Schaming Jean †  (Photo prise à Garvolin en Pologne en Janvier 1944)



Le 27 juillet 1943, date inoubliable. Je suis parti de Bitche par le train, avec ma valise, laissant ma mère, en pleurs, sur le quai. Direction Sarreguemines, lieu de rassemblement local. Pendant le trajet, à chaque gare, les mêmes scènes de déchirements se répétaient. Des hommes mariés partaient, laissant derrière eux femme et enfants. A Sarreguemines, sur les quais, régnait un chahut indescriptible. On entendait des hurlements, des vociférations à l’encontre des Allemands, on entendait chanter des chansons françaises. Les soldats allemands qui devaient nous accueillir étaient ahuris. Ils n’avaient jamais assisté à des choses pareilles. Cette petite révolution dura un bon moment et finit par se calmer. Un officier allemand s’approcha de nous et nous dit quelques mots aimables puis nous fit mettre en colonne par trois. Nous prîmes la direction du quai où nous attendait le train pour le départ. Auparavant, nous reçûmes encore du ravitaillement pour deux jours. Je vois encore ce Mosellan jeter le pain qu’il avait reçu sur les rails. Un soldat allemand vint vers lui et lui dit qu’il regretterait bientôt le pain. Moi-même, fort de mon expérience (de prisonnier de guerre de 1940), je rangeai soigneusement ce ravitaillement dans ma valise. Le moment du départ arriva. Chacun prit place dans son wagon à marchandises, relativement confortable. La première nuit ne nous parut pas trop longue, chacun faisant connaissance avec le voisin et chacun avait sa petite histoire à raconter. Nous prenions la direction de Sarrebruck-Francfort. Le lendemain matin, nous eûmes un thé dans une gare allemande. Je m’installais ensuite à la porte du wagon, assis sur le marchepied. Je m’amusais à regarder défiler le paysage. Nous devions prendre des lignes secondaires puisque le nom des gares ne me disait rien. Je voyais partout les paysans occupés à faire la moisson. Nous arrivâmes vers le soir à Dresde en Saxe. Le lieutenant responsable du convoi nous fit savoir que notre train serait immobilisé sur place pour pas mal d’heures. Il nous autorisa à nous rendre en ville mais nous demanda d’être à nouveau là à l’heure. (Je crois qu’il s’agissait de deux heures du matin). Il n’oublia pas de préciser que ceux qui manqueraient au départ seraient lourdement sanctionnés. Il nous prévint aussi que Dresde n’était pas un village et que nous ne devions pas nous y perdre. A Dresde il n’y avait vraiment rien à voir. Tout y était calme : une vraie atmosphère de temps de guerre. Avec un ou deux camarades, nous nous sommes installés sur la terrasse d’un café, avons bu une mauvaise bière et n’avons pas insisté. Nous nous sommes encore promenés en ville et à l’heure dite, tout ce beau monde était de nouveau présent pour le grand départ. Nous ne savions toujours pas où nous allions alors que nous avions déjà effectué 600 ou 700 kilomètres. Quelques heures de sommeil et j’étais de nouveau à ma place sur le marchepied. Ce que je vis alors était grandiose comme paysage. Aux tunnels succédaient des viaducs enjambant des vallées, puis des ponts. Des soldats allemands du convoi, installés dans un wagon non loin du nôtre, nous apprirent que nous traversions les monts métallifères (Erzgebirge) et que nous pénétrions en Tchécoslovaquie. Ils précisèrent qu’il s’agissait du nord de la Bohême, le pays des Sudètes, région que l’Allemagne avait annexée. Le train s’arrêta, nous étions arrivés au terme de notre voyage. Nous descendîmes des wagons et je lus le nom de la gare : Leitmeritz. C’était le nom allemand. (Après guerre, la région des Sudètes redevenant tchèque, la localité s’appela à nouveau Litomerice. Je sus plus tard que c’était une petite ville de 18 000 habitants située au bord de l’Elbe).

En colonne par trois, la valise à la main, nous prîmes la direction de la caserne, distante d’un ou deux kilomètres. Je constatai qu’il s’agissait d’une vieille ville aux rues tortueuses et, pour moitié, construite à flanc de montagne. Les gens parlaient allemand avec un accent auquel il fallait s’habituer. En fait, il y avait plusieurs casernes encadrant une grande place. Nous fûmes pris en charge par les autorités du lieu et guidés vers nos chambrées. On nous prévint qu’après le déjeuner nous allions avoir nos tenues militaires ainsi que le fusil et tous les accessoires.

Séjour à Leitmeritz (à 50 kilomètres approximativement au nord de Prague) :

Arrivé au 1er étage d’une des casernes, je regardai par la fenêtre et je vis des soldats faisant l’exercice sous les ordres de sous-officiers. J’appris alors que nous faisions partie du dépôt du bataillon de réserve numéro 476.

Je constatai que ce dépôt était un ramassis de recrues de toutes sortes et de toutes nationalités. On y trouvait des Alsaciens, des Mosellans, des Luxembourgeois, des Allemands (surtout des Saxons) et même des Yougoslaves. Ces derniers, appelés Oberkrainer par les Allemands, étaient également des incorporés de force et venaient de la Haute Carniole, petit pays slovène ayant appartenu autrefois à l’Autriche-Hongrie et que Hitler s’était empressé de réunir au Reich après l’Anschluss. Ces jeunes ne connaissaient pratiquement pas l’allemand et parlaient très mal cette langue. A part les nationalités diverses précitées, je trouvai des recrues de tous genres et de tous âges, et même des jeunes de 17 ans aucunement volontaires. Y figuraient également d’anciens blessés rétablis, des convalescents venant de l’hôpital ainsi que des pères de famille de 5 enfants et plus, et qui avaient été exemptés de service jusque là.

Nous nous rendîmes chez le fourrier et allâmes endosser l’uniforme allemand. Le fourrier était un vieux Feldwebel (adjudant) qui avait déjà fait la guerre de 1914-1918. Il se comporta en bon père avec nous, nous répétant inlassablement de mettre des effets qui conviennent à nos taille et corpulence car, par la suite, aucune réclamation ne serait plus possible. Il insista surtout sur la pointure des bottes et chaussures, car nous ferions beaucoup de marche. Chacun essaya et, quand tout fut fini, nous nous regardions les uns les autres d’une manière gênée, car cela faisait tout drôle d’être habillé en soldat allemand. Nous devions ensuite confectionner des paquets avec nos effets civils qui furent réexpédiés dans nos foyers. La même journée, nous reçûmes encore notre linge de corps.

A l’armurerie, nous fîmes connaissance avec notre fusil dont nous devions connaître par cœur le numéro inscrit sur la culasse et la crosse. Avec le fusil, nous réceptionnâmes le casque, la musette, la gourde, le masque à gaz, la baïonnette, des munitions, etc...

Nous fîmes ensuite connaissance avec la chambrée où nous fûmes mélangés avec des Allemands, et puis le réfectoire. L’adjudant de semaine nous fit une harangue en insistant surtout sur la discipline à laquelle nous avions l’obligation de nous soumettre. Nous devions également gratifier du salut réglementaire tout gradé que nous rencontrerions à partir du grade de sergent (Unteroffizier). Le règlement et l’emploi du temps de chaque jour étaient affichés dans le couloir, non loin des râteliers où étaient entreposés nos fusils.

Le lendemain matin, les choses sérieuses commencèrent. Ce furent, durant les premiers jours, les interminables exercices dans la cour de la caserne. Comme ancien de l’armée française, j’éprouvais beaucoup de mal à m’adapter aux commandements allemands qui n’avaient pas la même signification. Le garde-à-vous, le demi-tour ne se faisaient pas de la même façon. Le pas cadencé était plus lent ; il fallait se donner le mal de saluer correctement pour éviter d’être remis en place. Le fusil se portait à la bretelle, le maniement d’armes avait été supprimé. Il n’existait que l’arme, au pied ou à la bretelle. Arriva le jour où nous partîmes sur les terrains d’exercices en pleine nature. Ce n’étaient que simulacres d’attaques avec force coups de feu (à blanc). La région étant montagneuse, il fallait constamment gravir des côtes. N’ayant pas l’habitude, j’étais tous les soirs envahi par une fatigue extrême. Par la suite, les choses s’arrangèrent. Dans ce pays au climat continental prononcé, il faisait une chaleur étouffante au milieu de la journée. La sieste était obligatoire au début de chaque après-midi. Nous profitions de ces instants pour écrire à la famille et raccommoder.

Nos exercices de combat se déroulaient toujours à flanc de coteau, au milieu de vergers d’abricotiers, spécialité du pays. Lorsque nous rampions ainsi durant les exercices, nous étions très souvent suivis par des hommes ou des femmes tenant au bras un panier rempli d’abricots. Ils nous suivaient en rampant à nos côtés pour nous offrir leurs fruits à la vente. Cela se passait au vu et au su de tout le monde. J’étais étonné que les militaires allemands tolèrent ce commerce pendant les heures d’exercice et non pas seulement aux pauses.

Ainsi les journées passaient en exercices divers à des endroits divers. Les terrains d’exercices ne manquaient pas (dans la montagne). Tous les trois ou quatre jours, il y avait le tir. Là, nous effectuions une marche d’au moins 10 kilomètres, passions l’Elbe et arrivions finalement dans une grande et belle forêt dans laquelle était installé un vaste champ de tir. Nous devions tirer au fusil individuel, à la mitrailleuse légère sur des cibles fixes ou mobiles à des distances variées. Chacun de nous avait reçu un carnet de tir dans lequel étaient consignées ses performances. Ceux d’entre nous qui avaient de mauvais résultats devaient, à l’issue des exercices de tir, démonter tous les panneaux et les ranger dans la baraque destinée à cet effet. Je faisais souvent partie des hommes de cette corvée car le tir n’était pas mon fort. C’étaient les Allemands les meilleurs tireurs, car eux prenaient les choses au sérieux.

J’ouvre ici une parenthèse. Lorsque nous effectuions l’aller-retour de la caserne au champ de tir, nous croisions parfois une colonne de civils, hommes et femmes, encadrés par des soldats SS. Nous ne comprenions pas et personne ne pouvait nous renseigner. J’appris finalement que c’étaient des Juifs qui allaient journellement sur des terrains d’exercices de l’armée pour creuser des tranchées et des trous. Ils venaient d’un camp situé à Terezin -en allemand Theresienstadt. J’ai entendu parler de ce camp en revenant de captivité. Tout contact avec ces civils était évidemment interdit; eux d’ailleurs ne cherchaient nullement à nous contacter. J’étais envahi par une grande tristesse en assistant à ce spectacle, surtout à la vue de ces femmes tristes et résignées. Je ne connaissais pas à l’époque l’existence des camps d’extermination, comme d’ailleurs aucun de mes camarades. Le silence le plus total régnait sur ces choses et il était inutile de vouloir se renseigner.

Vers la fin de notre séjour à Leitmeritz, nous fûmes vaccinés, entre autres inoculations, contre le tétanos. Moi-même ayant été vacciné quatre ans auparavant contre cette maladie dans l’armée française, je ne devais normalement pas l’être à nouveau. Nous fûmes également gratifiés de la plaque de reconnaissance insérée dans une chaînette et que nous devions porter au poignet gauche. La plaque portait les nom et prénom du titulaire ainsi qu’une série de chiffres (numéro du dépôt du bataillon, etc…). Dans l’armée française nous portions la chaînette de cette plaque autour du cou, la plaque reposant sur la poitrine.

Subitement, un beau matin, sans que nous ayons pressenti quoi que ce soit les jours précédents, on nous annonça que le jour du départ était arrivé. Ce fut un branle-bas incroyable. Nous devions tout remettre en ordre et ne rien oublier de nos affaires. Il y avait d’ailleurs inspection sur inspection. Ensuite en colonne par trois et direction la gare. Nous savions que nous nous rendrions en Pologne. Lorsque nous fûmes installés dans nos wagons à marchandises, le départ ne traîna pas comme à l’accoutumée. Le train prit la direction de la Silésie, puis la frontière polonaise. Notre séjour à Leitmeritz avait duré du 29 juillet au 18 août 1943, soit un peu moins d’un mois. Nous étions habillés, armés, vaccinés, les mauvais jours pouvaient commencer pour nous.

Au front de Russie, les choses ne se passaient pas bien pour les Allemands. La Wehrmacht reculait, pas très vite, mais avec régularité.

En Pologne : Nous savions que nous allions en Pologne faire nos classes et qu’en même temps, nous remplirions les fonctions de troupes d’occupation. Le front était encore relativement loin. Il s’agissait de gagner du temps et d’y arriver le plus tard possible. Nous avions toujours l’espoir que le front s’écroulerait rapidement sous la pression des Russes. Cet espoir s’avéra vain, les Allemands s’accrochaient.

Le départ fut donc donné et nous quittâmes la Tchécoslovaquie pour la Pologne. La destination précise était gardée secrète. Nous roulâmes toute la nuit et le lendemain le train s’arrêta à la gare de Kattowitz (Katovice en polonais). Cette ville située en Silésie est revenue à la Pologne après guerre ainsi que toute la province. Kattowitz se trouvait à l’époque sur la frontière polonaise et était, pour nous, la dernière gare allemande.

On sentait que nous étions sur le point de quitter l’Allemagne. Les Allemands étaient énervés, ils braillaient et saluaient les gens pour la dernière fois. Je verrai toujours le cheminot allemand à casquette blanche lever son disque ordonnant le départ du convoi.

On nous avait prévenus que nous entrerions dans un autre monde. J’étais curieux de voir cette Pologne dont on avait tant parlé pendant ces dernières années. La frontière fut franchie très vite et effectivement tout changea. Ce qui me frappa immédiatement, c’étaient tous ces villages sans clocher avec leurs maisons en bois couvertes de chaume. Près des maisons étaient entassées des meules de paille et à côté, un levier en bois qui regardait le ciel. Je sus plus tard que ces leviers étaient des puits à balancier. Le paysage qui se déroulait sous nos yeux était désespérément plat ; on se serait toujours cru au même endroit. Nous ne faisions pas attention aux gares et aux noms qui s’y trouvaient; tout nous était parfaitement inconnu. Nous traversions souvent des petites forêts de bouleaux et toujours défilaient ces maisons en bois aux toits de chaume. Tout était uniforme et triste.

On observait principalement des femmes portant foulard et des enfants, très nombreux d’ailleurs. On voyait rarement des hommes car, nous le sûmes plus tard, ceux-ci se cachaient pour ne pas être envoyés en Allemagne. Les gens qui ont connu l’époque se souviennent bien de ces hommes, affairés dans les fermes, qui portaient sur le dos un grand P (Polen).

A l’approche d’une gare, le train ralentissait souvent, à cause des encombrements. C’était le moment qu’utilisait une horde de gosses pour courir le long du train et quémander des cigarettes. Nous leur en jetions, mais les soldats allemands nous disaient de n’en rien faire -car ce jeu n’avait pas de fin. Ces gosses étaient mal habillés, la plupart ne portaient sur eux qu’une chemise et étaient pieds nus. On nous avait prévenus que nous verrions un autre monde, cela se confirmait. Plus nous allions vers l’est, plus la pauvreté des gens s’affirmait.

Après une nouvelle nuit dans le train, nous arrivâmes le lendemain soir à Biala-Podlaska, localité située à 150 kilomètres à l’est de Varsovie. Nous avions parcouru à peu près 400 kilomètres.

Nous descendîmes des wagons sous la pluie. J’avais le cafard, la nuit tombait et il y avait de la boue partout. L’environnement était profondément triste. Heureusement que c’était l’été ! On se rendait compte qu’on était en pays ennemi, les gens nous regardaient de travers si tant est qu’ils daignaient nous regarder. L’hostilité à notre encontre était par trop voyante. Tout cela n’était pas très rassurant. J’étais dépaysé, cela sentait l’Est. Les Allemands avaient débaptisé la Pologne et en avait fait un Generalgouvernement avec Varsovie comme capitale. Le mot "Pologne" n’était plus prononcé !

Formation à la prussienne à Biala-Podlaska : Après le rassemblement en colonne par trois et après les commandements et hurlements habituels, nous prîmes le chemin de la localité. Il s’agissait d’une petite ville d’une quinzaine de milliers d’habitants aux rues pavées et tortueuses. Les maisons s’alignaient de chaque côté en dents de scie. Entre deux grandes maisons, se trouvait une toute petite, souvent délabrée. La vision d’ensemble ne me rappelait rien de tel chez nous. Les habitants allaient leur chemin, nous ignorant superbement. Nous chantâmes, bien sûr, et au bout d’un quart d’heure de marche, nous nous trouvâmes subitement sur une place avec tout autour des rangées de baraques en bois, disposées parallèlement entre elles. C’est dans ces baraques que nous allions vivre deux mois, de fin août au 29 octobre 1943. Ces baraques avaient visiblement déjà servi de nombreuses fois car l’entretien laissait, par endroits, à désirer.

Notre colonne fut ventilée en plusieurs groupes dans des baraques prévues à cet effet pour leur hébergement. A l’intérieur de celles-ci trouvait place, au milieu de l’allée, un fourneau en fonte d’où sortait un tuyau qui perçait le plafond. De chaque côté de l’allée étaient disposés des lits en bois, superposés, avec chaque fois une grande couverture pliée dessus et bien mise en évidence. A côté du poêle, se situaient une table et par terre un seau à charbon et un long tisonnier. Ces derniers objets rappelaient l’hiver tout proche et les Allemands (les anciens) nous en parlaient avec terreur. Ils disaient qu’il n’y avait jamais assez de quoi se chauffer.

Revenons aux lits. Ceux-ci étaient donc en bois mais les planches du dessous n’étaient pas toujours très serrées les unes contre les autres de telle façon que celui qui couchait dans le lit du dessous recevait dans la figure la poussière de la paille du lit placé au-dessus de sa tête. Les anciens nous conseillaient toujours de prendre les lits supérieurs, il fallait grimper mais cela n’était qu’un inconvénient mineur. A la tête de chaque lit, se trouvait une petite armoire dans laquelle on pouvait ranger ses affaires personnelles et pendre sa tenue. Le casque se posait au-dessus de l’armoire. Les fusils étaient accrochés à un râtelier dans le couloir et nous les happions au passage, lors des rassemblements. La nouveauté pour moi, par rapport à l’armée française, était que la baïonnette était plus courte, plate et toujours enfilée dans le ceinturon. Par ailleurs, les bottes étaient appréciables puisqu’on était chaussé très rapidement. (Dans l’armée française, il fallait mettre les bandes molletières, ce qui prenait beaucoup de temps. Je ne veux pas entrer dans d’autres détails, on n’en finirait plus). Le lendemain matin, réveil à 6 heures et après le café et les corvées habituelles, ce fut le rassemblement.

Ces rassemblements qui précédaient nos départs pour les exercices m’étaient toujours pénibles à vivre. Le premier personnage à se présenter était l’adjudant de la compagnie (le Spiess) unanimement méprisé et maudit. Celui-ci, après avoir ordonné le « à droite, droite » se trouvait donc face à nous. Tous les yeux étaient braqués sur lui; il procédait ensuite au comptage, c’est-à-dire que le premier rang qui lui faisait face devait procéder à l’auto-comptage : celui du bout de la colonne hurlait «UN» en regardant vers son voisin qui criait «DEUX» et ainsi de suite jusqu’à la fin de la rangée. L’adjudant notait le dernier chiffre et le multipliait par trois. C’est ce chiffre qu’il devait donner au commandant de compagnie lors de la réception de la compagnie. Le chef de compagnie était toujours un lieutenant (Oberleutnant) avec ses deux étoiles argentées sur ses épaulettes t
orsadées.

