Homberg François †, né le 9.9.1919 à Oeting (Moselle).

 

« Appelé sous les drapeaux le 15 avril 1940 à Angoulême, j’ai été incorporé au 19ème Génie Colonial le 27 avril 1940 à Hussein-Dey (Algérie) et démobilisé sur ordre de la Commission mixte d’armistice le 26 décembre 1940.

Je suis arrivé dans mes foyers le 18 janvier 1941 sous l’occupation allemande.

 

Wehrmacht :

Incorporé de force le 27 juillet 1943 à Brux en Tchécoslovaquie au bataillon d’instruction n°31, j’ai été envoyé le 13 août 1943 au centre d’instruction de Marina-Gorka (Ukraine).

Dès la première instruction militaire (Wehrunterricht) nous étions fixés sur notre sort futur. L’officier instructeur nous affirma froidement que les Russes ne faisaient pas de prisonniers et que notre seule règle de survie était de tuer pour ne pas être tués, voilà notre moral au plus bas.

Les exercices sur le terrain restèrent encore assez supportables vu notre bonne condition physique ; par contre, nous avons subi l’arrogance de leurs officiers et enduré l’attitude brutale et ridicule de leurs sous-officiers.

Après six semaines d’intenses maniements d’armes et de manoeuvres militaires, nous étions déclarés fin prêts pour la chasse aux partisans. Notre zone d’action se situait entre les villes de Rovno et de Jitomir : notre but était la surveillance des lignes ferroviaires qui étaient fréquemment coupées par les plasticages des partisans.

Quelle vue dantesque que ces milliers de wagons couchés sur le talus à droite et à gauche de la voie, sur une longueur d’une centaine de kilomètres !

Notre bataillon était réparti par groupe de dix hommes dans des bunkers de surveillance établis tous les cinq kilomètres à proximité de la voie. Ces bunkers étaient construits avec des rondins de bois et se divisaient généralement en trois pièces, une pour le chef de groupe, une autre pour le logement des hommes et une troisième pour le stockage des armes et des vivres.  Les murs étaient percés par des meurtrières et sur le toit il y avait un emplacement de tir d’une mitrailleuse sous surveillance d’un guetteur permanent.

Le tout était protégé au dehors par un parapet de terre avec emplacements de tir et fortifié avec du fil de fer barbelé. En jargon militaire, ça s’appelait un Stützpunkt et chacun d’eux était dénommé d’après une lettre alphabétique a - b – c-,  etc...

Des patrouilles formées de deux hommes partaient régulièrement de jour et de nuit du point fortifié a vers la position b, puis ils entamaient la marche-retour de b vers a, chaque duo se rencontrant au milieu du trajet. Ces patrouilles étaient un cauchemar permanent, le danger pouvait venir de partout, soit de la forêt toute proche, soit d’un wagon renversé le long de la voie ou encore d’un trou dont les environs étaient parsemés. Des milliers d’hommes ont ainsi péri loin du front, soit par fusillades, soit par lancement de grenades ou ont été déchiqueté par des mines judicieusement placées.

Si je suis sorti de ce guêpier avec seulement quelques blessures superficielles, j’en remercie Dieu, mais ce fut pour connaître un scénario identique qui se répéta cette fois le long des grands axes routiers, les Rollbahnen.

Ces routes rarement asphaltées avaient un soubassement constitué de grosses pierres, égalisées avec une couche de caillasses soutenant un radier en terre battue d’une épaisseur de vingt à trente centimètres. Sous l’effet de grandes pluies ou de la fonte des neiges, ces routes se transformaient en bourbiers qu’il fallait consolider avec des rondins de bois et des fagots. Remblayée avec des traverses de bois, on appelait ces chaussées du nom imagé de Knüppeldamm. Après deux mois de cette vie extrêmement périlleuse et harassante, nous fûmes relevés par des troupes hongroises et roumaines.

Je fus affecté au 313ème régiment d’infanterie qui était déployé entre les villes de Moguilev et Gomel. De là partirent toutes les contre-offensives allemandes pour reconquérir le triangle : Briansk-Orel-Koursk.

Notre régiment prit part à la dernière contre-offensive dans ce secteur, elle échoua comme toutes les autres. Les combats durèrent quinze jours jusqu’à la fin du mois de novembre 1943. Des dizaines de milliers d’hommes tombèrent ou furent blessés sous un déluge de fer et de feu expédié par l’artillerie, les chars et les avions d’assaut Stormovik. Les restes refluèrent en désordre vers leurs bases de départ. Encore une fois le facteur chance me favorisa, je m’en tirai avec une légère blessure dans le dos, occasionnée par un éclat d’obus.

Après ces durs combats on nous envoya au repos dans la région de Vitebsk. Là, j’ai pu constater dans les villages à moitié détruits, l’immense détresse des populations russes sous l’occupation allemande. Les rares hommes présents étaient réquisitionnés par la troupe, la plupart ayant émigré dans la forêt chez les partisans.

