« Le 1er octobre 1943, notre train de transport d’hommes s’arrêta en rase campagne, à une distance que je ne saurais plus déterminer exactement par rapport à la ville de Bobruisk où nous devions débarquer. Au loin, la gare grouillait de transports de soldats allemands appelés en renfort ; les quais étaient encombrés de matériel offensif et de munitions. Soudain, l’aviation russe arriva sur les coups de 20 heures et bombarda la ligne ferroviaire sans arrêt jusqu’à 5 heures du matin. Les fusées éclairantes puis les bombes explosant en chaîne pleuvaient sur la gare et les environs. Les souffles de leurs déflagrations nous étouffaient presque. Les cris et les gémissements des blessés graves devenaient insupportables. Au lever du jour, quelle désolation ! Des centaines de morts gisaient partout, mutilés et déchiquetés. Les wagons continuaient à brûler, chargés de chars désarticulés et de matériels de guerre déglingués. Ce fut la nuit la plus bouleversante et sans aucun doute la plus éprouvante que j’ai connue lors de ma montée sur le front russe, et c’est ce qu’on appelle dans le jargon, un baptême-de-feu !

Le 26 octobre 1943, je m’évadai vers les lignes russes, à Rabowitchi, un village de la région de Smolensk, en compagnie de deux Alsaciens, d’un Polonais et de deux Allemands. Dès notre appréhension, les soldats mongols nous placèrent devant un mur pour nous fusiller. L’intervention miraculeuse d’un officier russe qui parlait un peu le français nous sauva la vie. L’ennemi nous débarrassa vite de tous nos vêtements ; il ne nous resta plus que la veste et le pantalon. On marcha comme ça pendant six jours, sans nourriture, pieds nus dans la neige, dans le pire dénuement. J’ai dû arracher la doublure de ma veste pour me protéger les doigts de pied contre les morsures du froid. Le deuxième jour, les prisonniers blessés, jugés trop faibles pour marcher, furent fusillés devant nos yeux. Le 3ème jour, une dizaine d’autres captifs se joignit à notre groupe d’éclopés. Dans l’après-midi, trois nouveaux inconnus, exténués, furent liquidés pour être allés boire quelques gouttes d’eau dans une rivière toute proche. Et là, comme ils ne pouvaient plus se relever tant l’épuisement les avait laminés, une rafale de mitraillette abrégea leurs souffrances. Le 7ème jour, on a été embarqué dans des wagons. Le voyage dura 17 jours jusqu’à Morschansk. Dans ce camp, mouraient chaque jour, de froid et de faim, des dizaines de prisonniers. J’étais effrayé par les cris des agonisants, souvent mordus par les rats contre lesquels ils ne pouvaient plus se défendre la nuit. Libéré de Tambow le 7 juillet 1944, j’ai fait partie du convoi des 1500. »

Sipp Eric, né en 1921

 

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