Ce lieutenant se faisant souvent attendre, c’est cette attente que l’adjudant de compagnie utilisait pour nous martyriser. C’est le mot juste. Il regardait si nous étions rasés de près, si la coupe de cheveux était réglementaire, il tirait sur les boutons de la vareuse pour voir si ceux-ci étaient bien cousus, il regardait les semelles des chaussures pour se convaincre qu’il ne manquait pas de clou, etc.

Le soulagement était unanime lorsque le commandant de compagnie arrivait perché sur son cheval, tout imbu de sa personne. Il se plaçait devant nous; l’adjudant de compagnie s’élançait vers l’officier et dans un garde-à-vous impeccable lui présentait la compagnie : « Compagnie -une telle, X hommes, à vos ordres, mon lieutenant ». Le commandant s’écriait : « Heil Kompanie », nous poussions un cri en chœur « Heil Herr Leutnant ! » Après cette cérémonie et après que l’adjudant ait plusieurs fois fait claquer ses talons, le lieutenant prenait la tête et nous sortions de l’enceinte des baraques vers la ville. Il y avait tout d’abord le garde-à-vous puis le «à droite, droite » puis au pas cadencé « marche, im Gleichschritt ». Et tout de suite fusait l’ordre « ein Lied, un chant ». Il fallait que l’homme placé en tête à droite (c’était en général le plus grand de tous) donnât le titre du chant et l’entonnât immédiatement dès qu’il avait posé le pied gauche. Nous traversions la ville en chantant, dans l’indifférence générale en faisant résonner nos chaussures cloutées. Cela faisait beaucoup de bruit dans la rue sur les pavés et j’aurais donné beaucoup pour savoir ce que les gens goguenards se disaient entre eux.

A la sortie de la ville, le chant s’arrêtait et le commandement « ohne Tritt » intervenait, (il fallait bouger les bras légèrement, garder une bonne tenue dans une allure vivante = Arme leicht bewegen, gute Haltung bewahren, lebhaftes Tempo, Ndr). Nous marchions alors à notre guise mais ne pouvions fumer que si l’autorisation en était donnée. Il existait des terrains d’exercice aux quatre coins de la ville. Ils étaient tous assez loin ce qui nous obligeait quelquefois à une longue marche pour y parvenir. Les exercices étaient toujours les mêmes, tels que les connaissent toutes les armées du monde, mais peut-être pas avec la même rigueur ou discipline. Cette dernière était aveugle, un ordre était un ordre même s’il était parfaitement injuste. Il ne fallait pas oublier de se mettre au garde-à-vous si on parlait à un gradé. Les punitions à tout manquement étaient le traditionnel « couchez-vous, levez-vous » plusieurs fois de suite suivis des « Auf marsch marsch hinlegen, auf marsch marsch ». Avec plaisir, les formateurs ordonnaient cela dans les champs labourés ou par temps de pluie dans la boue. Il y eut par la suite interdiction de faire jeter les soldats dans la boue, certainement pour ménager les uniformes. Nous en fûmes heureux, parce que nous n’avions pas les moyens de nous sécher.

Nous portions deux grandes cartouchières enfilées dans notre ceinturon. Dans l’une des cartouchières, nous avions des cartouches à balles en bois pour l’exercice et l’autre cartouchière contenait des balles réelles. Cette cartouchière -par mesure de sécurité -était fermée par un bout de fil de fer. Ces dernières balles devaient servir à pouvoir nous défendre contre une éventuelle attaque de partisans. La résistance était assez vive en Pologne et encore pire en Ukraine où nous nous rendrions prochainement.

Revenons aux exercices et au Drill: Nous devions, en cas de simulation d’attaque ou d’assaut, sortir les cartouches et tirer à blanc. Cela pétait de toutes parts et donnait l’illusion d’une bataille. Il fallait ensuite rendre les douilles, cela était obligatoire, non seulement pour récupérer la matière première, mais pour prouver que l’on avait effectivement tiré. L’expérience nous apprit qu’en tirant ainsi, on encrassait fortement le canon du fusil. Certains malins ne tiraient donc pas ou très peu, surtout s’ils se trouvaient à l’abri des regards. Il faut savoir que, systématiquement, il y avait revue d’armes au retour des exercices. La première chose que faisait l’examinateur, c’était de lever le fusil vers la lumière et voir si le canon brillait à l’intérieur. Il y avait bien sûr les marches de 30 kilomètres avec paquetage, souvent sous la pluie et certaines fois la nuit. Il nous est un jour arrivé une tuile à laquelle personne ne s’attendait. On ne pensait même pas cela possible. Nous revenions d’une longue marche de nuit, partiellement effectuée sous la pluie. Nous étions trempés et harassés. Lorsque nous arrivâmes dans notre chambre, un désordre indescriptible y régnait, toutes nos affaires personnelles avaient été jetées pêle-mêle dans le couloir. C’était l’adjudant de compagnie qui avait effectué ce travail sous un prétexte inventé par lui. Les lits n’étaient pas au carré, il y avait de la poussière, etc... Le vrai mobile, c’était de nous humilier. Nous tombions de fatigue, en pleine nuit. Pour pouvoir nous coucher, nous cherchâmes nos affaires dispersées dans le couloir. J’aurais pu pleurer, mais j’étais trop fier et trop endurci. J’en ai vu pleurer plus d’un, surtout les plus jeunes.

Il n’était pas question de nous plaindre, cette idée ne pouvait même pas nous effleurer. Le lendemain matin, le sergent de semaine siffla le réveil à 6 heures comme si de rien était. Et il fallait être rasé de près au rassemblement. Rien ne devait être fripé. Il était inutile de raconter ce qui s’était passé la veille.

Les retours d’exercice se faisaient en chantant comme à l’aller et avec la même vigueur. Fatigués ou pas, on ne tolérait aucun signe d’essoufflement. Sinon, on entendait « Panzer von vorn, arrivée de chars à l’avant » cela signifiait que nous devions chercher des hauteurs pour nous camoufler ou grimper sur un arbre s’il y en avait un dans l’entourage. Après ces simagrées, retour sur la route, colonne par trois, marche et immédiatement «ein Lied ». Nous avions donc intérêt à chanter fort et convenablement. Arrivés dans la chambrée, il fallait toujours se tenir tranquilles et ne pas trop circuler dans le couloir car on risquait de tomber sur le sous-off de semaine. Celui-ci était toujours à la recherche de volontaires pour effectuer les différentes corvées. Les corvées étaient diverses, celles des chiottes est bien sûr la plus connue et la plus plaisantée ; mais la corvée que je ne connaissais pas était celle d’être obligé de cirer les bottes des sous-officiers de la compagnie.

Pour la soupe, nous nous rendions dans la baraque-réfectoire où il y avait des tables et des bancs. Nous venions avec notre gamelle et notre quart (récipient) pour recevoir le café ou le thé. Nous passions devant le chef-cuistot qui avait devant lui une grosse marmite dans laquelle il plongeait sa louche et nous versait, l’un après l’autre, notre ration de soupe. C’était une soupe épaisse contenant surtout des pommes de terre, des choux et du goulasch, un mot d’origine hongroise et consistant en du bœuf haché avec de la sauce bien pimentée. Après la soupe, nous recevions notre pain (la moitié d’un pain normal de l’armée) à peu près 600 g. Ce pain était destiné au petit-déjeuner et au repas du soir. Le soir, il n’y avait jamais rien de chaud ou de cuisiné. Nous mangions notre pain avec un bout de saucisse, de pâté ou de fromage que nous touchions également après le repas de midi. J’ai raconté aux Allemands que dans l’armée française, il y avait une barre de chocolat le matin, puis à midi et le soir, de la viande et du vin. Ils n’ont absolument pas voulu le croire. Ils disaient que ce n’était pas possible: « es ist nicht möglich ».

Inutile de dire que la subsistance était insuffisante. Nous avions toujours faim et recherchions constamment de la nourriture. Nous recevions des colis de la maison que nous partagions. Il nous était possible aussi d’aller certains soirs au foyer du soldat (Soldatenheim) pour nous procurer un petit appoint à condition d’avoir de l’argent.

La discipline était sévère et les anciens (Allemands) nous disaient que ce n’était encore rien à côté de ce qu’avaient subi ce que l’on appelait les 100 000 Mann Heer (rappelons que le traité de Versailles avait autorisé le gouvernement de Weimar à recruter 100 000 hommes). Ils disaient que nous avions la chance d’occuper des baraques et non pas des casernes. Il aurait fallu cirer les parquets et procéder à des manipulations et autres travaux d’entretien inconnus ici. Il fallait donc convenir qu’avec tout ce qu’on nous faisait voir, nous étions encore des privilégiés. Je pensais alors à mon père qui avait fait deux ans de service actif au tout début du siècle dans un régiment d’infanterie bavaroise à Aix-la-Chapelle. Il nous avait entretenus de cette discipline inhumaine qu’on appelait en Allemagne le Drill. Il m’a fallu cette expérience pour tout comprendre. J’ai compris également pourquoi les jeunes gens d’Alsace-Moselle se sauvèrent en Amérique après 1870, justement pour éviter de servir dans l’armée allemande.

Pour les autorités militaires allemandes, le grand ennemi qu’il fallait absolument combattre dans la troupe était l’oisiveté ou l’ennui. Nous n’avions pas une seule minute de tranquillité dans la journée ni même la nuit comme je le raconterai plus loin. Nous avions quartier libre le dimanche après-midi ; mais à quoi pouvait-il nous servir ? Tout d’abord il fallait signaler la sortie au bureau de la compagnie où automatiquement on inspectait la tenue et l’allure physique, la propreté. Ensuite, et c’était le plus dur, il fallait trouver deux ou trois camarades qui étaient décidés à sortir également. Il fallait être à deux ou trois ensemble avec fusil et cartouches à cause des partisans qui pouvaient à tout moment nous prendre dans un guet-apens. En ville, il n’y avait rien à acheter, leur monnaie était le zloty dont les Allemands ne voulaient pas. Il n’y avait que le troc qui marchait, encore fallait-il avoir quelque chose à proposer. Tout compte fait, il valait bien mieux rester dans la chambrée. Pour sortir tout de même un peu, nous demandions à aller à la messe le dimanche matin. Cela nous était accordé, à condition d’être à plusieurs et de ne fréquenter qu’une seule église sur les deux qui existaient dans le secteur. L’église qu’il nous était permis de fréquenter était ouverte uniquement aux troupes d’occupation. Les églises étaient toujours pleines à craquer et, personnellement, je ne me serais jamais hasardé à entrer dans l’autre église.

Les matins étaient consacrés aux exercices à l’extérieur ou aux marches; les après-midis, par contre, étaient destinés aux exercices sur la place: demi-tours, exercices de salut, de défilé, maniement d’armes, close-combat, etc... Tout cela était plutôt ennuyeux parce que répétitif à l’excès. Je préférais de loin les exercices du matin. En cas de pluie, des conférences étaient organisées par le commandant de compagnie sur des sujets divers et surtout sur les positions des deux armées sur le front. Souvent, un sous-officier nous faisait des cours sur les différentes armes et munitions utilisées par les deux armées, allemande et russe. On parlait aussi des différents modèles d’avions et de chars. Certaines heures étaient également réservées à l’apprentissage de nouveaux chants; on nous reprochait de chanter toujours la même chose. On parlait toujours en mal du Russe : il était sale, mal habillé, primitif et barbare, capable des pires crimes. On disait que les Russes ne faisaient pas de prisonniers, qu’ils achevaient systématiquement les blessés. Tout cela était dit avec une telle conviction que l’on se posait des questions. On savait que les Allemands exagéraient, mais le doute nous envahissait tout de même.

Les vendredis matins étaient consacrés au tir, au fusil individuel et à la mitrailleuse. Il y avait un stand pour les droitiers et un autre pour les gauchers. Loin devant nous étaient les cibles, statiques ou mobiles. Ces cibles étaient fixées au-dessus d’une tranchée dans laquelle se trouvaient des hommes munis d’une longue perche avec laquelle ils nous signalaient les impacts de balles. La plupart du temps, quand j’avais tiré, aucune perche ne se levait. J’ai déjà dit que j’étais un tireur minable. Je n’étais pas le seul et je ne m’en faisais pas, n’attendant ni avancement ni médaille. La seule punition était celle qui consistait à démonter les panneaux et à les ranger dans la baraque prévue à cet effet.

L’après-midi du vendredi était réservé au cinéma -oui, vous avez bien lu -un film allemand était projeté dans le cinéma de la ville. Pour cette circonstance, le cinéma était gardé par au moins une dizaine de soldats en armes. La séance n’avait pas commencé depuis cinq minutes que tout le monde dormait déjà. Nous étions en permanence en état de fatigue et de manque de sommeil. Personnellement, je n’ai jamais vu un seul film projeté dans ce cinéma. Pour les Allemands, ces films devaient divertir bien sûr. Ces derniers, par ailleurs, avaient toujours à cœur de nous endurcir afin de pouvoir endurer les jours à venir et qui n’étaient pas très lointains.

Trois faits pendant mon séjour à Biala-Podlaska resteront toujours gravés dans ma mémoire. Tout d’abord cette nuit passée sous tente dans la neige par un grand froid –c’était au mois d’octobre peu avant le terme de notre séjour. Il s’agissait de se débrouiller pour faire du feu avec du bois humide. Nous y sommes finalement parvenus mais avons passé la nuit, sans fermer l’œil, en nous serrant bien les uns contre les autres, cantonnés dans une épaisse fumée qui nous suffoquait. La fumée ne pouvait pas se dégager, par manque de tirage et à cause du bois humide qui brûlait. Une autre fois, nous sommes restés une nuit entière dans un trou sous une pluie continuelle, mais là, il ne faisait pas froid. Nous sommes rentrés trempés et rien n’était prévu pour nous sécher.

Enfin je me souviendrai toujours de cet exercice dangereux, qui consistait à simuler un assaut contre un ennemi dissimulé derrière un monticule de terre. Pendant cette opération, des hommes derrière nous tiraient à balles réelles juste au-dessus de nos têtes. Les Allemands voulaient nous placer dans l’ambiance d’une bataille et nous familiariser avec le sifflement des balles. Ils avaient, toutefois, pris la précaution de sélectionner, pour l’occasion, des tireurs chevronnés, principalement des sous-officiers de carrière. Nous n’en menions pas large, car nous voyions les balles rentrer dans la terre devant nous, à distance convenable tout de même. Reste que l’exercice était bien risqué.

Je vais dire quelques mots sur les relations que nous pouvions entretenir avec les gens du lieu. Hors service, nous ne devions ni interpeller, ni répondre à un civil quel qu’il soit. Chaque Polonais pouvait cacher un partisan, ces derniers étaient nombreux dans la région. Nous ne devions, en aucun cas, avoir des relations avec des prostituées polonaises. (Je n’en ai jamais vu). On disait qu’elles avaient pour mission de transmettre des maladies vénériennes aux soldats. Par ailleurs, on nous rabâchait sans cesse qu’un soldat allemand devait avoir assez de fierté pour ne jamais coucher avec une Polonaise. Les Polonais, comme d’ailleurs tous les Slaves, étaient considérés comme des hommes de condition inférieure et, comme tels, étaient à éviter. En cas de querelle avec un Polonais agressif, nous devions tirer sur lui de telle sorte qu’il ne puisse plus parler : l’Allemand flingueur était toujours considéré comme ayant agi en état de légitime défense.

Je voudrais évoquer ici aussi les humiliations dont les gradés allemands étaient friands à l’encontre de ceux qui étaient sous leurs ordres. En voici quelques exemples.

Nos instructeurs étaient tous des caporaux, des blessés rétablis ou des malades sortant des hôpitaux et qui, avant de monter à nouveau au front, devaient nous transmettre leur savoir. Certains d’entre eux étaient corrects et savaient parfaitement ce que les Alsaciens-Lorrains pensaient des Allemands. Ils ne faisaient donc pas de zèle. D’autres, par contre, que j’appellerai des simplets, ne se sentaient plus d’aise à l’idée d’avoir subitement quelque chose à dire et de pouvoir commander à des pauvres types. Ceux-là n’avaient que l’insulte à la bouche, ils nous traitaient de toutes sortes de noms, nous demandant par exemple « de quelle écurie nous sortions ». Alors que, eux, sortaient sinon d’écuries, du moins de baraques poméraniennes d’où la plupart des sous-officiers de carrière étaient issus. Il fallait tout laisser passer sans broncher. Les brimades ne se limitaient pas seulement aux excès verbaux mais à des chicanes sans nom, en tout cas parfaitement révoltantes. Nous avions fait un pacte entre nous, par lequel, si au front nous devions avoir un de ces énergumènes au bout de notre fusil, nous n’hésiterions pas une seconde. Au front, c’est connu, on peut être victime d’une balle perdue.

Tous les soirs, vers 9 heures, le sous-officier de service procédait à l’appel des hommes occupant les chambrées. La prescription, en ce domaine, était qu’un seul homme devait rester éveillé dans la chambre, mais en tenue. Tous les autres camarades pouvaient se coucher. A l’arrivée du sous-officier, l’homme éveillé devait se mettre dans un garde-à-vous impeccable et annoncer à haute voix le chiffre des occupants de la pièce. Si un lit était inoccupé il devait dire où se trouvait l’occupant (infirmerie, en congé, etc...) Là-dessus, le sous-off remerciait et continuait sa tournée.

Un soir, un sous-off voulant se rendre particulièrement intéressant, fit lever tout le monde, enjoignit aux recrues de monter sur leurs tabourets pour inspecter leurs pieds et vérifier s’ils étaient lavés. Ce même sous-off, dans une autre chambrée, fit également lever les hommes, les fit asseoir sur leur armoire, en chemise, et leur demanda d’entonner un chant. Il n’y avait aucune raison de faire cela, mais c’était le besoin d’humilier. Ces humiliations n’avaient pas seulement cours dans les sphères inférieures, mais se vérifiaient aussi entre officiers et sous-officiers et même entre officiers. Ce besoin d’humilier !!! Je donnerai deux exemples dont j’ai été témoin.

a) Comme chaque matin, nous partions dehors, sur un terrain d’exercices. Il avait neigé et le froid était assez vif. Nous glissions sur les pavés avec nos bottes cloutées. Arrivé sur les lieux, je ne sais plus quelle mouche avait subitement piqué notre commandant de compagnie, il nous rassembla colonne par trois, face à lui. Il fit ensuite sortir les sous-officiers et les fit aligner sur une rangée, devant lui. Il leur commanda d’enlever leur manteau (capote), puis la veste, puis le pull et enfin la chemise.

Il les fit ensuite ramper torse nu dans la neige. Ensuite, pour les réchauffer, il leur fit faire de la gymnastique. Les p’tits chefs durent sauter, balancer les bras, se baisser, se relever, etc. Après dix minutes de ce spectacle (qui nous a réjouis, concernant certains des sous-offs), il leur ordonna de se rhabiller. Pourquoi le commandant de compagnie fit-il cela ? Je pense qu’il s’agissait d’humilier ces subalternes devant leurs hommes.

b) Le deuxième exemple que je vais relater concerne une histoire déplorable entre deux officiers, un lieutenant de notre compagnie et son commandant du bataillon (major). Il existait, dans une des nombreuses baraques, une grande salle dans laquelle se tenaient les discours et les conférences. Dans cette salle étaient disposés, sur des tables, de grands cadres en bois dans lesquels étaient fixées des cartes géographiques en carton épais et en relief. Sur ces cartes étaient posées des maquettes en bois représentant des villages, des montagnes, des vallées, des cours d’eau, etc... Nous nous trouvions donc tous autour d’un de ces cadres et un lieutenant, tenant une baguette à la main, nous expliquait les différents mouvements qu’il était possible à une unité d’opérer pour procéder à des attaques surprises. Dans l’armée allemande, tout l’intérêt se portait aux attaques et aux assauts. Pour ce jour-là, la visite du major était annoncée. Celui-ci venait régulièrement se rendre compte des progrès de notre instruction. Soudain, nous entendîmes des hurlements et des claquements de talon, comme rarement j’en ai entendus.