Les femmes et les enfants étaient les plus à plaindre, la famine et les maladies les guettaient après le passage des Sonderkommandos qui leur avaient pris bétails et vivres. Dès qu’on passait le seuil de leurs maisons, elles vous accueillaient avec ces poignantes lamentations : « Niéma Kléba, Niéma Maslo, Niéma Jaïka : pas de pain, pas de beurre, pas d’oeufs. » Nous partagions souvent avec eux le peu que nous avions.

Par la suite, je pris encore part à plusieurs combats dans le Mittelabschmitt (secteur Centre) à Orcha et à Glouchy avant d’être fait prisonnier par les Russes le 15 février 1944 dans le village de Potakova, près des marais du Pripet.

 

 

 

Prisonnier :

Mon premier lieu de détention fut le camp de Korosten, petite ville dans la région de Kiev. Elle fut gravement dévastée pendant le reflux des troupes allemandes d’où la colère manifeste des habitants qui voulurent nous faire un mauvais parti, mais les gardiens russes les firent refluer, baïonnette au canon. Comme la construction du camp n’était pas complètement achevée, on nous obligea à partir chercher des briques dans une cimenterie en ruines. Pour y aller, il fallait traverser toute la ville sur un trajet long d’environ trois kilomètres, ce qui nous inquiétait beaucoup vu les incidents survenus la veille. Mais voilà, nous n’avions pas compté avec l’amour infini qui habite le cœur de toutes les mères en voyant souffrir des enfants. Nous regardant patauger dans la neige, affamés, grelottant de froid et courbés sous le poids des briques que nous portions sur nos épaules, elles oublièrent leurs ressentiments et leurs propres misères en nous distribuant des pommes, du pain noir et des pommes-de-terre cuites. Nous avions tous les larmes aux yeux et nous pensions à nos propres mamans qui, elles aussi donnaient à manger aux pauvres prisonniers russes, chez nous en Moselle, sous la menace et les hurlements des gardiens allemands.

Mon séjour dans ce camp ne dura que vingt jours jusqu’à l’arrivée d’une Commission franco-russe qui fit le recensement des Alsaciens-Lorrains prisonniers. Nous étions une dizaine à être convoyés vers la gare de Kiev. Là-bas, une centaine de nos compatriotes étaient déjà rassemblés pour être dirigés vers le camp 188 qui était situé près de Tambow, une ville assez importante localisée à plusieurs centaines de kilomètres au sud de Moscou. Le camp se trouvait à la lisière d’une vaste forêt et les baraquements pouvaient accueillir quelque dix mille prisonniers dont plus de 1500 Alsaciens-Lorrains qui vivaient séparés de tous les autres.

Mais notre vie de prisonnier ne changea pas d’un iota, nous avions toujours les mêmes baraques insalubres avec couchettes collectives en bois et une simple couverture qui n’arrivait nullement à nous protéger du terrible hiver russe. La nourriture était peu abondante et de mauvaise qualité : 650 g de pain noir pour la journée et une maigre soupe à midi et le soir, avec de temps à autre, une cuillerée à soupe de sucre brun. Pas de légumes, pas de viandes et aucun fruit. Nous étions tous dévitaminés et exposés à toutes les maladies possibles : congestion pulmonaire, dysenterie et scorbut dont moi-même étais atteint.

Nous avons payé un lourd tribut à la mort ; des dizaines de nos chers compatriotes sont enterrés dans cette terre étrangère et nous tous, encore aujourd’hui, avons la hantise de leurs corps nus et décharnés, stockés dans une baraque faute de pouvoir les enterrer décemment pendant les mois d’hiver à cause du gel. La solidarité, vertu hautement prisée dans notre province natale, ne fut pas un vain mot à Tambow. Les gestes charitables des uns envers les autres furent légion et j’affirme avec force que, sans cette exemplaire solidarité, des dizaines de nos chers camarades ne seraient plus rentrés au pays.

Le long hiver russe prit fin et la lassitude laissa place à un nouvel espoir, d’autant plus que les nouvelles qui nous parvenaient des différents fronts, étaient excellentes, surtout celles provenant de Normandie le 6 juin 1944. Avec le beau temps, une activité accrue de la gent captive se faisait sentir hors du camp, les uns furent employés comme bûcherons dans la forêt toute proche et les autres, engagés pour des travaux fermiers dans les kolkhozes (coopératives agricoles).

 

Dans le convoi des 1500 vers Alger :

Vers le milieu du mois de juin, une nouvelle capitale nous parvint de l’Ambassade de France à Moscou : celle de notre rapatriement à brève échéance vers Alger. Le grand jour vint enfin, un des derniers du mois de juin qui, décidément, nous combla de bonnes nouvelles. De quelques grosses limousines débarquèrent une foule de personnalités, dont le général Petit, ambassadeur de France à Moscou et le général Petrov du grand quartier général russe. Ce que virent ces hautes personnalités fut l’enfer transformé en paradis. Sous le travail acharné des prisonniers au cours de la semaine précédente, le camp avait complètement changé de physionomie. Les baraquements, nettoyés à fond, étaient décorés à l’aide de guirlandes dressées le long des allées. Le tout disparut comme par enchantement après les festivités. Après un défilé devant les deux généraux, on nous annonça officiellement la grande nouvelle de notre départ. Effectivement, ça ne traîna pas. Habillés de neuf avec l’uniforme d’été russe et l’étoile rouge au calot, nous embarquâmes au nombre de Mille cinq cents Malgré-Nous dans un convoi ferroviaire qui partit de Tambow le 7 Juillet 1944.

