Bouring Théobald, né le 11.08. 1922 à Henriville (Herrschweiler).

 

« Mon métier de mineur avait pu m’assurer une relative tranquillité au début de l’Annexion. Comme les rouages industriels du Reich nécessitaient des bras pour tourner à plein régime, j’avais été requis comme mineur de fond pour abreuver en charbon l’appétit insatiable des hauts-fourneaux de la maison Krupp. C’était une situation a priori peinarde qui me satisfaisait alors pleinement. Plutôt mille fois braver les dangers à la mine que les ravages dévastateurs de l’Ost front ! Pourtant on n’est jamais assez prudent : nous avions demandé en octobre 1942 notre rapatriement en France et en toute sérénité nous pensions émigrer dans l’hexagone. Et pour bien appuyer nos motivations francophiles, une Marseillaise tonitruante chantée par sept jeunes naïfs fit trembler de colère l’Ortsgruppenleiter hitlérien de Farschweiler, c’est-à-dire le chef du village de Farschviller.

Un rapport fut diligenté sur Saint-Avold : les sept Caruso partirent exercer leurs vocalises, sous d’autres cieux. Fulda im Roengebirge devint pour trois mois ma villégiature. Sacré changement ! Il fallut s’y plier, ce que je fis toujours de mauvaise grâce. Ainsi, un magistral coup dans les fesses m’apprit rapidement qu’on ne saluait pas avec les mains dans les poches ! Übung macht den Meister, c’est en forgeant que l’on devient forgeron !

Un jour sur deux, un travail civil nous attendait où il s’agissait pour nous de réaliser un enrobage de chaussée. D’énormes pierres volcaniques, en légion dans la contrée, servirent d’assiette au soubassement de cette route. Un de nos camarades eut la botte transpercée par un éclat de basalte, coupant au diable. Le magma vitrifié se brisait sous les coups de nos marteaux ; la caillasse produite allait constituer le radier de la voie carrossable. A l’instar des routes romaines, la couche de grosses pierres sur lesquelles s’étageaient des galets moyens puis des granulés plus menus, avançait tel un ruban noir dans la contrée.

Le RAD rimait également avec Militär paRADe : les marches, les manoeuvres, les exercices de tir, le maniement du fusil nous étaient imposés en alternance. Je me rappellerais toujours ces mémorables exercices d’entraînement au pas cadencé, avec ma paire de bottes si étroites, que j’y endurais à chaque fois un supplice intolérable.

La jambe tendue qu’il fallait propulser vers l’avant, dans un geste saccadé, retombait lourdement sur le sol lors de la Gänsemarsch, le si caractéristique pas-de-l’oie. Mes voûtes plantaires enchâssées dans leur carcan de cuir encaissaient les dures vibrations. La crampe irrésistible et atroce me secouait à la fin de chaque défilé. « Cela te fera les pieds » : disait, moqueur, le sous-officier, responsable du cérémonial guerrier.

Je rentrai à la Noël 1942. En janvier 1943, je fus convoqué au Conseil de révision, sis à l’actuelle sous-préfecture de Forbach.

Avalant leur serment, les hypocrites Hippocrates allemands de la Commission du Conseil de révision statuaient sur le sort des recrues en les cataloguant sous diverses rubriques :

- tauglich 1 : bon pour le service (en bonne santé, 1,60 m minimum),

- tauglich 2 : bon pour le service (taille: 1,54 à 1,60 m ou léger défaut physique),

- bedingt tauglich : bon sous certaines réserves (infirmité qui ne porte pas atteinte à la santé),

- zeitlich untauglich : momentanément exempté (immaturité du corps, convalescence, maladie guérissable),

- beschränkt tauglich : service limité à certaines activités,

- untauglich für Wehrdienst : incapacité pour service armé,

- völlig untauglich : invalide.

Les médecins devaient signaler les porteurs de lunettes et d’après la silhouette du bleu-bite, il leur fallait préciser sa corpulence parfaite (schlankwüchsig), son type musculeux (muskulär), ou ses formes rondes (runde Form).

Peu de conscrits échappaient au recrutement obligatoire qui concernait leur contingent d’âge, surtout en cette période si gourmande en forces vives.

Nous étions torse nu à passer entre les doigts du médecin militaire. Yeux, poids, mensurations furent contrôlés et même les bijoux de famille, soupesés par une main experte lors du Husten (toussez !) demandé par le praticien. Mon incorporation fut simplement ajournée car heureuse aubaine, je présentais un furoncle sur l’index droit, un énorme abcès lié sans aucun doute aux piqûres administrées durant ma période au RAD. Toute vaccination produisait systématiquement chez moi ce type d’infection cutanée.