Le major vint vers nous et écouta notre lieutenant faire son cours. Le lieutenant avait même poussé l’illusion des attaques en simulant l’explosion des obus par des bouts de coton hydrophile qu’il laissait tomber dans le cadre. Le major écouta peut-être une minute les explications du lieutenant, puis soudain, lui déclara que tout ce qu’il avait raconté là étaient des inepties et que ça ne tenait pas debout. D’un revers de la main, il fit tomber une des maquettes et s’en fut à une autre table. J’ai trouvé le procédé révoltant. Nous étions gênés pour ce pauvre lieutenant qui ne savait plus quelle contenance adopter. Je n’ai jamais pu supporter chez les Allemands cette brutalité dans les manières et leur culot souvent. La discipline impitoyable qui régnait faisait que tout le monde s’écrasait. Pour s’en sortir, avec eux, il fallait ruser et ne jamais se faire attraper.

Passons à un autre chapitre. La grande hantise des Allemands était les partisans. Ils étaient très actifs et agissaient dans des moments où l’on s’y attendait le moins. La vigilance était de règle et les gardes étaient partout renforcées. Des anciens de l’endroit nous ont raconté qu’au début les partisans tiraient à vue sur tout militaire qu’ils voyaient. Leur stratégie avait ensuite changé.

Ils tendaient des embuscades, faisaient prisonniers leurs captures, les délestaient de leur arme et ensuite les déshabillaient entièrement. C’est tous nus qu’ils renvoyaient les militaires dans leur caserne. Là-dessus, les Allemands réagirent en nous obligeant à nous faire photographier et à apposer une photo dans notre livret militaire (Soldbuch). Puis ils décidèrent que tout militaire arrivant nu à la caserne sans être blessé était passible du tribunal militaire. Les patrouilles furent renforcées. A la gare, par exemple, tout arrivant devait produire son livret militaire, y compris les officiers. Ces derniers ne voulaient tout d’abord pas se laisser inspecter par de simples soldats ou sous-officiers. Pensez donc à l’affront ! Les chefs de patrouille signalèrent ces faits aux autorités supérieures et les officiers de tout grade furent obligés d’obtempérer. La sécurité était vraiment en danger. La résistance polonaise se durcissait de plus en plus au fur et à mesure de la reculade allemande devant les Russes.

Ce qui va suivre maintenant n’est pas très reluisant. J’ai déjà dit qu’en dehors de nos classes, nous étions également troupes d’occupation en Pologne. Il y avait de moins en moins de soldats en territoire occupé, juste ce qui était indispensable. En dehors de cela, tout devait impérativement rejoindre le front. Les pertes y étaient sensibles et il fallait boucher les trous avec tout ce qu’on avait entre les mains. Aussi les Allemands commencèrent-ils à puiser dans le réservoir russe des camps de prisonniers. Ils demandèrent des volontaires parmi les Ukrainiens, Cosaques, Arméniens et Géorgiens. Les volontaires ne manquèrent pas car les prisonniers connaissaient une famine insupportable dans leurs camps. La mortalité dans les camps de prisonniers était affreuse. Les Allemands firent de ces prisonniers des auxiliaires volontaires, les Hilfswilligen.

Ces Hiwi rendaient donc des services appréciables aux Allemands à l’arrière et libéraient d’autant les Allemands susceptibles de combattre au front. Par la suite, on trouvait ces Hiwi jusqu’en première ligne allemande.

Les désertions n’étaient pas à craindre et pour cause car Staline avait ordonné de faire fusiller systématiquement tout Hiwi tombé entre les mains de l’Armée rouge lors de ses offensives !


Chez nous, à Biala-Podlaska quelques baraques avaient été mises à la disposition d’une troupe d’Arméniens, qui était venue là sur place avec des officiers et des chevaux. Ils avaient la tenue vert-de-gris des soldats de la Wehrmacht, avec pour seul signe distinctif, un brassard (cousu) porté sur le bras gauche et portant le mot : Armenien. Ces gens étaient utilisés pour amener le ravitaillement aux troupes, pour garder des ponts, des monuments publics, des voies de chemin de fer, qui sautaient régulièrement. Ces Arméniens vivaient dans notre voisinage immédiat mais ne faisaient pas partie de notre unité.

J’ai entendu dire, au retour de ma captivité, que ces auxiliaires arméniens et géorgiens ont accompli de vilains forfaits, en France, sous l’occupation, en servant la Gestapo et les miliciens français avec trop de zèle. Les Allemands, au moment où s’écroulait leur front et au moment de la retraite générale, repoussèrent avec cynisme ces Hiwi qu’ils avaient pourtant compromis et qu’ils vouaient ainsi à une mort certaine.

Partisanen Einsatz : Les Allemands avaient deux ennemis. L’un était connu, c’était l’Armée rouge ; l’autre était invisible et insaisissable: les partisans. Ainsi avons-nous été utilisés, à plusieurs reprises, au ratissage des forêts de la région. On nous faisait marcher sur une ligne, côte à côte avec notre fusil, baïonnette au canon, avec lequel nous devions piquer dans le sol pour éventuellement constater des trous. Nous devions tout inspecter et signaler ce qui nous paraissait suspect. Nous ne trouvions jamais rien, les partisans devaient bien rire, les cachettes étaient ailleurs. Ces ratissages étaient un travail bien innocent à côté de ce que nous allions connaître par la suite. Un jour, on nous dit que nous allions être embarqués dans des camions militaires pour encercler une localité distante de quelques kilomètres. Nous demandâmes des renseignements auprès des anciens qui nous disaient qu’eux-mêmes avaient déjà fait cela souvent. Il s’agissait d’encercler un village pour empêcher que les habitants ne se sauvent pendant que la police militaire fouillait dans les maisons. J’ai vu arriver cette police militaire qui arborait la tenue feldgrau comme nous, mais portait un col brun sur ses vareuses et manteaux. Ils n’avaient rien à voir avec les gendarmes, plus connus avec leur chaîne autour du cou et la grosse plaque métallique sur la poitrine. Cette police-là était une police secrète dont personne ne connaissait les attributions. Je me rendis compte bientôt qu’il ne s’agissait ni plus ni moins que de la Gestapo en campagne. Il y avait toujours deux ou trois civils avec ces policiers en tenue. D’où venaient-ils ? Où avaient-ils leurs bureaux ? C’était là le mystère dans toute son épaisseur. Nous avons été embarqués dans deux ou trois camions précédés par un camion rempli de ces policiers. Arrivés dans le village (aucune pancarte ne signalait jamais le nom des localités) l’ordre nous fut donné de nous éparpiller dans les prés autour de la limite des habitations avec mission d’intercepter toute personne tentant de fuir. Nous étions mélangés à des Allemands. Il était clair qu’un Alsacien-Lorrain ne voyait jamais rien ! Que cherchaient ces policiers dans les maisons et les dépendances ? Tout simplement des partisans qui leur avaient été signalés. Ils ramassaient tous les hommes et jeunes gens qu’ils trouvaient dans leur cachette et les faisaient coucher dans leur camion à plat ventre. Eux-mêmes s’asseyaient sur les bancs, de chaque côté, et posaient leurs pieds sur le dos de leurs victimes. Nous restions quelquefois ainsi une journée entière, sans manger. Sur un coup de sifflet, nous nous rassemblions à nouveau et montions dans les camions pour le retour.

La Wehrmacht était soumise à la Gestapo et devait lui apporter toute l’aide qu’elle sollicitait. La Geheime Staats Polizei était redoutable et avait tous les droits. Si vous vouliez disparaître un jour, sans laisser de traces, vous n’aviez qu’à provoquer la Gestapo. Nous étions sur les genoux, après les journées d’exercice et de garde. Nous devions encore, souvent à la tombée de la nuit, être les complices ô combien innocents de ces messieurs !

A n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, se présentaient ces camions militaires pour nous embarquer sur l’heure. La police secrète était toujours pressée, elle réagissait sur des renseignements dont on ne connaissait pas les origines. Pour exploiter convenablement les indications, il ne fallait pas perdre de temps. Nous étions des victimes dans tout cela, en plus de la nourriture insuffisante et du manque de sommeil... Les gens ainsi ramassés partaient pour un interrogatoire dans des bureaux situés à Biala-Podlaska mais que nous ne connaissions absolument pas. Ce qu’il advint finalement de ces gens, nous ne le sûmes pas non plus. Il n’était pas bon de se montrer curieux, cela amenait la suspicion. Pour vivre heureux, vivons dans l’ignorance !

Une autre fois, nous avons été emmenés pour encercler un village -un de plus, et pas le dernier. Ce village, ainsi que tout le district, refusait de payer les impôts ou les taxes prévus au bénéfice du Generalgouvernement. Tous les villages concernés étaient donc encerclés par la troupe (nous autres !) et les policiers de la secrète confisquaient et embarquaient sur des camions militaires toutes les bêtes qu’ils trouvaient dans les étables, moutons, cochons, veaux, etc. Nous entendions les gens hurler, se lamenter. Rien ne retenait les sbires qui, au nom du gouvernement, se dédommageaient du manque de paiement des impôts en raflant le bétail.

Je me suis laissé dire que certaines personnes pauvres mettaient toute leur peine et leur argent dans l’élevage d’un porc et que, finalement, au bout de l’année, ils se voyaient confisquer cet animal par la Gestapo. Il fallait être bien trempé pour supporter cela, surtout que ces gens-là vivaient dans la misère. Il faut savoir qu’il n’y avait pas de carte de ravitaillement. Les Allemands occupaient le sol pour des raisons stratégiques et se foutaient éperdument des habitants.

Un soir, (curieusement c’était toujours à la tombée de la nuit que cela se passait) nous étions fatigués et harassés. Voilà une nouvelle nuit blanche en perspective. Mais ce coup-ci, il y eut de la casse. Les camions étaient à nouveau là et nous attendaient. Nous grimpâmes à l’intérieur. A peine installés, nous nous endormîmes. Nous ne sûmes pas les kilomètres que nous avions parcourus. A la descente, nous nous trouvâmes devant un spectacle attristant qui eut comme cadre un gros bourg, après un tournant de la route : la scène d’une embuscade !

Sur la gauche de la route, une camionnette s’était échouée contre un mur, le pare-brise criblé de balles. Nous nous trouvions devant un travail de partisans ! Dans une maison voisine on nous fit voir les victimes, allongées côte à côte, le chauffeur de la camionnette et son assistant. A côté d’eux, assis sur un tabouret, un médecin polonais tremblait de tous ses membres. Il avait entouré la tête d’une des victimes d’un grand pansement. Je me suis toujours demandé pourquoi ce médecin tremblait ainsi : avait-il peur de la réaction des Allemands ? Tout de même, il n’y était pour rien et il avait fait son possible. Il ne lui est d’ailleurs rien arrivé, les Allemands semblaient satisfaits de son initiative. Les victimes portaient des blessures à la tête et devaient être mortes sur le coup. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que les Allemands étaient fous furieux.

Moi-même, n’ayant rien à voir avec les Allemands, j’étais remué au spectacle de ces deux morts qui avaient, paraît-il, femmes et enfants. C’était la guerre dans toute son horreur; je devais, par la suite, en voir bien d’autres. Les représailles allemandes ne se firent pas attendre.


On nous obligea à encercler le bourg avec mission de tirer à vue sur tout ce qui bougeait en dehors de l’agglomération.

Pendant ce temps, les policiers militaires faisaient leur travail habituel. Ils arrêtèrent un certain nombre d’hommes et de jeunes gens, qu’ils emmenèrent ensuite, puis ils mirent le feu aux maisons. Les gens sortaient de leurs demeures, terrorisés. Les policiers se contentaient de tirer des fusées sous les toits de chaume pour que toute la maison s’enflamme. Au milieu de la nuit tout le bourg flambait. Satisfaits d’eux, les policiers rentrèrent chez eux, et nous aussi. La Gestapo emmena ses prisonniers, les cadavres restèrent sur place, sûrement enlevés (plus tard) par les responsables de leur bande. On m’a expliqué que les maquisards s’étaient embusqués au milieu du bourg à un tournant et qu’ils connaissaient cette camionnette qui passait régulièrement à la même heure au même endroit. C’était une camionnette qui apportait le ravitaillement de Varsovie à toutes les troupes de la région. Les ravitailleurs avaient commis l’imprudence de suivre toujours le même itinéraire à des heures précises. Les partisans avaient eu tout leur temps pour fuir.

Je me souviens encore d’un épisode auquel je n’ai rien compris. On nous embarqua, puis on nous déposa non loin de Biala-Podlaska Nous arrivâmes devant un attroupement d’hommes et de jeunes gens. Devant eux se tenait un immense officier SS qui leur parlait en polonais. Je trouvais sa façon de sélectionner bien étrange. En effet, il était en train de faire un tri sélectif, je ne comprenais rien à ce qu’il disait. Mais, à un moment donné, j’ai vu certaines personnes rentrer chez elles alors que d’autres devaient se mettre à l’écart. C’est ceux-ci que nous devions, sous bonne escorte, ramener à Biala-Podlaska. Cela me faisait tout drôle de marcher à côté de cette colonne, le fusil à la bretelle. Je déambulais sur le même bord que ces gens mais la grande barrière entre nous, c’était la langue. Nous amenâmes ce troupeau devant un grand bâtiment au centre de la ville, un bâtiment que je n’avais jamais vu auparavant ! Nous pûmes alors rentrer dans notre chambrée, la faim au ventre.

Toutes ces opérations étaient entourées de mystère, rien ne transpirait jamais. Mais chez nous aussi il y eut un mystère. Un Alsacien que je ne connaissais personnellement pas s’était enfui mais avait été repris dans un train en partance vers l’ouest aux dires des camarades de sa chambrée, mais personne de la compagnie n’en a jamais parlé. Le personnel d’encadrement du bataillon avait visiblement eu la consigne de n’en rien dire. Pour éviter la contagion propice à d’autres évasions peut-être ! Je n’aurais pas voulu être à la place du fuyard repris.

Nous vivions nos derniers jours dans les baraquements de Biala-Podlaska. Nous étions au mois d’octobre, c’était déjà l’hiver et la neige était tombée. Le thermomètre baissait tous les jours un peu plus. Nous avions froid dans nos baraques; le combustible octroyé s’avérait -et de loin -insuffisant. Nous couchions tout habillés dans nos lits. La nuit, nous organisions des expéditions pour voler du charbon dans la baraque où le combustible du bataillon était entreposé. Nous avons eu la chance de ne jamais être surpris, sinon c’était quinze jours au pain et à l’eau. Nous avions froid. Le peu de chaleur qui régnait dans la chambre fuyait à travers les planches disjointes. Les réveils étaient pénibles, tout le monde se lamentait et vouait les Allemands aux gémonies.

Le froid nous obligeait à nous lever la nuit pour uriner. Dès que nous ouvrions la porte de la baraque, le vent s’y engouffrait. Il faut savoir que les baraques étaient démunies de sanitaires et qu’il fallait aller dans une baraque-toilette distante d’une vingtaine de mètres de notre logis. Nous ne voulions pas parcourir cette distance, en chemise, la nuit, et nous faisions tout simplement pipi contre notre baraque dehors. Mais cela se voyait dans la neige, et l’adjudant de compagnie ne manquait pas de mettre immédiatement les pieds dans le plat.

Nous avons alors trouvé la solution en urinant dans un pot que nous vidions le matin. Seulement ce pot, encore fallait-il cacher parce que l’ordre était de faire ses besoins dans la baraque prévue à cet effet. Quelle existence !

Le terme du séjour approchait, c’est ce qui nous réconfortait. Un examen de fin de stage ou de classe était prévu et qui eut finalement lieu le 28 octobre 1943. Cet examen passé par tout le bataillon au complet consistait en de courtes manœuvres suivies d’une marche. Tout le monde se retrouva finalement sur une grande place.

Le bataillon était réuni en colonnes face aux différents commandants de compagnie et d’un général. C’était la première fois que je voyais un général d’aussi près. Ce général entama un long discours que nous n’écoutâmes que distraitement. Il faisait très froid ce jour-là et le général, imperturbable, parlait. Il avait les lèvres bleues de froid, il n’arrivait presque plus à les mouvoir mais continuait à parler quand même. A la fin de son discours, j’ai compris qu’il fallait servir le Führer fidèlement et même risquer sa vie pour lui. L’officier supérieur termina en hurlant un sensationnel « Heil Hitler » et nous, tout contents d’en avoir terminé nous criâmes, à gorge déployée : « Heil Herr Général ! » Il repartit ensuite très rapidement en voiture.

Nous étions à présent des soldats... des vrais ! Je ne me souviens plus à quel moment et à quel endroit nous avons été assermentés. Je me souviens seulement que nous avions tous levé le bras droit et avions répété les phrases dictées par notre Major : « Je jure fidélité au Führer, etc ... ». Je n’ai pas gardé en mémoire les termes exacts. En tout cas, les choses qu’on disait, on ne les pensait absolument pas. Le lendemain, 29 octobre 1943, nous fûmes versés dans une autre unité et nous savions, pour une fois, où nous allions : à Lublin, direction ouest, à une centaine de kilomètres. Nous partîmes le matin, en train à marchandises, et arrivâmes le soir même.

Lublin : Nous débarquâmes péniblement à la gare de Lublin, dans la grisaille et le froid. De la neige était encore tombée. Nous rejoignîmes en chantant notre nouvelle affectation. Il s’agissait, cette fois, de casernes en dur. Une de ces casernes, située un peu en dehors de la ville, devait être notre demeure pour quelques temps. Lublin était une ville d’une centaine de milliers d’habitants et elle était, paraît-il, infestée de partisans ainsi que d’ailleurs toute la région. J’ai appris que nous avions été versés dans le bataillon d’infanterie de réserve numéro 304, dont nous formions la 1ère compagnie. On nous avait dit que nous aurions tous nos congés et ensuite, c’était le front.

Il y avait tous les jours des départs en permission. Il fallait attendre le retour d’un certain nombre de camarades pour autoriser le départ des suivants. Les plus anciens partaient en premier et ce devait être, à quelques jours près, mon tour lorsque l’ordre vint d’en haut de retenir les Alsaciens-Lorrains. Il avait été constaté que beaucoup de nos compatriotes oubliaient de revenir. Le moral était au plus bas chez nous, ce qui avait été constaté au niveau du bataillon. Le major nous dit alors que nous ne devions pas indiquer sur notre feuille de départ une localité située en Moselle ou en Alsace, mais indiquer une localité en Sarre, Palatinat ou pays de Bade. J’avais déjà rédigé ma feuille pour Sarrebruck, où j’avais des parents, lorsque l’ordre vint de Berlin de ne plus laisser partir les Alsaciens-Lorrains. Les désertions, paraît-il, étaient trop importantes. J’étais envahi par un immense cafard en me rendant compte de ma situation. Les anciens soldats allemands qui étaient avec nous, nous dirent n’avoir jamais vu cela. Tous avaient été en permission avant de rejoindre le front. Personne n’y pouvait rien changer et la vie continuait. Les exercices se déroulaient journellement avec la même intensité qu’auparavant.

Nous apprîmes à connaître d’autres terrains d’exercice ; mais beaucoup d’entre nous étaient affectés à la garde, jour et nuit. De ma vie, je n’avais monté aussi souvent la garde. Le jour, c’était supportable, mais la nuit !

