wagon ; mais qui, au vu de notre faiblesse, aurait voulu s’échapper ? Les besoins s’écoulaient par une petite ouverture dans les planches. Au menu pour ce voyage, 15 litres d’eau, un morceau de pain et du poisson sec pour les occupants du fourgon.

Camps de Giorgev et Tambow. Certains prisonniers affamés étaient devenus comme des bêtes ; personne ne peut comprendre cette transformation du Bien en Mal dictée par la faim et la soif s’il ne l’a pas vécue lui-même ! Pour un misérable morceau d’aliment, on se disputait comme des chiens avec un os ! Je suis rentré le 19 octobre 1945 après 15 mois de captivité. Des souvenirs désagréables m’ont longtemps torturé l’esprit, tel celui du portage des morts extraits de l’infirmerie dans un drap attaché à une perche que deux hommes portaient sur leurs épaules jusqu’à la baraque des morts. Mes cauchemars m’ont longtemps poursuivi. Je courais après le train qui devait nous ramener au pays : pas moyen de le rattraper. Pas moyen non plus de toucher ma ration de pain ! En me réveillant les premières années au cours de nuits agitées d’insomnie, j’allumais la lumière pour savoir où je me trouvais. Après avoir constaté que je logeais bien chez mes parents, je me rendormais soulagé.

 

Mon frère cheminot a été déporté dans un camp de concentration. »

Zimmermann Charles, né en 1915

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