Au culot, je disculpai également un camarade, Ditsch Aloyse. Je remis à la commission de réforme un certificat médical attestant qu’Aloyse était handicapé par une surdité irréversible qui l’exemptait du service armé. Simulateur né, le copain avait volontairement usé et abusé de son traumatisme auditif pour berner l’encadrement lors de son RAD. Partant à contretemps dans les défilés, il s’arrêtait également en retard, bousculant au passage toute la file le précédant. Sa simulation réussie de dur d’oreille lui valait en conséquence une exemption totale de service armé !


Huit mois plus tard, mon sursis prenait fin. Ayant refusé de signer mon ordre d’incorporation (verweigert = refusé le 24 septembre, cf. document ci-après) le facteur Nimsgern réexpédia l’avis tel quel le lendemain de la poste de Sengbusch (Seingbouse).

Les évènements allaient se bousculer. Les Feldgendarmes vinrent m’appréhender à la fête patronale de la Saint-Mathieu à Henriville le 30 septembre 1943. Des voisins m’avaient prévenu de la présence policière pour m’aider à me soustraire à leur interpellation, mais, en fils aimant, je ne voulais pas faire déporter ma mère. Déjà, mon père Nikolaus en avait fait les frais le 18 janvier 1943 en ayant été transféré avec d’autres mineurs en Silésie.

« Im Namen des Gesetzes..., au nom de la Loi », je fus emmené dans leur side-car à Saint-Avold. En attendant de statuer sur mon sort, je fus emprisonné puis conduit sous bonne garde à Frankfort an der Oder.

 

J’héritais des immatriculations suivantes :

- n° matricule 722 Stam. Batt. Art. Ers. A.A (m) 59

- groupe sanguin : O

- grandeur du masque à gaz : 3

- n° militaire : Saint-Avold 22/47/1/3.

A peine enregistré, je filai rejoindre comme futur Kanonier les côtes danoises. Cherchant à devenir conducteur de tous véhicules, je fus formé pour passer les différents permis, mais je fus bêtement recalé pour avoir percuté le portail d’entrée avec un camion.

Randas, un lieu de détente au bord de la Baltique pour d’heureux estivants, devint alors pour moi une caserne étouffante. Ma mauvaise volonté me valut continuellement des chicaneries accentuées par mon échec à la conduite automobile : tirer à la corde les lourds obusiers sFH (schwere Feld Haubitze), parader sans relâche, subir la formation et encaisser les brimades...


Le tir à effectuer auprès d’un canon relève de tout un cérémonial. : huit canonniers sont affectés à l’obusier et chaque servant a une fonction précise à y effectuer.

Tout dépend d’abord des consignes reçues de l’officier de tir (cf. photo) chargé d’apporter des corrections dans la balistique à partir des renseignements que lui ont été envoyés par radio les observateurs avancés. Il les communique au sous-officier, chef de pièce qui est secondé par un canonnier K1 responsable du repérage de la cible, répertoriée sur une carte quadrillée d’état-major.

Le K2 règle la courbe altimétrique à atteindre pour détruire l’objectif. Le K3 est le chargeur. La mise à feu automatique est dévolue au K4. La charge de poudre est fonction de la distance. J’étais Kanonier Nummer 5 (aide-canonnier n° 5) avec trois autres collègues. C’est nous qui sortions les obus de leurs caisses en bois, les passions de main en main au chef chargeur qui les enfilait dans le tube

«Hausse à 3 000 mètres» criait le sergent-chef artilleur. Dans le magasin de tir situé à l’arrière du fût près de la culasse, chacun, vu la cible assignée à atteindre, ajoutait ou non son sachet de poudre et l’un des artificiers y mettait parfois son grain de sel ! Oui, car le sel permettait, la nuit, d’atténuer les départs enflammés sortant des bouches-à-feu et donc le repérage de la pièce. La charge de type 8 (Gewichtklasse 8) était celle qui partait expédier l’obus au plus loin. Malheur aux charges insuffisantes envoyant le projectile dans les propres rangs ! Il existait donc un canon chef de file chargé des tirs de réglage destiné à corriger trajectoire et portée avant le départ de la salve collective.