A peine endormi, on était rappelé pour monter la garde à nouveau. Nous arrivions, un moment, à monter la garde deux heures durant, et cela toutes les deux heures. Le danger de se faire prendre par les partisans était continuel. Je sais que je me tenais toujours, la nuit, à proximité d’une lumière et toujours le dos au mur. C’était lugubre et angoissant que de vivre dans un pays aussi hostile. Une envie de revoir le pays et les miens me prenait souvent à la gorge. On échafaudait des plans pour le retour... s’il y en avait un ! En attendant, je montais la garde. Quand il faisait trop froid, nous étions relevés toutes les heures et même demi-heures. Il y avait deux sortes de garde: la garde statique et les patrouilles qui circulaient autour des casernes. On faisait partie soit de l’une soit de l’autre, mais on variait entre nous. La garde statique était celle, entre autres, qui se trouvait près de la porte d’entrée de la caserne ou devant le portail donnant accès à l’ensemble des casernes. Les hommes désignés pour cette garde recevaient un long manteau qui allait jusque par terre et qu’on passait sur le manteau que l’on portait déjà. Aux pieds, on chaussait des grosses bottes de feutre qui étaient également enfilées sur les bottes qu’on portait. Sur la tête on portait un gros bonnet de velours.


Les mains étaient enfouies dans de grosses moufles, dont le pouce et l’index étaient indépendants pour nous permettre de tirer. Le fusil était également spécial: la gâchette était très grande et le système de protection de cette gâchette nous permettait d’y introduire notre index. Le fusil était chargé, sûreté enlevée. Il fallait poser le fusil par terre avec douceur pour ne pas provoquer le départ d’une balle. C’était un drôle d’accoutrement mais cela tenait chaud. Je ne pense pas qu’il aurait été possible de se défendre, le cas échéant. Lorsqu’on était relevé, il fallait céder au suivant tout l’accoutrement. A l’issue de la garde, nous devions consigner sur un cahier ouvert à cet effet au bureau tout ce que nous avions constaté d’anormal, donner l’heure et le nom. (Le classique R.A.S. se disait en allemand o.b.V., ohne besondere Vorkommnisse, sans incidents particuliers, Ndr).

Lorsque notre compagnie n’était pas de garde, c’était tous les jours les exercices au cours desquels les insultes et les invectives pleuvaient. Nous avions un sous-off particulièrement teigneux qui nous traitait de tas de merde, de Scheisshaufen. Lorsqu’il commandait le garde-à-vous à notre groupe, il n’était jamais content.

Le garde-à-vous devait être tel que l’on ne devait entendre qu’un seul claquement de talons. Un jour où il était particulièrement en verve, il nous a dit : « quand j’entends claquer le garde-à-vous, cela me donne l’impression d’une chèvre chiant sur un tambour. » Une autre fois, comme j’avais un peu de terre à ma chaussure, il me dit que je traînais dessus la moitié du champ de manœuvre.

Mais une constante existait chez eux : on ne nous tutoyait jamais, on ne nous touchait jamais.

Lors d’un rare quartier libre, nous demandâmes à aller faire une promenade en ville. L’autorisation nous fut donnée à condition d’être groupés et armés. Lors de cette sortie, je me rendis compte combien nous étions  éloignés de la ville (par rapport à la caserne). Nous avons visité les lieux et comme nous étions entre Alsaciens-Lorrains, nous sommes entrés dans un café. Nous étions téméraires, je ne l’aurais plus refait. Nous avons dit au tenancier qu’il nous donne de la bière. Nous lui avons expliqué que nous étions Français et, surtout, que nous n’étions nullement volontaires. Il comprenait un peu l’allemand, et voilà qu’au bout de quelques minutes il revint à notre table avec deux ou trois hommes. Je devinai immédiatement qu’il s’agissait de partisans. Ceux-ci auraient voulu que nous désertions, sur le champ, avec armes et bagages. Nous étions surpris et pas rassurés du tout. Nous leur avons promis de revenir avec d’autres armes et que nous déserterions à cette occasion. Nous ne sommes plus jamais revenus. C’était bien trop risqué.

On nous avait précisé que, lorsque tout le monde serait revenu de permission, ce serait le départ pour le front de Russie. Les journées passées à Lublin étaient pénibles mais chaque jour qui passait, c’était autant de gagné. Nous avions avec nous des anciens (des Allemands qui avaient déjà été au front et qui y retournaient avec nous). Ils n’avaient pas le moral et nous disaient que ce qu’ils avaient vécu n’était pas réjouissant. Moi-même, en dépit des rumeurs que les Allemands racontaient sur les Russes, j’étais décidé à déserter dès que l’occasion se présenterait.

Comme on le verra plus loin, je l’ai fait, mais j’ai failli y perdre la vie. Les derniers permissionnaires rentrèrent et ce fut le miracle : nous n’irions pas au front tout de suite ! Notre unité venait d’être désignée pour aller sur un Stützpunkt (point d’appui) à Garvolin, distant de 60 ou 80 kilomètres dans la direction de Varsovie. L’armée allemande était décimée par la guerre et ne disposait plus d’assez de troupes pour occuper le terrain qu’elle avait conquis. Nous devions être un peu partout en même temps pour donner le change aux gens et aux partisans. Il fallait donner l’illusion que la Wehrmacht tenait bien le terrain en dépit des pertes. Nous étions heureux car nous gagnions ainsi quelques semaines supplémentaires et, avec un peu de chance, nous passerions l’hiver dans de bonnes conditions. Ce qui se passa effectivement, en partie.

Garvolin : Le jour du départ de Lublin arriva : branle-bas et hurlements habituels et chacun son paquetage sur le dos. Nous étions heureux, nous changions d’activité, la discipline se relâchait sensiblement. Nous avions d’autres chefs et le commandant de compagnie était sympathique (ce devait être un lieutenant de réserve).

Le voyage fut relativement bref et nous arrivâmes à Garvolin. C’était une petite localité où les gens étaient visiblement étonnés de revoir des Allemands. Le pays grouillait de partisans et, de ce côté-là, je n’étais pas rassuré. Les différentes compagnies du bataillon avaient été dispersées un peu partout dans la région. Notre compagnie s’installa dans une belle demeure, un peu à l’écart de la localité. Il est certain que les Allemands en avaient auparavant chassé les occupants, lesquels avaient pu emmener tous leurs meubles. Les pièces de la villa étaient vides. Nous nous installâmes au rez-de-chaussée, les gradés s’emparant du 1er étage.

Derrière la maison, il y avait une remise qui contenait du bois et puis une espèce de chapiteau sous lequel étaient attachées à des mangeoires une vingtaine de vaches. La villa que nous occupions était le P.C. (poste de commandement) de notre compagnie.

Notre travail consistait à nous montrer partout, en composant des groupes d’hommes qui devaient s’éparpiller dans la campagne, et dans toutes les directions.

A partir de là, je n’eus plus jamais de courrier de chez moi. Le courrier était resté à Lublin et notre départ en catastrophe au front n’avait plus permis la distribution. Nous étions au mois de décembre. Il faisait toujours froid, la terre gelée était recouverte d’une vieille couche de neige. Il y avait de la paille sur place, ce qui a grandement facilité notre installation. Une fois installés, nous avons déblayé la neige tout autour de la grosse maison et commencé à creuser des tranchées où nous devions nous réfugier en cas d’attaque.

Il était clair que notre venue avait été diffusée dans tout le pays. Le propriétaire des vaches, un homme d’une cinquantaine d’années, habitait la localité mais il était très souvent avec nous. Il raconta, dans un allemand parfait, que la demeure avait été occupée précédemment par des nobles qui s’étaient enfuis à l’arrivée des Allemands. Le paysan avait été autorisé à cultiver le domaine et les vaches étaient sa propriété. Nous lui avons demandé s’il était vraiment Polonais puisqu’il parlait tellement bien l’allemand. Le fermier nous expliqua qu’effectivement il était Polonais mais originaire de la ville de Posen (Posznan) à la frontière ukrainienne.

Cette ville de Posen avait été allemande jusqu’en 1919, date à laquelle elle était revenue à la Pologne. En 1939, Hitler avait de nouveau repris la ville qui fut unie au Grand Reich. Le quinquagénaire avait fréquenté l’école primaire allemande mais parlait polonais à la maison. Quand Posen avait été rattachée à l’Allemagne, il avait quitté sa ville natale pour s’établir ici au cœur de la Pologne. Lorsque nous étions entre Alsaciens-Lorrains, nous lui avons expliqué en long et en large qui nous étions. Là-dessus, l’éleveur put tracer un parallèle avec sa propre existence. A partir de là, il eut entière confiance en nous. Il nous dit confidentiellement qu’il n’y avait pas de partisans ici et en nous précisant qu’il n’y avait aucune crainte à avoir. Les partisans seraient surtout très actifs du côté de Lublin et Varsovie. Il nous dit encore que pendant notre tour de garde, nous pourrions nous chauffer auprès des vaches et même nous procurer du lait au besoin. Mais il nous supplia de ne pas fumer à l’écurie et à le dire aux autres camarades, car ici tout n’était que bois et paille. En cas d’incendie, il serait impossible de sauver quelque chose. Nous lui en avons fait la promesse et avons informé les Allemands, lesquels se sont montrés compréhensifs. Il n’y a jamais eu d’incident et l’homme était parfaitement accepté par tout le monde.

Le ravitaillement était acheminé, je ne sais trop comment, mais nous avions toujours suffisamment à manger. Les Allemands étaient très forts pour la débrouillardise et s’adaptaient vite à toutes les situations.


Marches et présence active continue sur le terrain
 : Les choses sérieuses allaient commencer. Chaque matin, nous avions rassemblement. Le commandant de compagnie nous demandait s’il n’y avait pas de malades. Il nous faisait comprendre que si nous nous tenions correctement, tout se passerait très bien. Il n’y avait pas d’appel le soir. Le chef de compagnie nous dit enfin qu’il fallait toujours un certain nombre d’hommes de garde pendant que les autres faisaient leur marche. Tout notre travail consistait effectivement en marches. Je ne pourrais pas dire le nombre de kilomètres que nous avons alors avalés. Les chemins en rase campagne étant par trop enneigés, nous nous promenions, le plus souvent, dans les forêts très abondantes dans le pays. Le spectre des partisans était présent à chaque pas. Nous n’avons finalement jamais fait de mauvaises rencontres et notre homme de la villa nous avait dit la vérité. Les villages traversés étaient remplis d’oies, vraisemblablement prévues pour Noël. Il y avait un marché dans chaque localité un peu importante et nous voyions journellement passer des traîneaux tirés par un petit cheval portant des clochettes au cou. Sur le traîneau était assise toute la famille. Au retour, les femmes et les filles portaient sur elles quelque chose de neuf. En été, ces traîneaux se changeaient en voiturettes, on enlevait le dessous et on y mettait des roues. Les voiturettes étaient légères et n’avaient pas besoin de freins, tellement le sol était plat.

Les gens nous regardaient passer avec curiosité. Des enfants qui nous croisaient faisaient le signe de croix. Leurs parents leur avaient certainement dit de le faire lorsqu’ils rencontreraient des Allemands. Les maisons étaient toutes pareilles, en bois et toits de chaume, alignées de chaque côté d’un chemin qui était pour le moment sous la neige. Ces chemins n’étaient pas empierrés; en été, il était difficile d’y circuler à cause du sable qui rentrait dans les chaussures.

Lorsque nous quittions un village et que nous jetions un coup d’œil en arrière, nous voyions toute la population rassemblée et qui nous regardait partir. Curieusement, on ne rencontrait jamais d’hommes en dehors des vieillards. On ne voyait que les femmes avec leur éternel foulard sur la tête et puis des troupeaux d’enfants. Il y avait près des maisons des puits au-dessus desquels se dressait un levier à balancier qui permettait de descendre dans le puits et ainsi de garder au frais le lait, le beurre et autres aliments. Nous étions en hiver, il n’y avait donc rien à mettre au frais. Les anciens nous disaient qu’en été, lorsque les villageois voyaient venir les Allemands, la première chose qu’ils faisaient c’était de courir au puits et remonter les aliments qu’ils avaient mis en place au frais. Ils savaient, par expérience, qu’autrement les Allemands s’en seraient chargés.

Le commandant de la compagnie avait un jour décidé d’être parmi nous, lors d’une de ces marches journalières que nous effectuions dans la forêt. Il marchait en tête avec des gradés en tenant une carte dans les mains. Les forêts se ressemblaient et nous autres, ne savions jamais où nous nous trouvions par rapport au point de départ. Nous avons marché ce jour-là pendant un bon bout de temps et cela commençait à nous paraître long. La fatigue nous envahissait progressivement et je voyais les officiers consulter la carte avec insistance. Ils discutaient ensemble mais la marche continuait. A côté de moi, cheminait un camarade de Sarreguemines qui, fatigué, ne se maîtrisa plus. Il se mit à grogner et à insulter les Allemands (en général !). Il parlait assez haut et les Allemands, présents dans les colonnes, avaient tout entendu, mais personne ne bougeait. Je tentais de le raisonner mais il continuait de plus belle. Il finit tout de même par se calmer. Ce que j’ai trouvé extraordinaire, c’est qu’il n’ait jamais été inquiété pour les propos qu’il avait tenus. Nous marchions toujours, je voyais notre grand chef consulter la carte et débattre avec ses voisins. J’ai compris que nous nous étions perdus. Et personne aux alentours pour nous renseigner. Les officiers allemands étaient trop fiers pour avouer qu’ils s’étaient perdus alors même qu’ils disposaient d’une carte et d’une boussole. Nous continuâmes donc notre marche lorsqu’à la sortie du bois nous fîmes une heureuse rencontre. Une femme se trouvait là, par hasard. Le chef demanda « Garvolin » et je vis la femme tendre son index dans la direction inverse du sens de notre marche. Nous avions fait un détour d’au moins 10 kilomètres. Pour s’excuser, le commandant de la compagnie nous déclara alors que la carte n’était pas assez précise, ce que je voulais bien croire. Cela, en tout cas, ne nous a pas empêchés d’assurer notre tour de garde, la nuit, comme si rien ne s’était passé.

Arriva le temps de Noël, la plus grande fête allemande de l’année.

La semaine précédant la fête, nous fûmes gratifiés d’une cargaison de ce que les Allemands appelaient Marketenderwaren dont j’ignorais à l’époque l’existence ; on m’a alors expliqué que c’était une livraison de boissons alcoolisées de toute nature, qui allaient de la vodka aux meilleurs vins français en passant par la bière. Ces boissons étaient accompagnées de boîtes de pâté, saucisses, jambons ainsi que des sucreries (chocolats et bonbons). Ces livraisons se faisaient, paraît-il, deux fois par an et n’étaient destinées qu’aux troupes en campagne. Nous étions considérés comme des combattants ! Pour le soir de Noël, les Allemands avaient organisé une beuverie comme je n’en ai jamais vue. Je n’avais jamais assisté à un spectacle pareil dans l’armée française alors même qu’on n’y buvait pas que du petit lait.  Les Allemands quand ils s’y mettaient, ne s’arrêtaient plus avant que tout le monde ne soit allongé sous la table. Au début, on chantait des cantiques de Noël, puis des chants de marche et à la fin, des chansons paillardes. Les principaux acteurs n’étaient nullement les Alsaciens-Lorrains qui assistaient, étonnés, à la scène. Cela ne veut pas dire que les Alsaciens-Lorrains étaient des anges, mais ils ne s’attendaient pas à de tels débordements. Chez les Allemands, il y avait la discipline qui était une chose... et la manière de se défouler, une autre. Mais un incident grave se produisit, tout à la fin de la beuverie et l’auteur de l’incident était justement un Alsacien.

Je n’ai pas assisté à la scène, étant de garde, mais on m’a raconté que l’Alsacien en question était ivre et avait frappé un jeune sous-lieutenant de la compagnie qui était ivre également. Les agissements de cet Alsacien ne m’ont pas du tout étonné. Je le connaissais déjà à Biala Podlaska et je l’ai toujours tenu pour un tire-au-flanc et un adroit simulateur. Je l’ai rarement vu faire de l’exercice; il arrivait toujours à se faire envoyer à l’infirmerie ou même à se faire hospitaliser. Je l’ai ensuite perdu de vue pour le rencontrer de nouveau à Garvolin. C’est donc lui qui avait frappé l’officier et avait ainsi gâché la fête. Le lendemain de l’incident, le commandant de compagnie, informé, fit partir le lieutenant à Lublin. L’Alsacien avait repris sereinement le chemin d’un hôpital militaire pour se faire hospitaliser. Tout le monde était sidéré de voir qu’il s’en tirait à si bon compte. M’étant alors renseigné, j’ai appris qu’il était en passe d’être réformé de l’armée parce qu’il était atteint de tuberculose pulmonaire. Là, je n’ai pas compris les Allemands qui l’avaient gardé aussi longtemps. En rentrant chez moi, après la guerre, j’ai su qu’il était décédé à peine rentré chez lui. Cet incident avait assombri la bonne ambiance qui avait régné jusque là. Un Allemand ne se serait pas permis ce que l’Alsacien avait fait. Frapper un officier, ce n’était pas pensable. Rien n’avait été ébruité. De toute façon, la fin de notre séjour à Garvolin approchait. Le bon temps pour nous était terminé. Ce serait bientôt l’enfer.

Le 1er janvier 1944 au matin, ce fut notre départ. Je l’ai trouvé un peu précipité et cela n’augurait rien de bon.

Il fallait au préalable vider la maison, charger tout le matériel. Puis, nous nous installâmes dans le train et nous débarquâmes le soir même à Lublin. Là, nous commençâmes par décharger tout notre matériel pour le recharger dans des camions qui attendaient. Puis, nous entamâmes à pied le long chemin jusqu’à la caserne. Tout était changé dans la caserne, d’autres troupes avaient été amenées pendant notre absence. Tout était sens dessus dessous. Cela hurlait et ce n’étaient que courses dans les couloirs. On chargeait du matériel, des munitions, des armes dans des camions pour être acheminés à la gare. Le départ au front était fixé au lendemain matin.

Le 2 janvier 1944, au matin, nous quittâmes Lublin par le train, pour nous rendre en première ligne. J’étais un des rares à n’avoir pas eu de permission. Cela faisait cinq mois que j’étais parti de chez moi. Inutile de dire que le moral était au plus bas.

Départ pour le front : Nous avons été versés dans une nouvelle unité qui avait été formée à Lublin pendant notre absence. Cette unité était un régiment d’infanterie qui ne portait pas de numéro. Cette unité se nommait le régiment Lemberg (Lvov) mais notre bataillon, comme je l’ai appris, gardait une certaine autonomie et se nommait bataillon Lukow. Ce bataillon était commandé par un Hauptmann, secondé par un lieutenant.


Je voyais ces deux personnages toujours ensemble. Nous embarquâmes dans des wagons de marchandises et notre destination était inconnue, comme d’habitude. La direction prise était celle de l’Ukraine, c’est tout ce que nous savions. Je me souviens que nous avons roulé toute la nuit et le lendemain matin très tôt, ce fut l’arrêt du train. Le train n’allait pas plus loin. Nous étions arrivés dans la zone des combats. La gare portait l’inscription Stozanov. Nous descendîmes du train avec tout notre barda. Les mauvais jours allaient commencer.

A peine débarqué, je fus témoin d’un remue-ménage parmi la population comme je n’en avais encore jamais vu. D’autres troupes étaient déjà venues avant nous. J’ignorais s’il s’agissait de soldats de notre régiment. Toujours est-il que ces soldats se démenaient au milieu de civils qui criaient, pleuraient et suppliaient. Ce spectacle affligeant se répétait devant toutes les maisons du village. Un ancien, devant mon étonnement, m’expliqua que notre unité était dépourvue de tout moyen de transport. Et comme nous ne disposions d’aucun camion, voiture ou même de chevaux pour charrier notre matériel, les instances supérieures avaient dit tout simplement de se débrouiller.