Nous voilà en route vers la grande aventure, parqués dans des wagons de marchandises aménagés en couchettes. Chaque wagon contenait à peu près trente hommes, nous étions serrés comme des harengs. L’ambiance était excellente. Dans notre wagon, logeait, entre autres gars, mon cousin Jean-Louis Greff que j’avais retrouvé sain et sauf, avec une grande joie à mon entrée au camp 188.

Voyageait également avec nous mon bon camarade Jean Wallian, petit de taille mais immense de cœur : son dévouement auprès de nos camarades malades fut exemplaire. Il en a guéri plus d’un de la dysenterie en employant une vieille recette de sa grand-mère : faire avaler des boules de levain farcies avec du charbon de bois écrasé ! Notre périple fut grandiose et plein d’imprévus, mais sa narration serait trop longue à évoquer si l’on voulait ici rentrer dans les moindres détails. Par Voronej et Rostov-sur-le-Don, nous avons pris la direction du Caucase et de l’Azerbaïdjan jusqu’à sa capitale, Tabriz, où nous avons quitté le train pour embarquer dans des camions militaires G.M.C.

Le 19 juillet 1944, nous avons été remis aux autorités françaises à Téhéran (Iran) où nous avons quitté les uniformes russes pour la tenue anglaise d’été (chemise et short). Sous la direction d’une mission franco-britannique, nous avons traversé l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Jordanie et nous sommes arrivés en Palestine, au sud du lac de Tibériade.

En traversant le Jourdain, nous nous sommes baignés dans son eau avec l’émotion bien compréhensible de baptisés du Christ. En route vers Haïfa, nous avons rafraîchi notre instruction religieuse en passant par les villages aux douces connaissances bibliques : Capharnaüm, Magdala, Tibériade, Naïm, Mont-Thabor, Nazareth. A Haïfa, nous avons été hébergés dans un camp militaire britannique, aux pieds du Mont-Carmel d’où est venu nous rendre visite le patriarche du Liban qui nous a promis une excursion aux lieux saints de Jérusalem et de Bethléem. Ce projet fut malheureusement annulé à cause de l’assassinat, en pleine ville, d’un haut fonctionnaire britannique. Nous avons été embarqués le 6 août 1944 au port de Haïfa pour partir vers le sud de l’Italie (Taranto) d’où nous avons réembarqué quinze jours plus tard pour Oran (Algérie).

Comment décrire notre intense émotion en voyant flotter librement notre drapeau tricolore sur une province déjà libérée par nos alliés américains et administrée par le gouvernement provisoire du général de Gaulle ?

Après quelques jours de repos, nous sommes partis vers Ténès via Alger.

A Ténès, je me suis engagé dans les commandos parachutistes avec affectation au centre d’entraînement de Sidi-Ferruch où j’ai eu l’immense joie de rencontrer mon frère Joseph qui était militaire à Alger après avoir été libéré d’un camp de prisonniers en Italie. Après un bref séjour à Staouéli et à Blida, nous avons embarqué le 24 novembre 1944 à Mers-el-Kébir pour la France pour débarquer trois jours plus tard à Marseille.

Pris sous une émotion intense, nous avons embrassé le sol natal après une longue période d’épreuves physiques et morales. Affectés à la demi-brigade des bataillons de choc sous l’ordre du colonel Gambiez, nous avons pris part aux combats pour la libération de l’Alsace, traversé le Rhin à Germersheim et envahi par la Forêt-Noire le Bade-Würtemberg. Nous avons franchi le Danube à Donaueschingen et, en longeant le lac de Constance, nous avons pénétré par Lindau et Bregenz en Autriche.

Par le tunnel du Vorarlberg, nous sommes arrivés à Innsbruck le jour de l’armistice du 8 mai 1945, où, après un défilé monstre en présence du général De Lattre de Tassigny, chef de la 1ère Armée, nous avons eu l’honneur avec toutes les armées alliées de contribuer à la victoire finale de la liberté sur l’oppression.

Après quatre mois d’occupation en Allemagne, je fus démobilisé le 9 novembre 1945 et j’ai quitté l’armée avec le grade de sergent  (titulaire de la croix de guerre). 

 

Conclusion :

Nous trouvons sur chaque monument aux morts de toutes les communes d’Alsace et de Moselle, inscrits en lettres d’or, les noms beaucoup trop nombreux de nos chers camarades Malgré-Nous : 42 000 tués sur 135 000 incorporés de force. Fauchés par la mitraille à la fleur de l’âge ou victimes de la captivité, ils ont été à cause de la lâcheté des uns et de la barbarie des autres, les innocentes victimes d’une machination vraiment diabolique : combattre avec leurs oppresseurs ceux par qui pouvait venir la Libération. Plus jamais ça !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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