Mes permissions de sortie, le dimanche, étaient remplacées par l’opération Strafexerzieren (exercices de sanction). Le matin dominical, je défilais au pas de course durant trois heures, affublé du masque à gaz. Des allumettes coincées le long des joues laissaient filtrer l’air. Quand je quittais mon groin de caoutchouc, le menton baignait dans l’eau de la transpiration, à hauteur du filtre d’air. Mon rire narquois me valait l’après-midi une autre dose de musculation redoutée : les hinlegen, marsch, marsch (coucher, marche) se pratiquaient dans le manège bouseux de la Reiterkaserne, la caserne de la cavalerie. Rompu et las, je m’affalai à la fin du pensum dans le bourbier à chaque commandement, en n’oubliant pas au passage d’éclabousser mon charitable em….

De temps en temps, on m’accordait des patrouilles de nuit qui me permettaient d’aller respirer l’air de la liberté, dans les rues danoises, tandis que notre sergent de ronde s’épuisait, lui, à respirer les senteurs enivrantes d’une dame aux moeurs légères. En parlant d’odeur, je faillis m’asphyxier dans la chambre d’essai des masques à gaz. Ma charge défectueuse en oxygène laissait filtrer les émanations toxiques distillées dans la pièce : les yeux en sang, je cherchai longtemps le bouton-poussoir dans la salle enfumée pour alerter le garde.

Le jardin des délices laissa bientôt la place à une nouvelle affectation à Brande : nous dormions, excusez de peu, dans la salle de danse d’un hôtel. Le menu n’en fut pas amélioré pour autant : le Kabeljau (cabillaud) flottait constamment dans les sauces dont la fonction apparemment était d’en épicer les insipides pommes de terre.

Je fus lourdement sanctionné là-bas. M’étant planqué lors des séances théoriques portant sur la pratique du canonnage, je fus surpris par le sergent de semaine alors que je m’étais réfugié dans l’encoignure d’une baraque. « Sie haben den Auswahl : das Kriegsgericht oder keinen Urlaub mehr ! Vous avez le choix : le tribunal militaire ou la privation de permissions. »

Je n’obtins plus aucun congé durant ces deux années de guerre. A Pâques 1944, je fus dirigé sur Lemberg (Lwow en polonais) à la 1ère Batterie de la Panzer Abteilung du Régiment 80.

Pour reculer mon échéance de départ au front, je me proposai d’être radio (Funker). La formation s’avérait facile. Je me débrouillais bien avec le morse. Un officier me prit comme ordonnance et se proposa même de m’apprendre à améliorer l’allemand littéraire. Au cours d’une séance de décryptage, je profitai d’une pause cigarette pour écrire au tableau : « Ah, que la France est belle ! »  Ni une, ni deux, je fus radié de la formation.

Je fus alors nommé pourvoyeur sur tank léger. Juché sur la plate-forme du blindé, j’aidais le tankiste à diriger son char de nuit. Ma main sur l’épaule gauche ou droite lui indiquait la direction à suivre, une tape sur la tête lui intimait l’arrêt. Mon Berlinois et moi piquâmes plus d’une fois le nez dans le fossé sous les assauts des avions russes. Un jour, nous plongeâmes même dans une rivière pour échapper aux balles célestes.

Lors de notre voyage en Hongrie pour aller y faire réparer nos engins, nous apprîmes que le débarquement sur les côtes normandes venait d’avoir lieu.

Le Russe, lui aussi, avançait rapidement. Pratiquement encerclés par trois divisions en décembre 1944, l’état-major nous autorisa les premiers à nous extraire de la nasse. Faut-il rappeler que les canons antichars de campagne, les automoteurs et les obusiers lourds représentent le barrage salutaire qu’on installe derrière ses troupes. Perdre les pièces, c’est fragiliser le système de défense et ouvrir la brèche à l’adversaire. Les tirs ennemis fusèrent sur nos engins que nous pûmes évacuer in extremis. Pour échapper à la destruction de notre parc d’artillerie, nous transitâmes par un pont hâtivement jeté sur la Kran, un affluent du Danube. Nous filâmes nous installer dans les Carpates avec comme consigne (jamais tenue) de barrer la route à l’envahisseur rouge : durant le parcours à haut risque, la Flak protégea notre artillerie lourde contre les avions.

Lorsque vous sillonnez le pays, coupés de toutes vivres et que la faim vous talonne, vous cherchez à vivre sur l’habitant : une malheureuse truie en gestation fit les frais. Les soies rasées de près, la bête grillée à la lampe à carbure recéla une ribambelle de huit innocents porcelets : tout fut consommé sans parti pris !

Une propriété épiscopale se révéla être un havre de paix : le tabac mis à sécher, le vin soutiré chez un paysan, la cure aux lardons, les cuissots d’une biche nous firent oublier pour quelques jours la satanée guerre.