Le matériel apporté par notre train, sacs, munitions, armes, ravitaillement, tout cela devait être acheminé, avec nous, en première ligne. Je compris alors mieux le pourquoi du tumulte qui avait été déclenché parmi la population civile. On était tout simplement en train de réquisitionner leurs chevaux et leurs charrettes ! Les gens se défendaient, les coups de crosse pleuvaient. Pour mieux faire passer la pilule, les Allemands racontèrent aux gens qu’ils pouvaient accompagner leurs chevaux et qu’à un moment donné, les bêtes leur seraient rendues.

J’ai assisté à une scène poignante. Un garçon qui pouvait avoir quatorze ans se débattait et s’accrochait à son cheval. Là aussi, les Allemands lui dirent qu’ils lui restitueraient son cheval quelques kilomètres plus loin et qu’il pouvait l’accompagner. Je sais qu’à l’endroit indiqué le gamin a tout simplement été chassé.

Pendant que tous ces désordres se déroulaient, nous attendions. Etant des combattants, ce n’était pas notre travail, il y avait des soldats désignés à l’avance pour ce genre de besogne ingrate. Notre commandant de bataillon (le Hauptmann avec ses trois étoiles argentées sur épaulettes torsadées) passa dans les rangs des différentes compagnies de son bataillon pour demander aux Alsaciens-Lorrains de quitter les rangs et de se rassembler à l’écart. Il nous adressa la parole sur un ton pathétique. D’après son accent, il pouvait être wurtembergeois ou bavarois. Il nous dit : « Ecoutez Messieurs, je sais, je sais, ich weiss, ich weiss » mais il ne dit pas quoi. Il était prudent mais tout le monde avait compris. Il nous dit qu’il était officier de réserve (sous-entendant par là qu’il n’était pas un fanatique) qu’il était instituteur de métier et qu’il avait eu un proche parent tué dans cette guerre. Il nous suppliait de faire en sorte que tout se passât bien et que nous ne nous fassions pas remarquer, dass wir nicht auffalen. Ce n’était donc pas un nazi et nous pouvions, en toute simplicité, nous adresser à lui, si nous avions des ennuis. Nous eûmes à cœur, dès ce moment, d’éviter de lui créer des ennuis.

Toutes les réquisitions avaient été opérées entretemps. Nous suivions une longue colonne de carrioles, les chevaux fidèlement accompagnés par leurs propriétaires, bernés ! Il s’agissait de petits chevaux pas très robustes, qui n’avaient pas l’habitude de tirer de lourdes charges. Les Allemands avaient chargé tout ce qu’ils pouvaient sur les charrettes.

Le sol était enneigé et quoique le pays fût plat dans son ensemble, il y avait une petite montée à faire en sortant du village. C’était une montée courte mais glissante. Les petits chevaux peinaient et j’ai toujours en mémoire le spectacle affreux de ces soldats qui frappaient à coups redoublés ces pauvres quadrupèdes qui n’avaient plus la force d’avancer et qui se laissaient tomber sur les genoux.

Les chevaux ont de tous temps payé un lourd tribut aux hommes. Nous nous sommes tous mis à pousser les charrettes et tout rentra dans l’ordre dès que le plat fut atteint. A l’occasion de cette montée, un soldat tombé sous les roues d’une des voitures fut écrasé mortellement. C’était notre première victime de guerre.


Premièreescarmouche avec l’ennemi :
La colonne était constituée par intervalles réguliers de charrettes derrière lesquelles marchait à chaque fois une  cinquantaine d’hommes. Nous ne savions absolument pas où nous allions et ce que nous allions devenir. La direction prise, était, bien sûr, l’Ukraine et la Russie. Nous marchions sur le plat depuis une demi-heure, avec toujours ces civils parmi nous qui espéraient récupérer leurs bêtes, lorsque crépitèrent de plusieurs endroits, devant nous, des rafales de mitrailleuses. Nous avions les Russes devant nous et nous nous étions jetés dans la gueule du loup. Il était clair que les Allemands ignoraient la position exacte du front russe. Les balles sifflaient à nos oreilles et en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, tout le monde s’était laissé tomber et rampait vers les fossés, de chaque côté de la route. Les rafales pleuvaient, les pauvres chevaux qui étaient restés debout sur la route furent transpercés par les balles. Certains quadrupèdes tombaient; d’autres, non atteints, restaient debout. Soudain, j’ai vu un cheval emballé galoper à triple abattue vers les lignes russes. On entendait de tous les côtés crier « Sani, Sani ». Des blessés réclamaient les brancardiers (Sanitäter) pour être évacués. Personne ne pouvait bouger pour l’instant, les balles balayaient toujours la route. Nous sommes restés ainsi planqués jusqu’à la tombée de la nuit; les Russes ne voyaient plus rien. Finalement, des officiers donnèrent l’ordre de quitter les fossés, de ramper dans les prés et de nous disperser. On craignait des tirs d’artillerie.

La route était encombrée de cadavres de chevaux, de charrettes renversées, de sacs et de munitions éparpillés. Nous étions toujours à plat ventre. Un moment, rampa vers moi un sous-officier qui avait été un de mes instructeurs à Biala-Podlaska. C’était un ancien blessé guéri qui remontait au front pour la deuxième fois. Il se coucha près de moi et me tendit une cigarette en me disant que nous étions dans la merde, wir sind in der Scheisse. Il me demanda si c’était mon baptême du feu. Je lui rappelai que j’avais déjà entendu les balles siffler comme soldat français. Il me quitta et rampa ensuite vers un autre homme de son groupe. C’est à la faveur de la nuit que nous nous rassemblâmes à nouveau pour prendre une autre direction. La ligne de front russe avait ainsi été détectée; mais les lignes étant en dents de scie, il y avait toujours des endroits où nous pouvions aller plus loin. Les civils, sentimentalement attachés à leurs bêtes, furent chassés sans autre forme de procès. Certains avaient déjà décampé sans demander leur reste. Je n’ai pas assisté à l’évacuation des blessés ou des morts ni au rechargement des voiturettes restées débout. Beaucoup de matériel était hors d’usage et nous passâmes notre première nuit à la belle étoile dans la neige. Aucun village n’était visible aux alentours. On attendait de nouvelles directives sollicitées par le chef de bataillon. Le signal du départ pour une autre direction fut enfin donné, j’eus l’impression que l’on tournait en rond. Je n’avais aucune idée sur l’endroit où je me trouvais. Un pays sous la neige, un calme plat apparent, c’était sinistre. J’avais remarqué que notre bataillon était autonome et nous n’étions plus tellement nombreux. Nous avions eu des consignes spéciales qui consistaient à déceler la présence de l’ennemi et d’en aviser le commandement.

Les Allemands n’étaient plus assez nombreux pour occuper leurs lignes d’une manière continue.

Nous étions donc une de ces unités baladeuses chargées de boucher les trous et de signaler au commandement toutes les velléités des Russes. Nos opérations nous permettaient, en conséquence, de rentrer au fin fond de la campagne ukrainienne.

Description des lieux et coutumes campagnardes : Les villages étaient éloignés des villes et entourés d’une neige assez haute. Ils étaient ainsi isolés du monde pendant tous les longs mois de l’hiver, à peu près cinq mois. Inutile de dire qu’il n’y avait ni routes praticables, ni téléphone, ni électricité. Les gens qui tombaient malades ne pouvaient pas avoir recours à un médecin. Les routes principales étaient dégagées par des chasse-neige allemands et cela pour assurer la circulation des militaires. Mais les chemins reliant les villages étaient invisibles sous la neige. Les habitants, pour retrouver ces chemins, avaient, en été, planté des piquets de chaque côté de la route. Les rangées de piquets indiquaient le chemin en hiver.

Il nous arrivait souvent de rentrer dans les maisons pour nous réchauffer et aussi pour quémander de la nourriture. Le ravitaillement ne suivait pas toujours et l’on nous disait tout simplement de nous débrouiller. Les gens n’aimaient pas les Allemands et, à leur vue, se terraient. Lorsqu’ils se rendaient compte que nous n’étions pas méchants et que notre visite n’était motivée que par la faim, les femmes nous préparaient une soupe au gruau sur laquelle elles versaient de l’huile de tournesol. Nous nous étions partagé les maisons à visiter. Souvent, nous nous trouvions à table au milieu des occupants. A l’occasion d’un de ces repas, je me souviens qu’un jeune garçon était venu auprès de moi avec son livre d’école et voulait sûrement que je l’aide à faire ses devoirs. Le petit ne pouvait pas comprendre que je ne sache pas sa langue.

Les Allemands organisaient beaucoup de vols. Ils disaient toujours que les habitants cachaient tout ce qu’ils avaient lorsque les Allemands apparaissaient. Cela leur donnait bonne conscience pour voler. La chose à voler qui était la plus prisée était la vodka. Il y en avait pratiquement dans toutes les maisons. Lorsqu’une bonbonne était découverte, c’était l’ivresse générale. La vodka était aussi distribuée lorsque nous effectuions des missions à gros risques. Un jour, je me suis trouvé entraîné par des anciens dans le grenier d’une maison qui était plus grande que les autres. Dans ce grenier, les Allemands trouvèrent des sacs pendus à des poutres. Ces sacs contenaient de la viande de mouton qui était tellement salée que personne ne put en manger.

 Nous nous attendions toujours à être attaqués par les partisans mais rien ne s’est jamais passé parce que nous étions toujours bien groupés et que nous évitions les forêts.

Les gens étaient très pauvres. Pour se préserver du froid, ils avaient érigé des remparts de fumier tout autour de leur demeure. On voyait juste le toit de chaume d’où sortait un mince filet de fumée. Leur seul combustible était le bois et la paille. A l’intérieur des maisons, on voyait souvent se promener des poules. Les oies, les cochons, les moutons étaient parqués à côté de la cuisine et simplement séparés par une cloison en bottes de paille. Bêtes et gens cohabitaient ainsi sans problèmes. Les gens couchaient sur des paillasses posées sur leur fourneau éteint mais encore chaud. Ce fourneau était construit en briques rouges et présentait sur le dessus une assez grande surface pour s’y coucher. A côté de ce fourneau pendait une crémaillère au bout de laquelle était suspendue une grosse marmite en fonte. Je n’ai pas vu de vaisselier. Les assiettes, les bols et les cuillers étaient en bois.

Un Allemand voulant un soir se laver les pieds, demanda à la femme de lui donner une bassine. Celle-ci voulut décrocher une marmite de la crémaillère pour la lui offrir. L’Allemand refusa en disant que cela, il ne l’admettrait tout de même pas. L’intérieur des maisons sentait très mauvais et lorsque l’on y pénétrait, il fallait un bon moment pour s’y adapter. Nous passions toutes nos nuits dans ces maisons, sur de la paille. Il valait mieux passer ses nuits dans la puanteur que dehors par -20° ou -25°C. La paille ne manquait pas. Elle était entassée au dehors d’une manière très astucieuse de telle sorte que la pluie ou la neige ne puissent pénétrer à l’intérieur. Tous les villages se ressemblaient et les mœurs des habitants étaient partout les mêmes : tous logés à la même enseigne. Quand nous séjournions quelques jours de suite dans le même village, les hommes, jusque là cachés, prenaient confiance et se montraient au grand jour.

Durant ces longs jours d’hiver, les femmes filaient la laine (elles disposaient en effet de rouets). Les hommes, de leur côté, passaient leur temps à confectionner des jouets en bois. Personne ne circulait au dehors, les gens restaient bien au chaud. Ils se rendaient mutuellement visite pour discuter. Les nourrissons étaient couchés dans des hamacs suspendus au plafond, à une poutre. Une table et des bancs étaient posés au milieu de la pièce. Ces meubles étaient de fabrication maison. Le sol était en terre battue.

Nous faisons du trafic avec les gens. Nous échangions du linge volé à l’armée contre une oie. La saccharine était très prisée car il y avait chez ces gens pénurie totale de sucre. Nous faisions venir de chez nous, dans les colis, des tubes de saccharine. Je voyais toujours les femmes qui vidaient ces tubes dans leur main avant de faire un échange quelconque. Un ancien m’a expliqué que des malins remplissaient ces tubes avec du coton et plaçaient au-dessus une ou deux pilules de saccharine. Le ravitaillement arrivait par moments régulièrement. Nous pouvions même changer de linge de corps. Mais tout ce luxe allait bientôt disparaître.

Recherche de contacts avec l’ennemi sur un front fluctuant : Les Russes opéraient souvent des offensives locales et occupaient les villages que nous abandonnions à la hâte. Les Russes avaient sur nous l’avantage du terrain, on craignait leurs habitudes guerrières et leur façon d’opérer par encerclement.


Nous séjournions toujours près du front russe, mais à proximité des habitations. C’était toujours mieux qu’en rase campagne où le froid était souvent intense. Nous creusions des trous individuels et des tranchées tout près des villages. Dans ces trous se maintenaient des hommes de garde armés de fusils, de mitrailleuses et de grenades. Ceux qui ne montaient pas la garde exécutaient des patrouilles ou des manœuvres d’approche en direction des lignes ennemies. Souvent, nous voyions les Russes circuler dans leurs tranchées. Eux nous voyaient de même, c’est sûr ! mais personne ne tirait, ni d’un côté, ni de l’autre. On nous défendait d’ailleurs de tirer sans autorisation, sauf péril immédiat. Il nous était interdit de tirer à la mitrailleuse sur les patrouilles russes qui se baladaient devant nous. On pouvait tirer sur eux au fusil mais il ne fallait pas dévoiler l’emplacement de nos mitrailleuses. Nous couchions la nuit dans les maisons, sur de la paille, et toutes les deux heures nous étions réveillés pour monter la garde pendant deux heures. Les réveils étaient pénibles surtout si on venait juste de s’endormir. Une fois dehors, le froid et le vent nous réveillaient définitivement. Les reconnaissances du terrain se faisaient le jour et toujours de la même manière. Si le commandement voulait, par exemple, savoir si telle ou telle forêt était occupée par l’ennemi, un groupe de dix hommes était désigné, chef de groupe en tête.

Il s’agissait de provoquer les tirs adverses, mais l’ennemi ne tirait souvent qu’à la dernière minute. Nous devions donc approcher avec prudence et cela aussi longtemps que les Russes ne tiraient pas. Au début, nous marchions droit, casque au ceinturon, le fusil à la bretelle; ensuite accroupis, le casque sur la tête et l’arme à la main et enfin, dernière étape, nous rampions. Inutile de dire le soulagement que nous éprouvions quand tout s’était bien passé. Il arrivait que, pour des missions pareilles, nous bénéficions d’une rasade de vodka.


Pauvres mitrailleurs !
Lors de ces missions, deux hommes étaient particulièrement à plaindre, d’abord celui qui portait la mitrailleuse et son second, c’est-à-dire le chargeur. Celui-ci portait dans chaque main une caisse métallique contenant des bandes articulées dans lesquelles étaient insérées les balles. Ces deux fonctions étaient, chaque jour, remplies par d’autres, au sein du groupe. Lorsque l’homme à la mitrailleuse était amené à tirer, son adjoint, le chargeur, devait se précipiter vers lui avec ses caisses, extraire de l’une d’elles une bande articulée, l’introduire dans la mitrailleuse, puis placer la main en-dessous. Dans la paume de la main devait défiler la bande tout au long du tir, ceci pour éviter que celle-ci ne tombe par terre. Il ne fallait pas que la bande soit souillée, sinon la mitrailleuse s’enrayait. Le chargeur portait, en sus, en bandoulière un second canon de rechange. Il faut savoir que dans le cas d’un feu nourri, et lorsque beaucoup de rafales avaient été tirées, le tir de l’arme avait tendance à se ralentir. Le tireur savait alors que le moment était venu de changer le canon car celui-ci, devenu brûlant, s’était dilaté. C’est à l’aide de chiffons dans les mains qu’il fallait changer le canon. Si le tireur avait la chance de pouvoir attendre le refroidissement du canon échangé, aucun problème ne se posait par la suite. Au cas contraire, il fallait l’abandonner sur place. Je n’étais pas heureux du tout chaque fois que je devenais tireur ou chargeur ; c’était une tâche difficile car ce dernier devrait traîner les caisses de munitions surtout lorsqu’il devait ramper sous les tirs. Consigne était donnée de ne pas tirer par rafales lorsqu’il n’y avait pas de danger immédiat, cela coûtait beaucoup de munitions et leur approvisionnement n’était pas toujours correctement assuré.

En 1942, les Allemands avaient mis au point une nouvelle mitrailleuse qui était parcimonieusement distribuée entre les différentes unités au front. Cette mitrailleuse appelée MG 42 était très légère et tout en fer blanc. On disait, en plaisantant, qu’elle avait été montée à partir de boîtes de conserves de récupération. Elle tirait le double de munitions à la minute qu’une mitrailleuse normale et dès qu’on touchait la gâchette, elle pétaradait telle une moto. Elle était connue des Russes parce qu’ils en parlèrent lors de ma captivité. Mais cette mitrailleuse n’était pas unanimement appréciée car elle consommait beaucoup trop de munitions et s’enrayait facilement. Je pense que les Allemands, pendant un certain laps de temps, voulaient impressionner les Russes. Cette arme était par ailleurs, trop vite repérée par les Russes et il fallait constamment la changer de place pour tirer. 

Face-à-face avec des patrouilles adverses : Notre groupe (une dizaine d’hommes) avait été désigné un jour pour effectuer une patrouille. Nous devions aller aussi près que possible des lignes russes. Nous devions nous arrêter dès que l’on nous tirerait dessus et retourner dans nos lignes pour rendre compte. Les Russes avaient sûrement eu la même idée puisque, à un moment donné, en contournant des buissons, nous nous trouvâmes face à face avec une patrouille russe à cheval. Dans les deux camps la surprise fut totale. Notre chef de groupe ne sachant plus quoi faire, tira en l’air une fusée rouge qu’il avait sur lui. Là-dessus, les Russes, comme un seul homme tirèrent sur la bride de leurs chevaux, leur faisant faire un demi-tour sur place et se sauvèrent à toute vitesse. Nous, de notre côté, revenus de notre surprise, retournâmes dans nos lignes pour rendre compte. Une autre fois, mais là c’était beaucoup plus tragique, les Russes nous attaquèrent par surprise en nous prenant en tenaille. Cette tactique était possible car les lignes allemandes connaissaient beaucoup de vides. Notre seul salut, et où la surprise a également joué un rôle, se trouva dans la reculade immédiate mais qui ressemblait fort à une fuite. Les Russes disposaient de beaucoup plus d’hommes que les Allemands, ce n’était un mystère pour personne. Cette fuite était dramatique, parce que la place restée disponible pour fuir n’était pas très large.



Tout le monde s’engouffra dans la brèche et les Russes tirèrent dans le tas. Le malheur voulait aussi qu’il fallait gravir une petite colline derrière laquelle nous serions à nouveau en sécurité, mais il fallait atteindre le côté abrité pour y trouver le salut. Gravir cette colline fut pour moi un calvaire, surtout que ce jour-là j’étais chargeur-pourvoyeur et je courais en tenant dans chaque main la fameuse caisse métallique contenant les munitions. Les balles me sifflaient aux oreilles. Des voisins tombaient. Je ne me souciai pas de savoir s’ils s’étaient laissé tomber volontairement ou s’ils avaient été atteints.

