« Le 10 octobre 1943, je suis parti dans l’infanterie à Teplitz-Schönau. Envoyé ensuite dans le secteur Nord de l’URSS, il m’est difficile de décrire la grande détresse qui m’a submergé après la bataille de Gatchina (24 janvier 1944), mais plus encore contre les partisans à Opotchka. Ces derniers avaient revêtu les uniformes feldgrau des tués allemands pour tromper leurs adversaires, pourtant prévenus de tels subterfuges, allant même jusqu’à utiliser des mots de passe prussiens pour confondre l’ennemi. Je découvris l’horreur de la guerre avec les corps nus étalés dans une clairière, aux sexes mutilés, et où les distinctions militaires des victimes avaient été épinglées sur les joues, le ventre, les fesses !

J’ai vécu les affrontements autour du Peipus-See en Estonie. Provenant à chaque fois de compagnies décimées qui furent transférées de ce fait dans des unités moins touchées dans leur effectif, je fus muté cinq fois (infanterie, anti-chars et autres unités). Porté disparu le 16 juillet 1944 près de Guschewo (renseignements Archives WASt), j’ai en fait été blessé par un éclat d’obus sous la cheville gauche.


Un Allemand, au lieu de se sauver, se porta spontanément à mon secours en coupant ma chaussure jusqu’au talon.

Il m’enleva l’éclat et m’appliqua les pansements sortis de nos trousses de secours respectives, la sienne comme la mienne (merci, camarade) puis il me remit la chaussure au pied en la faisant tenir avec de la ficelle.

Grâce à sa générosité, je n’ai pas eu de séquelles, mais hélas, une autre épreuve bien plus dure commença, la captivité ! Pendant les marches, vu ma blessure, j’avais la hantise d’être abandonné, peut-être achevé : il fallait disposer d’un moral à toute épreuve.

J’ai connu trois ou quatre camps avant d’arriver à Tambow. Comment oublier le transport dans des wagons-à-bestiaux où l’on nous avait enfermés pendant des jours dans des conditions déplorables, avec un manque d’hygiène le plus élémentaire et sans alimentation constante ? 

J’ai participé au déchargement de wagons (surtout de la farine) à la gare de Rada de fin octobre à mars 1945. Puis je fus affecté à la brigade de vitamines à partir du printemps. Le travail consistait à écraser des aiguilles de conifères en les faisant macérer dans l’eau. Cette boisson était distribuée aux prisonniers ; elle avait, selon les autorités soviétiques du camp, la propriété d’éviter la rétention d’eau chez les détenus. Mais cette affirmation n’a pas été concluante, car, personnellement, je n’ai connu aucun prisonnier qui n’était pas atteint d’œdèmes à Tambow. Je remontais le moral à ceux qui étaient plus déprimés que moi lors de leurs confidences catastrophées. J’ai vu la grande misère physique et psychique des prisonniers, principalement celle de mes compagnons et leur décrépitude. J’ai vu tous les jours des compatriotes terminer leur triste vie dans la morgue.

Sous-alimenté permanent, je me demande encore aujourd’hui comment j’ai pu trimballer les sacs de farine, les extirper des wagons et les acheminer vers les camions, par des températures de – 30 à -35 °C. En rentrant le matin du travail, la faim au ventre, j’entendais comment, au détour des conversations, les mères préparaient tel ou tel produit avec tous les détails culinaires alors qu’il n’y avait rien à manger. Pareil au supplice de Tantale, cette évocation provoquait chez moi et certainement chez d’autres des visions hallucinatoires. Je n’ai pas eu des nouvelles des miens durant 13 mois. Discuter un ordre soviétique par rapport au travail à faire et à ses normes bien dictées vous expédiait au karzz’ qui était le vestibule du lazaret et qui, lui, devenait l’antichambre de la morgue ! Où était le respect de l’individu vu le manque de considération des Russes qui crachaient par terre pour exprimer leur dégoût envers nous les Français ? « Franzouski, niet kultura ! » disaient-ils.

Dès ma rentrée au pays natal fin août 1945, titubant et marchant comme un ivrogne, avec un 6 de tension, puant, j’appris à la gare même de Strasbourg que mon père était mort en service le 3 août 1944 à Bergheim (68). Certains parents, informés par des compagnons de chambrée, apprirent alors que leur fils ne reviendrait plus. Après m’avoir volé le temps qui aurait certes été mieux utilisé pour réussir mes études, mon travail ou le sport ou pour favoriser de multiples occasions à me rendre utile à la société, il me fallut d’abord penser à essayer de retrouver la santé. Est-ce qu’une génération de politiciens a un droit de vie ou de mort sur une génération plus jeune en trouvant comme prétexte la guerre ? Toutes les guerres entre Français et Allemands étaient des guerres fratricides. Francs et Germains ne sortaient-ils pas du même tronc ? Alors que l’herbe a poussé sur les charniers et que le silence règne sur ces lieux sinistres, un Tambowler ne pourra jamais oublier ses camarades de misère. »

 

Schwab Auguste

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