Les Russes pugnaces approchaient. Désigné comme sentinelle, je proposai à deux Yougoslaves et à un Alsacien de déserter. Nous aurions quatre heures d’avance sur nos poursuivants (l’équivalent de 2 x 2 heures de garde). « La forêt, la montagne s’avèrent être des retraites tranquilles ! » plaidai-je. Par peur, aucun n’accepta ma proposition.  

Le retour dans le Reich s’échelonna par étapes haletantes en direction de Frankfort an der Oder, sous les volées d’obus. Tendus et stressés, il nous fallait décamper sans arrêt car ces diables de Soviétiques nous collaient au train. Ainsi, lors de l’attelage de la chenillette qui tractait le canon, je dérapai par excès de précipitation dans la boue, ma tension étant extrême au milieu des déflagrations. Dans une ultime esquive, j’échappai par miracle aux roues du Raupenschlepper (tracteur chenillé).

Du côté de Ratibor, cela commençait drôlement à chauffer. Mon camarade de misère, un nommé Erich Hornauer originaire de la Saxe, y fut stupidement tué à cause de sa damnée envie de fumer. Parti à la recherche de feu, un ratsch...boum le tua net d’un éclat au front. Mon copain Erich fut vite remplacé par un novice semblant ignorer les pratiques du chargement d’obus. Le néophyte s’arrangea, après avoir nettoyé le fût, pour se faire écraser le pied par les stabilisateurs du canon, un système d’ancrage qui s’enfonçait dans le sol au moment du tir, du fait du recul ! Le pied en sang, le fieffé ignare fut dirigé vers l’arrière.

Notre périple nous conduisit ensuite à Leobschutz où ordre nous fut donné d’y résister. Effectivement, une riposte se dessinait : peu après, l’infanterie allemande avança accompagnée de SGW chenillettes, des sortes de blindés légers ouverts en forme de cercueil dans lesquels se trouvaient d’autres fantassins. Postés derrière, nous étions là pour épauler la contre-attaque avec nos feux de contrebatterie. Les troupes soviétiques, accrocheuses en diable, conquéraient le terrain malgré nos volées explosives. Chacun comprenait que le succès dans la victoire était illusoire. C’est lors de cet assaut-suicide que je revis revenir de la fournaise Otto Forthoffer natif de Guenviller, grièvement blessé au bras*. Il venait de l’échapper belle ; sa blessure allait l’éloigner du champ de bataille et l’expédier à l’hôpital, ce qui était un moindre mal.

Un nommé Heinz R, propriétaire d’un hôtel dans sa liebe Heimat, partit avec moi dans l’intention de nous rendre aux Russes. Sans fusil, nous nous approchâmes de leurs avant-postes qui nous accueillirent avec des rafales d’armes automatiques. C’était trop risqué ce petit jeu-là ! Et résignés, nous accompagnâmes l’armée en retraite qui cherchait à se défiler par la Tchécoslovaquie le long de lignes de résistance sans cesse renouvelées.

Ennui supplémentaire, les partisans nous menaient la vie dure. Un énergumène, planqué dans une ferme, nous fit le coup de feu lors de la traversée d’un village ; des arbres avaient été abattus par les maquisards pour nous freiner. Muni du sMG 42 et secondé par des servants de Panzerfaust, je partis à la recherche du ténébreux résistant. Nous le retrouvâmes dans une grange. Il nous servit de bouclier humain, il dut crier à ses camarades : « Arrêtez de tirer » et hérita d’un formidable coup de pied au postérieur lors de nos adieux.

J’obtins le 25 avril la Croix-de-fer 2ème classe.

Nous filions à la recherche des Américains, poursuivis sans relâche par l’avancée rouge fondant sur ses proies, tel un torrent de lave que rien n’endiguait plus. Nos canons furent sabotés, les fusils rendus inutilisables.

Des pourparlers s’engagèrent avec une unité soviétique. Un premier parlementaire allemand, drapeau blanc bien en vue, fut tué. Un second volontaire osa, après une longue hésitation, aborder l’ennemi. Vaincus, nous fûmes transportés par camions vers Vienne dans un immense camp de prisonniers.

Puis à pieds, nous dûmes rallier Brastilava. La population nous mettait de l’eau à disposition dans les traversées de village mais les balles russes trouaient les seaux. La soif estivale était cruelle. Il fallait avancer.

Je me souviens d’une nuit passée à la belle étoile auprès d’une fontaine publique. L’eau verdâtre et moussue avait complètement disparu au matin sous les lampées gloutonnes des assoiffés.

La longue file des captifs s’étalait dans la plaine poussiéreuse.