Je continuai imperturbablement ma course jusqu’au moment où une balle me siffla si près de l’oreille que je fus convaincu que je venais d’être touché. Je me laissai tomber instinctivement. Me rendant compte que je vivais toujours, je repris ma course éperdue. Je n’en pouvais presque plus lorsque j’atteignis enfin le sommet. Je dépassai celui-ci pour me laisser choir lourdement. J’étais à l’abri des tirs, c’était le soulagement. Je suis resté allongé par terre, un bon bout de temps pour récupérer. Sur ces entrefaites, les Allemands donnèrent de l’artillerie, ce qui eut pour résultat de ralentir la pression des Russes. Nous profitâmes de l’accalmie pour nous rassembler. Beaucoup de camarades manquaient et il n’était pas possible de revenir en arrière pour récupérer les blessés.

Retraites éprouvantes : A partir de ce jour, la retraite de toute l’armée fut continuelle et devint même plus rapide dans certains secteurs que dans d’autres. Tout cela dépendait de la résistance des Allemands, ceux-ci organisaient même des contre-offensives par endroits. Mais, en gros, l’Armée Rouge avait entamé son offensive de printemps.

Notre unité reculait régulièrement tous les jours. Nous devions, après quelques kilomètres de reculade, creuser des trous individuels et tenter de nous fixer. Ce travail était pénible, nous avions des petites pelles et le terrain était gelé. Il l’était très fortement en rase campagne. Il fallait avoir recours à des outils plus lourds, des pics et des pelles que nous récupérions dans les villages et que nous emmenions ensuite avec nous. Il nous fallait creuser ces trous dans la position couchée, car se tenir debout pour la fouille attirait les balles qui sifflaient immédiatement.  Nous ne pouvions nous terrer que la nuit. A peine avions-nous terminé un travail et pensions être tranquilles, qu’il fallait repartir sur le champ car nous avions de nouveau les Russes à nos trousses.

Nous étions au début de mars 1944, c’était le dégel. Je n’avais jamais vu cela. Tout le pays était recouvert d’une boue neigeuse, gluante. Quels que soient les véhicules, ils étaient immobilisés sur place. Même les chars n’avançaient plus. La boue s’insinuait partout et entravait toute manœuvre. Les mitrailleuses, souvent traînées dans la boue, s’enrayaient. Lorsqu’un véhicule tentait de démarrer et patinait, tout le monde devait se précipiter pour pousser. Mais pousser où ? Tout était gluant. Bientôt tout le paysage fut constellé de véhicules embourbés. Quel spectacle! Lorsque j’entendais l’artillerie tirer, je me demandais comment ces hommes faisaient pour déplacer leurs pièces. Les Russes connaissaient, eux aussi la boue, bien sûr, mais ils en avaient l’habitude et avaient certainement pris leurs précautions. Toujours est-il que leur offensive continuait.  

Velléités d’évasion : Le moral à zéro, l’idée de déserter commença à germer dans mon esprit. Fatigué, crotté de haut en bas, les pieds mouillés. Pendant une dizaine de jours, au moins, je n’avais pas pu enlever mes bottes. Il faut ajouter à cela une faim latente, le ravitaillement ne se faisant pratiquement plus et quand la soupe arrivait encore, elle était froide. Nous recevions encore de temps en temps du pain. Il fallait se rabattre sur les denrées cachées des habitants des villages que nous traversions, ces pauvres gens n’avaient déjà rien pour eux-mêmes.

Je sentais que cela ne pouvait pas continuer. Déserter, ce mot est vite dit mais il faut pouvoir le faire. Il fallait être sûr de son coup sinon ...

L’occasion se présenta bientôt. Lors d’une des reculades nous avons, un jour, échoué dans une ferme. Il s’agissait plutôt d’un complexe de bâtiments entourant une grande cour. Le bâtiment principal était construit en briques rouges, ce qui était très rare dans le pays. A côté de ce bâtiment, nous trouvâmes des dépendances construites en bois avec l’inévitable toit en chaume. Après avoir pénétré dans le bâtiment en dur, nous y avons trouvé une grande pièce où se tenaient un couple déjà âgé et une fille d’une trentaine d’années, atteinte d’une claudication assez prononcée. Pas d’hommes dans les parages, comme d’habitude.

L’ordre fut immédiatement donné de creuser des trous ainsi que de petites tranchées dans l’emprise de cette ferme. Je remarquai que cette ferme était en exploitation puisqu’il y avait des vaches, des chevaux et des moutons. Notre arrivée avait tout bouleversé, visiblement. Les hommes s’étaient cachés.

Les trous une fois creusés ainsi que le nid à mitrailleuse aménagé, nous nous organisâmes pour les tours de garde. Nous savions que les lignes russes étaient toutes proches mais le calme régnait.

En regardant par la fenêtre, je distinguais des pelletées de terre qui étaient jetées en l’air, signe que les Russes s’enterraient comme nous. Comme toujours, nous ne savions pas où nous étions, ni ce qui avait été décidé en haut lieu. Nous apportâmes de la paille dans la grande pièce où se trouvaient deux lits, dans lesquels couchaient les gens que nous avions rencontrés en arrivant. Nous étalâmes cette paille sur le plancher tout près des lits.

Les gens passaient leurs nuits au milieu des soldats et du bruit puisque, la nuit, nous nous relayions toutes les deux heures pour monter la garde. Réveiller quelqu’un qui s’était tout juste endormi n’était pas toujours drôle ; on entendait des injures, des jérémiades. Il est évident que les gens de la maisonnée ne dormaient guère au vu de la situation. Le soir, avant de se coucher, je les voyais faire leur prière, leur signe de croix, à l’envers de nous, à la manière du rite orthodoxe. Dans une niche se trouvait une icône, identique à celles que nous avions déjà vues dans beaucoup de maisons. La première nuit se passa, sans histoire et nous faisions nos tours de garde sans problème. Nous étions d’une correction absolue envers les gens de la maison. Le lendemain, dans la journée, étant de garde, je sentis que quelque chose allait se préparer en face de nous. Je voyais le Hauptmann et son adjoint dans un trou, scrutant le pays devant eux avec leurs jumelles. C’était mauvais signe. La nuit suivante fut mouvementée. Nous entendîmes des tirs et des rafales de mitrailleuses comme à l’accoutumée, mais beaucoup plus intensément. Ils donnaient l’impression de s’approcher. Vers le matin, il y eut alerte générale: tout le monde dans les trous. En effet, on avait l’impression que les lignes russes, bien camouflées jusqu’à maintenant, étaient bien visibles à présent. De temps en temps, les adversaires nous jetaient des fusées éclairantes, accrochées à un petit parachute qui, en descendant lentement, répandaient une lumière assez vive. Les Russes craignaient-ils une attaque de notre part ?

Au petit jour, nous eûmes notre ravitaillement en pain et en beurre. Un des camarades, sur place à ce moment-là, préparait la part de chacun et les étalait sur une table. J’étais ce matin-là, dans une tranchée avec le mitrailleur lorsque commencèrent à tomber dans la cour de la ferme les premiers obus de mortiers. C’étaient des tirs de préparation à une attaque imminente. Tout le monde se retira en hâte pour fuir, laissant beaucoup de matériel en place. C’était pour moi le moment opportun pour sauter le pas. Je me rendis tranquillement dans le local où étaient préparées les portions de pain et de beurre. J’étais seul et me mis tranquillement à manger sans me soucier des explosions qui avaient lieu à quelques pas de moi. Il ne faut pas appeler cela du courage. C’était de la témérité sinon de l’insouciance.

Tiré comme un lapin et laissé pour mort !  J’étais angoissé quand même. Un moment, en regardant par une porte restée ouverte, je vis mon chef de groupe, un sergent allemand, qui m’avait repéré, me faire des signes désespérés de venir à lui. Il pensait que je n’étais pas au courant de l’attaque russe. Je me reculai doucement hors de sa vue. Soudain, j’entendis des cris et des bruits ; je m’avançai vers la porte pour voir ce qui se passait lorsque je me trouvai en face d’un soldat russe tenant en main un fusil à tambour. Ce fusil à tambour, je l’avais déjà vu sur des photos. Il fit tournoyer ce fusil devant moi et m’invita à sortir. Je levai mes mains et sortis dans la cour où je vis plusieurs colonnes de fantassins en pleine offensive. Arrivé dans la cour, ce soldat, au lieu de suivre ses camarades, continua à me faire signe avec son fusil puis épaula pour tirer. Là, l’entraînement féroce de l’armée allemande me fut d’une grande utilité; le coup partit, mais j’étais déjà couché par terre. Je vis qu’il allait tirer à nouveau. Avec la même célérité, j’avais déjà parcouru deux pas en avant et c’est en me laissant tomber à nouveau que je sentis que j’étais blessé. A ce moment, convaincu qu’il m’avait tué, il s’en alla rejoindre sa troupe. Je m’étais laissé tomber devant une palissade en bois et je n’aurais de toute façon, pas pu courir plus loin. J’ai compris, après coup, pourquoi le Russe s’était acharné ainsi sur moi. C’est que je portais en bandoulière le canon de rechange de la mitrailleuse. Il avait pris cela pour une arme et, voyant que je ne m’en défaisais pas, il avait tiré. Je me rendis compte que j’étais blessé au niveau de la cuisse gauche. Je sentais le sang couler. Je me redressai et constatai que je boitais, ma jambe me faisait mal lorsque je m’appuyais dessus. En contournant la palissade et en effectuant une vingtaine de mètres, je vis des choses auxquelles je ne m’attendais pas du tout. J’ai pensé aux Allemands qui disaient beaucoup de mal des Russes; je me rendis compte qu’ils avaient, pour une large part, parfaitement raison.

Blessé, aux mains des Russes : J’ai tout de suite regretté ma désertion. En claudicant ainsi vers l’arrière, je vis des soldats russes en pleine beuverie. L’effet que leur faisait la vue d’un Allemand qui venait vers eux est indescriptible. Certains d’entre eux n’avaient encore jamais vu d’Allemand d’aussi près. Ils nommaient les Allemands « niemtski ». Les seuls mots germains qu’ils connaissaient étaient « fick fick » et « kaputt ». Mais leur exubérance prit fin subitement lorsque l’artillerie commença à déverser des bombes sur l’endroit. Là, j’ai vu avec quelle terreur ils cherchaient des trous pour se mettre à l’abri; le courage n’était pas leur vertu principale. Un peu refroidi, un des Russes s’approcha de moi et, voyant le trou frangé de mon manteau et de ma veste, me demanda si j’étais blessé. Je ne l’ai, bien sûr, pas compris mais j’ai su alors que blessé se disait «ranié» en russe. Il me prit tout ce que j’avais sur moi : portefeuille, couteau, etc. Ils étaient friands des bagues et des montres-bracelets, mais je n’en possédais pas.

En regardant un peu aux alentours je vis quelque chose d’incroyable : deux soldats russes morts, devant leur mortier (petit canon servi par deux hommes). Un des Russes était couché au sol, l’autre était figé dans la mort, à genoux. On voyait, sur sa tête rasée, le trou occasionné par l’éclat d’obus qui l’avait atteint. Je n’ai jamais compris pourquoi ce soldat était mort, tout en restant agenouillé. En voyant cela, je me suis dit que je ne ferais pas long feu et qu’ils me supprimeraient dès qu’ils m’auraient tout pris. Un autre Russe s’avança vers moi et regarda mes bottes, il me fit signe de les enlever. Je lui fis comprendre que je n’y arriverais pas, les chaussettes étaient mouillées et les bottes avaient trop adhéré. Il ne voulut rien savoir et m’aida à les enlever. Je lui montrai qu’à une des bottes, la semelle était décollée à force d’avoir dû appuyer avec le pied sur la pelle pour faire des trous. Il me dit que cela ne faisait rien : « nitchévo ». Pour lui, ces bottes étaient un trophée dont il se vanterait auprès de ses copains.

Je me suis rendu compte que les Russes n’étaient que des grands enfants dont on ne pouvait jamais prévoir les réactions. Il me donna en échange ses propres souliers, qui m’allaient de surcroît. Un Allemand également blessé que j’ai rencontré par la suite m’a dit que j’avais eu là une chance inouïe car ils déchaussaient systématiquement tout le monde et laissaient courir leurs victimes en chaussettes. De plus, il avait vu certains Russes enlever aux prisonniers leur manteau et même leur veste ! Ces chaussures, je ne les ai pas gardées longtemps, on me les vola par la suite et je les ai alors remplacées par d’autres chaussures que j’avais volées à mon tour. Un Russe m’expliqua que pour moi, la guerre était finie. Il m’a dit « Voïna kapput », je n’ai compris que « kapput » et je lui ai demandé si c’était moi qui serais kapput. Il me dit que non, que c’était la voïna (guerre). C’est ainsi que, petit à petit, j’apprenais le russe. Je n’étais pas au bout de mes surprises.

Soigné par une infirmière russe : Soudain, je vis surgir, je ne sais d’où, une jeune femme en tenue militaire et munie d’un brassard portant une croix rouge. Elle était bottée, portait sur sa tête une toque en velours et à la main une petite mallette. Elle s’était aperçue que j’étais blessé et venait vers moi pour me faire un pansement. J’étais surpris de voir ainsi une femme en première ligne. Elle me dit que j’étais « ranié », ce que je compris alors tout de suite. Elle me fit dégager la plaie. Je n’osais pas trop regarder. Elle sortit de sa mallette un rouleau de pansement et se mit à m’entourer deux fois le ventre et ensuite au moins trois fois la cuisse. J’étais content, je la remerciai, puis elle s’en alla. J’étais content parce que le pansement était en toile et non pas en papier comme dans l’armée allemande, ensuite parce qu’elle n’avait pas été avare de ce pansement. Par la suite, en me faisant moi-même les pansements, je saisis seulement la chance que j’avais eue. Je lavais régulièrement ce bandage et je pus l’utiliser jusqu’à la fin.

Les Russes n’avaient pas de médicaments, tout leur stock provenait d’Amérique et servait par priorité à leurs propres troupes. En Russie, il fallait beaucoup de chance, dans tous les domaines, pour s’en sortir.

Je m’étais toujours demandé comment il était possible d’avoir une plaie pareille à la suite d’un coup de fusil. On m’a expliqué plus tard qu’il s’agissait d’une balle explosive qui, en traversant une partie molle de la cuisse, avait pénétré dans mon masque à gaz (en fer blanc) et avait explosé. J’avais ainsi reçu tous les éclats tant de la balle que du masque à gaz. Je porte encore en moi des petits éclats métalliques décelés par les radiographies qui ont été faites plus tard. Sur ces entrefaites, arrivèrent d’autres prisonniers allemands. Aucun n’était blessé.

J’étais aux anges de ne plus être seul parmi ces Russes qui me faisaient peur. Ces prisonniers comprirent vite leur douleur. On leur prit tout, pas seulement des objets de luxe comme les bagues ou les montres mais aussi les bottes, manteaux et vestes. C’est parce que j’étais blessé que j’ai pu garder mes vêtements. A la fin de ma captivité, je me suis rendu compte que j’avais eu beaucoup de chance, dans des circonstances bien variées.

Premières impressions sur l’attitude des troupes russes : Je voudrais ouvrir ici une parenthèse pour décrire mes premières impressions au contact des soldats russes. J’ai trouvé que c’étaient des gens très simples, pas très éduqués, aux manières vulgaires et grossières. Ils étaient mal habillés, ils arboraient des uniformes d’un brun délavé. Ils ne portaient ni ceinturon, ni cartouchière; ils avaient les balles dans les poches du manteau.

Ils portaient aux pieds des chaussures ou des bottes dont seule la semelle était en cuir, le haut était en tissu rigide, mais en forme d’accordéon. Sur la tête tondue à ras, ils étaient invariablement coiffés d’une toque en fourrure avec l’étoile rouge. La bretelle du fusil enlevée, ils en faisaient une ceinture pour tenir leurs pantalons.

La bretelle du fusil était remplacée par une ficelle ou une corde assez mince. Ils n’avaient en bouche que leur juron que j’ai d’ailleurs entendu tout au long de ma captivité et que j’écris comme je l’ai entendu : «Youp fo iamatch.» Je ne peux pas le traduire, c’est trop vulgaire. Nous aurions bien ri de tout cela si la situation n’avait pas été aussi dramatique. Notre présence fut bien sûr signalée en haut lieu puisque nous vîmes arriver des officiers qui nous rassemblèrent tous et nous emmenèrent un peu plus loin, dans la cave d’une maison également construite en briques rouges. Dans cette cave, nous passâmes l’un après l’autre devant une table où se tenait, assis, un officier, qui nous réclama nos livrets militaires. Il nous questionna, dans un allemand approximatif, sur tout ce qui concernait notre unité, numéro de celle-ci, nom du colonel, positions successives que nous avions occupées, etc... Je lui racontai tout ce que je savais. Je n’avais aucun scrupule puisque je ne trahissais pas mon pays. La nuit était très avancée. Les Russes nous firent chercher de la paille sur laquelle nous nous couchâmes sur place. Le lendemain matin, toujours sans manger, je fus séparé de mes camarades.

Comme blessé, j’allais prendre une autre direction. J’étais le seul blessé pour l’instant, mais de nombreux autres me rejoignirent plus tard. J’ai vu partir les hommes valides, certains avaient tout de même encore leurs souliers et même leur manteau. J’ai vu (je ne sais plus si c’était vraiment à cette occasion-là) des civils accourir pour porter aux prisonniers qui marchaient en chaussettes dans la boue, des espèces de chaussons en paille, qu’ils avaient eux-mêmes confectionnés. Ces gens ne pouvaient pas voir le spectacle auquel ils assistaient. Les Russes qui étaient durs avec les Allemands étaient ceux qui avaient déjà eu affaire à eux, auparavant.

J’attendis là, quelques heures encore ; on ne savait peut-être pas quoi faire de moi ou attendait-on encore d’autres blessés ? Un Russe compatissant me donna du pain.

Véhiculé à l’arrière vers une antenne chirurgicale : J’ai vu enfin arriver une voiturette à laquelle était attelé un petit cheval, moyen de locomotion que je connaissais bien. Le conducteur me fit monter et asseoir à côté de lui. Il s’agissait d’un ancien qui parlait un allemand compréhensible. Tout en conduisant, il me questionna sur mes origines et il sut ainsi que j’étais Alsacien-Lorrain, donc Français et incorporé de force. Il m’expliqua qu’il avait été dans le même cas, dans sa jeunesse. Il était originaire de la Galicie, province ukrainienne qui avait été annexée par l’Autriche-Hongrie jusqu’en 1918. Il me raconta qu’il avait servi dans l’armée autrichienne et que ses connaissances de l’allemand venaient de là. A ma demande, il me dit que nous allions dans la direction de Loutsk (aux environs de Lvov) et qu’à un moment, je serais pris en charge par quelqu’un d’autre. Arrivé au lieu en question, il me déposa, je le remerciai et le saluai. J’ai par la suite encore rencontré d’autres Galiciens, ex-Autrichiens, relevant du même contexte historique. Cela m’a beaucoup servi.

A peine déposé, j’ai été immédiatement pris en charge par une camionnette sur laquelle était peinte une immense croix rouge. J’ai compris qu’on m’avait fait déposer près d’une route où les véhicules pouvaient circuler. Mais ces routes n’étaient pas entretenues et elles étaient remplies de nids de poule. Je m’en étais rendu compte quand j’avais pris place à l’intérieur. En pénétrant dans la camionnette, je vis qu’elle était remplie de blessés russes que le chauffeur avait ramassés un peu partout. Certains blessés étaient allongés et semblaient gravement atteints. Le chauffeur roulait très vite et à chaque trou, le véhicule faisait un saut arrachant des plaintes aux blessés. Mais le conducteur, insensibilisé par une grande habitude, continuait imperturbablement son chemin. Je n’avais aucune idée de l’endroit où nous allions. La camionnette finit par pénétrer dans un petit bois d’acacias tout parsemé de grandes tentes militaires. J’étais le seul occupant de la camionnette à pouvoir me dégager tout seul. Je me rendis utile où je pouvais, puis attendis qu’on vienne nous chercher. J’ai vu là des choses atroces. A l’entrée de ce petit bois était creusée d’avance une longue tranchée dans laquelle on déposait les morts, côte à côte, qu’on recouvrait de terre, au fur et à mesure. A chaque descente d’un corps qui n’était entouré d’aucun linceul, trois soldats postés là en permanence, tiraient des coups de feu en l’air. Je compris que nous nous trouvions encore très près du front et que ces tentes étaient des lazarets de première urgence. Je fus finalement introduit à l’intérieur d’une des tentes. J’étais encore seul. En entrant, je vis venir dans ma direction un homme en blouse blanche, tenant dans sa main un bras qui venait d’être enlevé à un blessé. Je verrai toujours ce bras aux doigts jaunes recourbés. J’entendais des plaintes, des hurlements de douleur.

Je vis dans le fond de la tente le blessé qu’on avait amputé de ce bras. Il était couché, endormi, sur une table pliante. Il respirait bruyamment et je voyais sa poitrine se gonfler puis s’affaisser. A l’endroit du bras amputé, les médecins s’affairaient. Il y avait d’autres tables sur lesquelles étaient couchés des blessés qui gémissaient. Des blessés poussaient des cris atroces parce qu’on procédait à certaines petites interventions sans anesthésie. J’ai su, plus tard, que les blessés n’étaient endormis que pour les grosses interventions; la narcose étant importée d’Amérique, il fallait économiser. Sur les tables pliantes (dépliées) étaient allongés les blessés qui attendaient leur tour. J’ai vu que c’était là une antenne chirurgicale de première ligne où se concentraient toutes les atrocités de la guerre. Les Russes étaient durs avec leurs blessés, ils paraissaient totalement insensibles à la douleur des autres. Je ne savais pas pourquoi on m’avait introduit dans cette tente où l’on charcutait ainsi. J’étais angoissé. Mais bientôt arrivèrent d’autres blessés allemands. Je n’étais au moins plus seul dans mon uniforme vert-de-gris. Nous fûmes mis à l’écart, les blessés russes étaient soignés en priorité.

Finalement, on m’appela et je fus introduit dans un petit réduit situé dans un coin de la tente. Je fus reçu par un homme en blouse blanche qui devait certainement être un des chirurgiens que j’avais vu à l’œuvre tout à l’heure. A ma grande surprise, cet homme était aimable et me semblait complètement décontracté. Il inspecta ma plaie et appela une infirmière. Celle-ci, avec une espèce de pince, fouilla dans ma plaie à la recherche d’éventuels éclats. J’eus très mal, cela va sans dire, mais l’endroit n’était pas indiqué pour se montrer douillet. Elle ne trouva rien. Si j’avais pu lui parler, je lui aurais dit que j’avais des éclats qui devaient être très petits et qu’il ne s’agissait pas d’éclats d’obus comme elle pouvait le penser. Je dis au médecin que j’étais Français et lui expliquai comment les Allemands avaient procédé en Alsace-Lorraine. Il comprit parfaitement mon commentaire. Il me dit qu’il était juif et savait ce dont les Allemands étaient capables. J’ai bénéficié d’un privilège dont ne profitaient que les blessés russes. Il m’a fait une piqûre antitétanique dans un pli du ventre. Il me dit de remettre le pansement et me souhaita bonne chance. Je me suis toujours soigné moi-même par la suite. Je n’ai jamais eu de crème ou autre chose. Je lavais et séchais mon pansement dès que je le pouvais. Bien sûr, le pansement collait à la plaie et ce n’était pas toujours facile de le défaire.

On me dirigea vers une tente voisine où je fus à nouveau mêlé aux blessés russes. Dans cette tente, qui était très grande, il y avait une allée centrale qui faisait toute la longueur. De chaque côté de cette allée, étaient couchés les blessés sur une paillasse recouverte de couvertures. Les blessés eux-mêmes étaient également recouverts d’une couverture et avaient leur tenue sur eux. Je me demandais s’ils avaient déjà été vus par un médecin ou s’ils étaient en passe d’aller dans la tente chirurgicale. Au beau milieu de l’allée étaient posées trois espèces de braseros, un à chaque bout de la tente et un au milieu. Ces braseros étaient entretenus par des hommes qui étaient là aussi pour répondre aux désirs des malades. Ceux-ci réclamaient surtout à boire. Moi-même, j’ai apporté à plusieurs reprises de l’eau à un lieutenant de type asiatique qui avait une vilaine blessure au ventre et je ne pense pas qu’il en ait réchappé. Les hommes qui s’occupaient des braseros étaient déjà d’un certain âge et j’appris qu’ils étaient également originaires de Galicie. Certains d’entre eux avaient servi dans l’armée autrichienne dans leur jeunesse. Avec eux, j’ai pu converser avec facilité. Je bénéficiais du même ordinaire que les Russes et j’aurais bien voulu attendre la fin de la guerre dans ces conditions. J’avais même droit au tabac russe, le fameux mahorka. Ce tabac était broyé et réduit en miettes et on le mettait en vrac dans la poche de la veste. Le papier à cigarettes consistait en un morceau de papier de journal que l’on entourait autour du doigt. Le cône ainsi obtenu, on le fermait à la base en tournant le papier; le tabac était ensuite versé, du creux de la main, dans ce cône. Il n’y avait nulle part des allumettes pour allumer la cigarette, celle-ci s’allumait toujours par le contact d’une cigarette d’un autre fumeur. Les Russes étaient de grands fumeurs. Je suis resté toute la journée dans cette tente.

Vers l’hospitalisation à Jitomir : Le soir, tous les blessés allemands furent regroupés et transportés par camionnettes à Rovno. A la gare de cette petite ville se trouvait déjà un train bondé de blessés en partance vers Jitomir. Nous avons été embarqués dans un wagon à marchandises dont la porte fut fermée de l’extérieur. Nous couchions sur des bat-flancs à même les planches avec une couverture pour deux. Le train s’arrêtait souvent et nous ignorions pourquoi. A l’occasion d’un de ces arrêts, j’entendis qu’on ouvrait la porte du wagon. Le Russe nous cria : « Skolko tchelowek kaputt ? Combien d’hommes morts ? » Il y en avait deux qui étaient décédés pendant le trajet. Les camarades placés près de la porte aidèrent les gardes pour l’évacuation de ces morts. Il s’agissait de deux Allemands dont un jeune de 18 ou 19 ans à peine.

En remontant dans le wagon, ceux qui avaient aidé à sortir les morts ont vu, tout au long du convoi, les Russes en train de tirer par les jambes hors des wagons tous ceux qui avaient succombé. Ils plaçaient les corps à même la terre, le long de la voie, et les enterraient sûrement sur place. J’ai compris les raisons pour lesquelles le train s’arrêtait si souvent.

A l’arrêt de la gare de Jitomir, on nous libéra du wagon. Les blessés qui pouvaient marcher furent rassemblés par colonnes et dirigés vers le centre-ville où se trouvait l’hôpital. Il pleuvait ce jour-là. La ville était triste; c’était la petite ville typiquement ukrainienne avec ses rues tortueuses, ses pavés disjoints et ses maisons collées les unes aux autres, construites à n’importe quelle hauteur et dans n’importe quel alignement.

Cet hôpital, qui était vraisemblablement un ancien hôpital civil, comprenait un rez-de-chaussée et deux étages. Nous disposions de lits individuels en fer avec une paillasse et une couverture. Nous étions entre nous et on nous distribua des pyjamas blancs comme aux Russes. Dans le lit voisin était couché un Allemand qui avait été amputé d’une jambe et qui était atteint du tétanos. Il décéda le lendemain. Tous étaient blessés à des degrés divers. Les blessures les plus graves étaient celles au bas-ventre qui étaient souvent mortelles. Les Russes ne disposaient pas de médicaments. C’est la nature qui se chargeait de guérir. Beaucoup de plaies s’infectaient, provoquant le tétanos, même en ayant subi la vaccination. Je ne me plaignais jamais, j’étais finalement un des moins atteints. Je boitais, certes, mais à part cela, je n’avais pas à me plaindre, la plaie ne s’était pas infectée et se refermait lentement.

En passant le doigt sur ma plaie, je sentais quelquefois des petits éclats que j’extirpais avec mon ongle. Je n’aurais jamais osé faire cela dans des conditions normales. Des infirmières passaient chez nous. Certaines n’étaient aucunement qualifiées. Il me semblait que ces filles avaient été recrutées à la hâte et elles avaient obtenu des responsabilités qu’elles ne pouvaient pas assumer. Elles se rassemblaient souvent chez nous pour rire et se raconter des histoires. Chez nous, elles ne risquaient rien ! Elles écrivaient des lettres sur du papier coupé en triangle dont elles repliaient les bords. Je n’avais jamais vu de lettres de forme triangulaire; était-ce pour économiser le papier ?

Il n’y avait pas de WC sur l’étage. Ceux qui pouvaient se déplacer devaient aller dehors dans la cour et se rendre dans une petite baraque destinée à cet effet. Les Russes fréquentaient ces mêmes WC. Nous étions tous en pyjamas et avions le crâne tondu, on ne voyait aucune différence. C’était pénible pour nous quand un Russe s’approchait de nous et voulait nous parler. Se rendant compte de sa méprise, il se mettait souvent à nous insulter. Je n’étais jamais rassuré : la réaction de certains Russes était imprévisible, ils pouvaient être méchants.

Nous mangions correctement. Nous avions journellement notre pain et notre ration de kacha, une espèce de semoule de millet, inconnue chez nous. Matin et soir, nous avions le thé (le tchai). Tous les jours, une femme soldat passait dans les chambres pour lire le communiqué du Haut-Commandement de l’Armée Rouge (Krasni Armi). Un incorporé de force yougoslave (Slovène) nous faisait la traduction dans un très mauvais allemand. Après un séjour d’une semaine environ dans cet hôpital, nous eûmes l’ordre de nous préparer pour le départ dans la journée même. Nous ôtâmes tous notre pyjama et nous nous mîmes à nouveau en tenue. Notre seul bien était une boîte en fer blanc d’origine américaine qui nous était indispensable pour recueillir la soupe lors de nos déplacements. Nous étions pauvres comme Job, nous ne possédions même pas de mouchoir. J’ai oublié de dire que lors de mon séjour sous la tente à Loutsk, j’avais échangé mon manteau contre une grosse veste de parachutiste allemand. J’ai gardé cette veste sur moi, pendant toute la durée de ma captivité.

Transfert des blessés allemands dans un camp militaire russe : Tous les Allemands furent rassemblés et chargés dans des camions américains pour être emmenés une vingtaine de kilomètres plus loin, dans un camp militaire. Dans ce camp étaient alignées de nombreux édifices à étages où séjournaient des troupes russes, principalement des convalescents qui devaient remonter au front ensuite. Un de ces bâtiments nous était réservé; nous fûmes finalement encore nombreux.

Dans ce bâtiment, logeaient déjà des blessés allemands, venus d’ailleurs. Il y avait même des Russes qui avaient été sortis des camps de prisonniers par les Allemands. J’ai entendu dire que ceux-ci, une fois guéris, passaient devant un tribunal de guerre et étaient ensuite fusillés. Nous étions également une dizaine d’Alsaciens-Lorrains. Devant le bâtiment s’étendait une cour pour nos rassemblements et où se promenait une sentinelle, baïonnette au canon. (Nous devions nous entourer nous-mêmes avec des barbelés avant de prendre possession de notre bat-flanc). Nous étions début juin 1944 et le temps était chaud. Nous couchions sur des bat-flancs, sans paille, à même les planches, ceci paraît-il pour éviter la vermine. Certains d’entre nous se plaignaient d’avoir des poux sur eux. Ce n’était pas encore si grave, mais bientôt nous en serions tous victimes. Nous trouvâmes sur place un lieutenant allemand, sans blessure apparente, qui commença à jouer au commandant de compagnie. Il était resté très digne malgré la captivité. Ensuite, je fis la connaissance de deux médecins prisonniers qui faisaient ce qu’ils pouvaient pour soulager les plus atteints; ils ne disposaient pratiquement d’aucun médicament.

Un prisonnier d’origine belge s’est présenté un jour chez un des médecins et il leur a montré une boule qui s’était formée au bas de son ventre. Le médecin lui a expliqué que sa blessure s’était fermée trop vite et qu’il s’agissait d’une poche de pus, qu’il faudrait ouvrir. Mais avec quoi ? Le médecin a réussi, par l’intermédiaire de notre interprète, à obtenir un bistouri avec lequel il a ouvert cette poche sans anesthésie préalable.

Il y avait parmi nous de nombreux blessés couchés sur les planches. S’y trouvaient des amputés, un aveugle qui devait toujours être accompagné. J’ai eu une conversation avec un parachutiste qui s’était démis l’épaule en atterrissant. Il a vainement cherché un spécialiste pour lui remettre l’épaule en place; le médecin lui avait dit qu’il était trop tard pour une manipulation et qu’il faudrait opérer. J’ai vu un blessé atteint de tétanos et qui ne pouvait plus ouvrir la bouche. Une chose qui n’était pas belle à voir, c’était la plaie d’un malade, grouillant de vers. Le médecin dit qu’il fallait les laisser, ils mangeraient le pus !  

Parmi les grands blessés couchés, j’ai fait connaissance avec un homme du pays de Bitche, Félix Meyer, de Hanviller. Il avait une grave blessure au bas ventre et j’étais inquiet pour lui. Il a guéri et je l’ai rencontré plusieurs fois, chez lui, après la guerre. Nous avons reçu une cuisine roulante allemande qui se trouvait dans le camp. Un homme s’est présenté, disant qu’il était cuisinier de métier. C’était un Autrichien de Vienne. Il devait faire la cuisine avec le maigre ravitaillement qu’il recevait. Nous sommes, un jour, allés chercher des orties pour en faire une soupe. J’ai trouvé cette soupe excellente.

Travail en commando : Mais l’homme providentiel que les Russes nous envoyèrent fut l’interprète (pirivotsch). Il était en tenue militaire, devait s’occuper de nous et rendre compte au commandement russe. Il s’appelait Besserer ; il était gentil et avenant, mais son allemand était rudimentaire. Il devait être Juif, parce que son allemand était truffé de mots polonais, ce qui me rappelait le yiddish dont j’avais déjà entendu parler. Il était dévoué et prenait sa mission à cœur. Il a inspecté notre tenue, nos chaussures. Nous devions lui dire ce qui nous manquait. La plupart des camarades se plaignaient de leurs chaussures. Il nous a dit que le chef qui était responsable de nous était le capitaine Ferman (je ne réponds pas de l’orthographe.)

Nous, les Alsaciens-Lorrains, avons profité, lors de l’une de ses visites, pour lui expliquer notre cas. Il a d’abord été surpris et étonné mais a parfaitement compris notre situation. Il fut convaincu de notre sincérité puisqu’il est arrivé à nous procurer à tous un travail en commando hors de notre bâtiment, à l’intérieur du camp. La plupart d’entre nous devinrent peintres. Moi-même avec cinq autres camarades, nous eûmes la chance de nous occuper du bois de chauffage des cuisines russes. Les matins et après-midis, nous les passions auprès de ces cuisines. Nous rentrions pour manger et pour nous coucher. On nous donna une scie passe-partout et une hache, tout du matériel allemand (butin de guerre). C’était le rêve! Tous les matins et tous les débuts d’après-midi, nous nous trouvions devant les cuisines russes près d’un énorme tas de troncs d’arbres ébranchés. Il s’agissait de bois de pin et de nouveaux arrivages se faisaient fréquemment. Nous nous étions mis d’accord entre nous pour savoir ceux qui allaient scier et ceux qui fendraient. La scie était souvent encrassée de résine et ne glissait plus. Nous disposions de pétrole pour y remédier.

Comportements russes : Nous étions constamment entourés de blessés russes venus de différents bâtiments nous voir à l’œuvre. Ils se promenaient dans le camp en pyjama, avec des pansements un peu partout. Nous étions un objet de curiosité. Certains étaient d’une naïveté désarmante. Ils voulaient toujours connaître notre âge. Nous le leur marquions dans le sable avec un bout de bois. D’autres nous demandaient ce que nous avions comme bétail chez nous, combien de chevaux ? Combien de vaches ou moutons ? Pour eux n’existaient que les paysans. La plupart ne savaient ni lire ni écrire; celui qui savait lire prenait un journal, tout le monde se regroupait autour de lui et écoutait la lecture faite à haute voix. Ce qui me surprenait toujours, c’est que les Russes s’asseyaient toujours par terre, en rond pour discuter entre eux.

Un jour, une nouvelle livraison de bois arriva et j’entendis tous les Russes crier : « Duv, Duv » en montrant le tronc d’arbre du doigt. C’était du chêne. Cette réaction bruyante des Russes venait du fait que le chêne était très rare chez eux; ils ne connaissaient que le pin et le bouleau que l’on voyait partout ! Nous n’avions pas le droit de pénétrer dans les cuisines, les Russes venaient eux-mêmes chercher le bois qu’il leur fallait. Nous étions gardés pour la forme. A ce sujet, nous avons bien ri au début. Certains de nos gardes prenaient leur poste en pyjama, le fusil à l’épaule. Il nous est même arrivé un garde de type asiatique, portant une longue chemise au-dessus de laquelle il avait passé sa veste et, bien sûr, le fusil à l’épaule. Il venait discuter avec nous. Il ne connaissait presque pas le russe. Il nous a montré, tout fier, la photo de sa femme. Il affirma qu’il était « kommunist niet », et au seul nom de Staline, il a craché par terre. Il nous a dit qu’il était musulman et il n’était que trop visible qu’il n’aimait pas les Russes. J’ai remarqué à plusieurs reprises que les Russes étaient racistes et n’entretenaient aucune relation avec les soldats originaires des provinces asiatiques. Les Russes qui effectuaient ainsi leur garde auprès de nous ne se donnaient pas le mal de se mettre en tenue. Ils montaient la garde comme ils se promenaient au camp. Ils n’avaient, en plus, que le fusil. N’empêche que dans les armées allemande ou française, un accoutrement semblable pour monter la garde aurait été impensable. Les soldats russes arrivaient aux cuisines en chantant, mais quelle pagaille dans leurs rangs ! La plupart étaient en pyjama avec des pansements autour de la tête. Ils chantaient toujours la même chanson. Quand, après avoir mangé, ils ressortaient des cuisines, ils nous donnaient des restants de pain qui traînaient sur les tables. Ils y avaient pensé parce qu’on leur avait dit que nous avions faim. Ils nous donnaient aussi de leur tabac. Ce pain était, pour nous, un sérieux appoint à la soupe claire que nous recevions au camp de prisonniers. Nous en apportions aussi aux camarades couchés. Parmi ces bienfaiteurs, se trouvait un Russe qui nous disait que sa femme était d’origine allemande et que les aïeux de celle-ci étaient de la ville d’Iéna. Mais un jour, nous remarquâmes que cet homme, visiblement, nous évitait. De même, les Russes, en général, ne nous donnèrent plus de pain. Un Russe un peu plus intelligent que les autres, nous avoua alors que ce changement d’attitude envers nous provenait d’ordres émanant du capitaine Ferman. Il avait interdit aux Russes tout contact avec les prisonniers allemands. Cela ne nous faisait plus rien, puisque nous savions que nous allions bientôt quitter les lieux.