Une sentinelle reluquait à l’envie les bottes d’un quidam qui marchait à côté de moi. Ce dernier refusa de les donner malgré mes recommandations : une balle dans la nuque suivie d’un coup au derrière le fit valser sur le bas-côté. Le Russe s’en empara. Comme il manquait maintenant un prisonnier, un paysan autrichien, en train de labourer, fut récupéré pour étoffer le groupe de cent prisonniers.

De mèche avec les Posten, les partisans tchèques firent passer le frisson dans nos rangs. Le fait de nous laisser traverser seuls une forêt sembla louche à nos officiers qui devinèrent qu’une embuscade se fomentait contre nous. Et effectivement une fusillade éclata. En courant, nous pûmes échapper à la tuerie. Je culbutai sur un corps étendu.

Lors de nos vadrouilles forcées, les gardes s’approchaient et criaient : «Stotakoï ? Qu’est-ce que c’est ? » Sans doute par réflexe inné de malheureux hiwis, habillés d’effets allemands, répondaient spontanément et dévoilaient ainsi leur origine. Ils étaient illico éliminés.

Une musique militaire rendit les honneurs à la troupe soviétique tandis que nous défilâmes comme prise de guerre dans les rues de Bratislava.

Un train nous y attendait. Chargés à quarante hommes par wagon, nous passâmes huit jours terribles ensemble. Une minuscule lucarne distillait l’air surchauffé du logis incommode. De temps en temps, une sentinelle compatissante ouvrait grandes les portes de notre wagon nauséabond. En cours de route, un détenu juif, propriétaire d’un anneau en or, l’échangea contre une énorme boîte de pâté. Il la vida d’un trait mais il se vida aussi sur nous ! Malade à en mourir, il fallut l’évacuer ; mais au préalable, il nous avait saupoudrés de ses pestilentielles déjections.

Assis en effet près de l’urinoir-à-tout-recueillir, je passai une semaine horrible dans la fange et de temps en temps, j’échangeai des coups de poing rageurs et des horions avec les voisins querelleurs. Nous débarquâmes enfin à Focsani.

L’horreur y paradait au quotidien. Dès quatre heures du matin, un immense cortège se formait avant l’heure pour attendre la soupe du réconfort. A midi, beaucoup n’étaient pas servis : les cuves étaient vides ! Les estomacs le restaient aussi jusqu’à la distribution suivante toujours aussi aléatoire que la précédente. Il fallait s’organiser. Du troc se fit entre les barbelés. Le jour de mon anniversaire, j’échangeai mon slip (!) contre huit morceaux d’un inoubliable gâteau. L’échange se faisait main dans la main : le poignet ne lâchait prise que lorsque votre autre main recueillait sûrement l’objet de la négociation. La méfiance s’était installée car d’habiles trafiquants avaient berné la population en lui proposant de petites pierres à briquet qui se révélèrent être d’astucieux bouts de fil de fer sans étincelles !

Le 29 août 1945, je fus enfin libéré avec d’autres compatriotes reconnaissables à leur liseré tricolore cousu sur la casquette.

Les Russes nous souhaitèrent un Pacheklina damoï (bon retour à la maison). Ils nous gratifièrent de sucre, de graisse et de pain miséricordieux obtenus, comme notre libération, grâce à l’amitié de Staline envers la France, se plurent-ils à nous faire entendre.

 

(cf. Mon avis de libération, la spravka, SPRAVKA)

 

* Forthofer Othon,  né le 30. 11. 1918 (premier enfant  de l’armistice de 1918 né à Guenviller)

 

Son fils précise : « Dans les forêts sans nom, par monts et par vaux, il fit le coup de feu avec sa mitrailleuse sur les forces russes ; le front se résumait parfois simplement à la défense décousue d’une ligne piquée de taillis inextricables ou s’étirant dans des pays perdus, tant la débandade avait désorganisé les positions allemandes.

Chaque fantassin défendait avec hargne le coin assigné, sachant le sort affreux réservé aux feldgrau qui étaient pris par les hordes vengeresses. Les tireurs d’élite adverses cherchaient évidemment à abattre les mitrailleurs responsables de ces hécatombes.

Engagé avec sa compagnie dans une contre-attaque, Othon fut blessé par des éclats d’obus. Et tout en continuant chèrement à se défendre, il eut l’insigne chance d’échapper à la balle mortelle d’un sniper en réclamant à son voisin luxembourgeois, au moment précis du tir ennemi, une nouvelle bande de cartouches. Le fait de se retourner pour l’interpeller au sujet de l’approvisionnement en munitions lui fit prendre (miraculeusement) la balle explosive dans le bras au lieu de la cage thoracique. »

 

 

 

 

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