 Nous avons bien ri un jour où un tout jeune soldat russe vint vers nous, tout fier, juché sur une bicyclette. C’était une bicyclette allemande qu’il avait empruntée par là. Il tournait autour de nous, sans cesse, pour bien nous montrer qu’il savait rouler en vélo. Un moment donné, il s’arrêta et tendit le vélo à un d’entre nous. Il voulait savoir lequel de nous savait également rouler. Lorsque chacun prit, à tour de rôle, ce vélo pour effectuer un rond, il fut sidéré. Il pensait peut-être qu’il y en avait seulement un seul d’entre nous capable de le faire ! Cet épisode me rappelle qu’avant de venir à Jitomir, un Russe m’avait montré un cycliste et m’avait dit : « machinka » en me le désignant du doigt.

Un incident fâcheux se produisit qui aurait pu tourner au drame. En revenant un soir de notre travail et en entrant dans la cour du bâtiment dans lequel nous résidions, nous vîmes quelque chose d’insolite, un rassemblement de soldats russes dans la cour. Ces soldats, dont certains portaient dans la main un revolver, faisaient de grands gestes en hurlant. Au milieu d’eux, trois prisonniers allemands, dont un Alsacien, que je reconnus tout de suite. L’interprète avait fait sortir du bâtiment tous les prisonniers valides qui devaient se mettre en rang devant l’attroupement. J’ai vu des Russes frapper les prisonniers au visage et les malmener. J’avais une peur atroce. J’étais persuadé qu’ils allaient les fusiller devant nous. Les Russes attendaient l’arrivée du commandant du camp pour le feu vert. Nous attendions toujours lorsque subitement le commandant apparut. C’était un gros Géorgien. Il s’enquit de ce qui s’était passé. Les Russes discutaient avec véhémence. Certains d’entre nous s’étaient renseignés. Ils me racontèrent que les trois prisonniers s’étaient évadés et s’étaient rendus sur un terrain d’aviation qu’ils avaient repéré; l’un d’entre eux était aviateur et ils avaient projeté de s’emparer d’un avion pour s’enfuir. Ils s’étaient fait prendre et ils étaient à présent dans une mauvaise posture. Les palabres entre le commandant et les autres Russes durèrent un bon moment, puis le commandant donna ordre à l’interprète de les incarcérer (karzer). L’interprète nous dit qu’ils avaient eu de la chance, car c’était le commandant qui leur avait sauvé la vie. Il voulait à tout prix éviter le bain de sang. J’ai assisté plus  tard à un cas du même type, mais où le prisonnier n’a pas eu cette chance. Ce qui nous gênait, dans l’histoire, c’est que l’un des trois était Alsacien. Mais l’interprète nous dit qu’il garderait notre confiance; qu’il s’agissait là d’un cas très rare. De toute façon, c’était suicidaire de vouloir s’évader en Russie quand on ne connaissait pas la langue.

Le séjour touchait vers sa fin; ma plaie étant pratiquement refermée et ne boitant plus, j’étais mûr pour le camp de travail. Je venais de vivre là un peu plus de trois semaines pendant lesquelles je n’avais pas trop souffert de la faim. Mais je n’étais jamais tranquille. Je n’étais jamais à l’abri des réactions totalement imprévues des Russes à notre égard. Nous avions ordre de ne pas nous éloigner de notre garde armé. Celui-ci avait pour mission de nous protéger plutôt que d’éviter que nous nous évadions. Contrairement aux Allemands qui avaient un certain mépris envers les prisonniers de guerre, les Russes recherchaient toujours le contact. C’était dans leur nature, dans leur tempérament. Personnellement, j’aurais préféré que les Russes soient indifférents à notre égard. Certains n’arrêtaient pas de nous poser des questions, d’autres par contre nous insultaient, c’était selon.

Je me souviendrai toujours du Russe accompagné de deux camarades, qui m’interpella et me gifla en me demandant pourquoi nous avions tué les Juifs. Cet homme était juif mais comment lui expliquer que nous n’étions absolument pas au courant de l’existence des camps de la mort ! qu’au surplus, je n’étais même pas Allemand ! Les Russes avaient, dans leurs rangs, de très jeunes soldats, des gamins 15-16 ans qui avaient des fusils et qui, pour s’amuser, tiraient dans toutes les directions. Je ne m’éloignais jamais de mon lieu de travail, car j’avais entendu dire que ces gamins n’hésitaient pas à prendre un prisonnier isolé comme cible.

Les soldats russes parlaient des femmes à longueur de journées, comme cela se passe dans toutes les armées du monde. Ils n’arrêtaient pas de nous demander combien de filles ukrainiennes nous avions violées « skolko matka ukrainski fick fick ? » Nous ne pouvions pas leur expliquer que les Allemands considéraient les Slaves comme des gens de deuxième catégorie et qu’un Allemand qui se respectait n’entretenait aucun commerce charnel avec une Slave. Je leur dis que, personnellement, je n’avais jamais vu un Allemand violer une Polonaise ou une Ukrainienne. Ils ne voulaient pas me croire et me dirent que lorsqu’eux franchiraient la frontière allemande, ils violeraient toutes les Allemandes qu’ils trouveraient. On le sait, ils l’ont fait.

En route vers l’inconnu : Le jour du départ arriva. Nous eûmes du ravitaillement et nos convoyeurs, baïonnette au canon, arrivèrent. Nous avons salué ceux qui restaient, ainsi que notre interprète. Comme d’habitude, nous ne savions pas la direction que nous allions prendre. Il n’y avait aucun panneau nulle part. De toute façon, les noms de villages ne nous auraient rien dit. C’était un matin et après une journée de marche, le soir, nous fûmes introduits dans l’enceinte d’un monastère désaffecté. Il y avait déjà beaucoup de monde à notre arrivée.

Des convois de prisonniers venaient de toutes parts et j’ai compris que nous étions arrivés dans un centre de rassemblement. Nous sommes restés deux jours sur place, couchant à la belle étoile. On nous fournit de la soupe et du pain et je me souviens qu’il y avait une boulangerie de campagne sur place. Nous repartîmes le troisième jour et étape par étape, nous arrivâmes en un endroit où nous devions être embarqués. Le convoi de prisonniers était très long; l’un demandait à l’autre de quel camp il venait.

Au cours de ces étapes, avant l’embarquement, que de choses avons-nous vues et entendues ? Un jour, lors d’une pause, je vis un Russe prendre des mains d’un prisonnier un jeu complet de cartes à jouer que celui-ci avait trouvé par là. Le Russes contempla un moment ces cartes et commença à les distribuer à tout son entourage. Il ne pouvait pas admettre qu’un seul homme détienne toutes ces cartes alors que les autres n’en avaient pas. A une autre occasion, pendant la marche, j’ai vu un Russe convoyeur demander à un prisonnier de lui donner l’alliance qu’il portait. J’étais d’ailleurs étonné qu’il la possède encore. L’Allemand ne voulant pas se laisser faire, alla chez un officier pour se plaindre. Celui-ci fit enlever au prisonnier l’alliance et la mit dans sa poche sans autre forme de procès. Je fus également témoin d’un incident entre un autre convoyeur et un Allemand qui portait autour du cou une médaille pieuse qu’il avait enfilée dans un fil de laine. Il lui dit de jeter cela parce que c’était « nix gut ». Nous avons vu plusieurs Russes qui portaient fièrement près de la poche de leur pantalon, des chaînettes qu’ils avaient prises aux Allemands et avec lesquelles nous nettoyions voilà peu le canon de notre fusil en y attachant un chiffon. Les Russes portaient cela comme décoration, certains y avaient accroché leur couteau, également pris à un prisonnier. Presque tous les Russes portaient des montres-bracelets (prises aux Allemands, bien sûr) et en étaient très fiers. Un de mes camarades m’a dit qu’il avait vu un Russe qui avait mis des montres-bracelets, l’une à côté de l’autre à son bras. Il en avait jusqu’au coude ! Les Russes n’avaient habituellement pas de montre. Lorsqu’on leur demandait l’heure «skolko hot », ils regardaient immédiatement vers le ciel et donnaient une heure approximative suivant la position du soleil.

Dans le défilé des vaincus à Kiev : Mes souvenirs relatifs à cette époque devenant flous, je ne sais pas combien de temps nous avons roulé. Finalement, nous avons débarqué à la gare de Kiev. De la gare, nous avons été conduits sur un stade dont nous devions occuper les gradins. Tout le monde s’est mis assis sur les marches en pierre. Le centre du stade était rempli de troupes et j’ai aperçu une et même plusieurs cuisines roulantes de l’armée. Les soldats russes, en bas, dans le stade allaient et venaient. C’était un remue-ménage comme je n’en avais jamais vu. Que se passait-il ? Tout le monde se le demandait. Nous fûmes surpris lorsque nous vîmes arriver des soldats munis de baquets et qui commencèrent à nous servir de la kacha, cette fameuse semoule de millet et du pain. Cela se passait vers neuf heures du matin. Nous pouvions demander du supplément. Notre surprise fut encore plus grande lorsque le même spectacle se reproduisit vers 16 heures. Nous mangions tous comme des goinfres. Seuls les plus fragiles d’entre nous devinrent malades et commencèrent à vomir ou attrapèrent la diarrhée. Nous avions souffert de la faim pendant des mois et subitement, on nous offrait un repas de noces. Je me demandais ce que tout cela pouvait signifier; les Russes ne nous avaient jamais habitués à des festins de cet ordre. Après que nous eûmes mangé la seconde kacha sur laquelle avait été versée une bonne rasade d’huile de tournesol, le haut-parleur nous indiqua de nous tenir prêts pour le départ.

Nous devions ensuite descendre des gradins et nous rassembler en dehors du stade sur une grande place.

J’allais bientôt comprendre ce qui allait se passer. Lorsque j’ai vu défiler des photographes et des cameramen, et connaissant le goût des Soviétiques pour la propagande, je compris que nous allions défiler et que notre cortège de vaincus passerait dans tous les cinémas du pays et de l’étranger.

On nous fit mettre en rang de 24 (de front) et on donna le départ pour traverser la ville sur une des principales artères. Une foule compacte, prévenue bien sûr, se pressait sur les trottoirs de chaque côté de la rue. Dès que la foule nous aperçut, elle nous insulta, nous injuria. Des projectiles commencèrent à pleuvoir. Des pierres et des pavés furent jetés. Un pavé passa non loin de ma tête. Je marchai alors accroupi pour éviter ces jets. Nous n’en menions pas large mais avions confiance dans le service d’ordre qui avait été mis en place et qui avait un mal inouï à nous protéger. Plusieurs corps de pompiers étaient sur place avec des pompes à eau. Les responsables russes s’étaient attendus à cette révolte de la foule. Sans la protection qu’ils avaient mise en place, nous aurions tous été massacrés. Au même moment où nous devions éviter les projectiles, des camarades marchant devant nous, ayant la diarrhée, faisaient dans la culotte. Ils étaient tout souillés et laissaient des traînées sur la route qu’il nous fallait éviter. Ayant vu au loin la gare, je compris que nous allions de nouveau être embarqués. Notre calvaire allait prendre fin. Cette réaction de la foule était absolument compréhensible. Dans n’importe quel pays, ce phénomène se serait produit. Les Allemands, dans leur retraite en quittant Kiev, avaient fait sauter tous les grands bâtiments et avaient massacré de nombreux habitants. Parmi la foule, il y avait les familles des fusillés et elles se seraient vengées sans pitié, si elles en avaient eu les moyens.


Direction Dniepropetrovsk, dans un camp de travail :
Arrivé à la gare, je vis à tous les quais, des trains de marchandises prêts au départ, locomotives fumantes. Les trains étaient dirigés dans un sens et dans l’autre. Une fois comptés et dès que le quota était atteint, nous fûmes invités à monter dans le wagon assigné. Nous trouvions toujours les mêmes bat-flancs nus, avec au bout du wagon, dans un coin, un trou pour faire nos besoins. Quand tout le monde fut installé, la porte du wagon fut fermée et verrouillée. Il faisait une chaleur insoutenable dans le wagon par manque d’aération. Nous nous mîmes près de la porte ou près des fissures des planches pour pouvoir respirer l’air frais. Il y eut beaucoup de malades. Après deux jours et une nuit, nous arrivâmes un soir à Dniepropetrovsk. Nous avions tous soif, une soif qui rendait fou. Il faut avoir connu l’impression que donne la gorge qui se dessèche petit à petit. En sortant du wagon, tout le monde se plaignit de la soif auprès des convoyeurs russes. Ceux-ci nous promirent de l’eau dès notre arrivée au camp. Mais sur la route menant au camp, il y avait un petit pont qui surplombait un ruisseau charriant une sale eau rougeâtre. Quelques uns d’entre nous, n’y tenant plus, se jetèrent dans l’eau du haut du pont. Les Russes ne savaient plus quoi faire. Ils se placèrent immédiatement de part et d’autre du pont et avec leur fusil menacèrent tous ceux qui voulaient se jeter à l’eau. Passé le pont, je vis que nous nous trouvions dans un pays pauvre et triste sous un soleil de plomb.

Un troupeau de chèvres se promenait et broutait les quelques rares herbes qu’elles trouvaient. Ce qui m’a frappé surtout, c’étaient ces très nombreux crassiers qui étaient disséminés dans la nature; on se serait cru en Egypte parmi les pyramides. J’ai compris que nous étions dans le pays des mines de charbon et que nous irions travailler à la mine. Mais j’ai pensé qu’avec la force que nous avions, nous ferions de piètres mineurs. Alors que nous étions arrivés près de quelques vieilles masures, les Russes nous dirent que nous étions arrivés et que nous devions nous enfermer nous-mêmes. On nous donna du fil de fer barbelé, des piquets en fer, une masse. Nous avons travaillé jusque tard dans la nuit. Pendant ce temps, d’autres prisonniers amenèrent une cuisinière roulante prise aux Allemands. On nous distribua un peu de soupe. Nous n’obtînmes du pain que le lendemain matin. Notre hébergement n’était pas confortable, il y avait encore beaucoup de choses à réaliser.

Comme ce devait être notre camp de travail définitif, nous fûmes recensés et inscrits dans un registre. C’est la première fois que nous étions enregistrés. A cet effet, les Russes avaient installé plusieurs tables et avaient eu recours à des femmes pour faire ces travaux de bureau. Elles nous demandaient nos nom de famille et prénom du père, la date de naissance, le nom de la région d’où nous étions originaires. Elles demandaient, finalement, si nous avions fait partie d’organisations nazies. L’écriture se faisait bien sûr en lettres cyrilliques, nous ne pouvions donc pas épeler nos noms; ceux-ci furent inscrits phonétiquement. A l’appel de notre nom, il fallait pointer les oreilles pour comprendre.

Les jours se suivaient mais ne se ressemblaient pas. Nous avions beaucoup de travail pour mettre de l’ordre dans le camp. Et puis nous travaillions également au dehors. Là, je me souviendrai d’un jour particulièrement pénible. Du fond d’un cratère, nous devions remonter des poteaux téléphoniques qui y avaient été jetés. Chaque poteau était porté par au moins cinq prisonniers. La pente du cratère était très raide et les hommes n’étaient pas tous de la même taille. Il en résultait que certains portaient trop lourd, alors que d’autres ne portaient pas du tout.

J’ai aidé à en monter au moins une dizaine ; je portai ensuite une plaie ouverte sur l’épaule gauche, la cicatrice est encore visible à ce jour. J’ai pensé, en montant cette pente, au Christ portant sa Croix.

Une grande partie de la région n’était pas cultivée. On ne voyait que les chèvres, suivies par une kyrielle de gosses. Quand nous rentrions au camp, tard le soir, j’appréciais le parfum de l’armoise aux senteurs d’absinthe qui se répandait partout.

Un soir, à peine rentrés au camp, on nous fit tous rassembler dans la cour. Le chef de camp, un officier supérieur russe, nous déclara qu’on allait amener un prisonnier qui avait tenté de s’évader et qui avait été abattu sur place. En effet, nous vîmes arriver quatre prisonniers portant une toile de tente sur laquelle gisait un corps. Le corps du supplicié fut déposé devant nous et le commandant du camp commença une longue harangue, traduite par notre interprète polonais. Il conclut en déclarant : « Voilà ce qui arrivera à quiconque voudra s’évader ! Un prisonnier de guerre qui s’évade est comme un soldat, au front, qui déserte. Ces choses-là ne se punissent que par la mort. » Après cette déclaration barbare le corps fut enlevé puis enseveli dans un champ et le tout, nivelé.

Je me renseignai sur ce qui s’était passé au juste. On me dit alors que ce prisonnier avait manqué à l’appel et que les Russes avaient immédiatement entrepris des recherches. Ils savaient que l’évadé ne pouvait se cacher que dans un champ de maïs, seul endroit possible dans ce pays. Ils l’ont effectivement trouvé caché dans le maïs et l’ont abattu sur place. Ils ont ensuite fait part de leur exploit au chef du camp qui a dépêché sur place quatre prisonniers pour apporter le cadavre au camp. Nous étions tous bouleversés. On pouvait reprocher beaucoup de choses aux Allemands, mais au grand jamais (par rapport à mon vécu chez eux), ils n’auraient exécuté un prisonnier évadé qu’ils auraient repris.

Vers Tambow : Un grand jour d’espoir arriva, pour nous les Alsaciens-Lorrains sans que nous nous y attendions le moins du monde, car nous devions prochainement descendre dans les mines. L’ordre fut donné à tous les Alsaciens-Lorrains, Belges et Luxembourgeois de se rassembler sur la grande place du camp.

Le chef du camp se promenait par là avec son interprète. Il nous expliqua que nous allions partir dans un camp où n’étaient internés que des prisonniers non-allemands. Il prononça le nom de Tambow, nom que j’entendis pour la première fois. Je n’avais aucune idée du lieu où cela pouvait se trouver dans cet immense pays. Nous devions nous faire inscrire à nouveau.

Deux ou trois jours après, le temps de former un convoi de wagons, nous fûmes embarqués après avoir reçu notre ravitaillement. Nous fîmes connaissance avec les bat-flancs habituels c’est-à-dire que nous couchâmes, à nouveau, sur le plancher nu. La porte fut verrouillée mais les gardes laissèrent une petite ouverture pour laisser entrer l’air. Au fond de chaque wagon, se trouvait le trou par lequel chacun faisait ses besoins.

Les Russes n’auraient pas eu besoin de verrouiller les portes des wagons puisqu’ils savaient que nous n’étions pas des Allemands. Mais ils étaient méfiants. Nous étions envahis par une immense joie. Nous caressions cette grande espérance de bientôt revoir les nôtres. Nous dûmes déchanter malheureusement. Notre convoi s’allongeait toujours. Dans certaines gares, on accrochait d’autres wagons. Le voyage fut pénible et interminable. Je sus plus tard que nous avions parcouru plus de 700 kilomètres. Une grosse chaleur régnait sur le pays, une chaleur d’une intensité que nous ne connaissions pas chez nous. Nous étions début juillet 1944.

Une ou deux fois par jour, les portes s’ouvraient et nous étions ravitaillés en pain et en eau. Je ne me souviens plus si nous avons aussi reçu de la soupe ou de la kacha. Je ne me souviens plus du tout s’il y avait un wagon avec une cuisine. Mais c’était la soif qui nous tourmentait le plus. A l’occasion d’un arrêt du convoi dans une gare, les Russes ouvrirent subitement toutes les portes des wagons pour nous laisser sortir à l’air. Ils avaient appris que des prisonniers suffoquaient. Ils nous ravitaillèrent en eau et placèrent les malades à l’ombre. Le moral n’était pas trop mauvais. On nous avait promis que là-bas nous serions bien.

 

Après une semaine de route, nous arrivâmes en gare de Tambow. (Ceci est une autre chronique qui se trouve dans « L’histoire de ma vie » de Jean Schaming déposée aux Archives du Département de la Moselle).

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